CHAPITRES
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1 - De Blida
2 - À la conquête de Paris
3 - Les Capucines-Théâtre Isola (sic)
4 - Parisiana
5 - Olympia
6 - Folies Bergère

Les frères Isola


SOUVENIRS DES FRÈRES ISOLA


Chapitre 2 - À la conquête de Paris

(Voir la note à la fin)

Avec une patience remarquable, les deux frères prirent leur temps pour gagner la capitale, sans risquer, par trop de hâte irréfléchie, de briser peut-être dans l'œuf les possibilités d'un avenir qu'ils escomptaient difficile mais non invincible.

C'est à Marseille qu'ils posèrent le pied et reprirent leur souffle.

Fort peu nantis d'argent, ils auraient pu s'aiguiller vers le théâtre et traîner misère, ce qui ne les eût menés à rien, sinon à un retour sans gloire au foyer paternel.

C'est à leur métier manuel qu'ils demandèrent d'assurer leur existence et en cela ils furent sages.

On ne verra jamais, dans la vie des frères Isola, pourtant pittoresque et fertile en incidents, des audaces sans mesure que ne tempèrent pas la raison et la logique. Cerveaux bien équilibrés et réflexion avant toute action, mènent cette histoire un peu féerique, mais où chaque fait amène le suivant, où chaque affaire découle de la précédente et s'encastre dans celle qui la suit, comme les morceaux d'un puzzle bien découpé.

Avec l'assurance de la jeunesse, ils acceptèrent l'entreprise d'un certain nombre de portes de hangars pour les chemins de fer, à fabriquer avec des madriers énormes de six mètres de long.

Pendant quinze jours, ils travaillèrent seize heures sur vingt-quatre, s'arc-boutant pour manier les grosses pièces, aucun effort ne les rebutant.. Pour ne pas perdre la main, ils donnèrent dans un café de la Canebière une soirée de prestidigitation qui leur rapporta quelque argent.

Marseille n'était qu'une étape et les deux jeunes garçons songeaient à reprendre leur route vers Paris. De plus, en Algérie, quoique étant bons ouvriers, ils avaient surtout employé le sapin, beaucoup plus facile à travailler que le chêne.

Or, c'était ce dernier bois dur qui venait de leur être mis entre les mains. Ils avaient fait consciencieusement ce qu'ils avaient pu, mais se rendaient compte que leurs pièces ne s'ajusteraient jamais convenablement.

Pour cette double raison, ils résolurent de partir au plus tôt.

Comment faire ?

Ils ne devaient être payés qu'à la livraison du travail...

Ce fut là la première mystification de ceux qui devaient devenir les plus grands illusionnistes de notre temps.

Leur sœur, mariée à M. Maguin, avait suivi son mari à Vouziers, dans les Ardennes, lorsque celui-ci prit sa retraite.

Les deux frères se firent expédier par lui un télégramme ainsi libellé : " Sœur gravement malade, venez de. suite. "

Le truc réussit. Le patron fut désolé de se séparer d'eux, mais devant une raison de départ aussi impérieuse il s'inclina et régla le montant du travail comme s'il était terminé ; quoiqu'ils l'eussent prié de garder par devers lui une partie de la somme représentant le montage.

Il est permis de se demander ce qu'il advint lors de la mise en place des fameuses portes ! Enfin, les voici débarquant à Paris par une belle matinée de mai 1880. C'est avec une joie indicible qu'ils parcourent les rues de la capitale, inconnus, pauvres, mais gardant l'indomptable espoir de la réussite, qui devient une certitude.

Le soir même, ils sont au Châtelet, éblouis par Les Pilules du Diable " et par " La Mouche d'Or " (femme volant dans l'espace) !

Le lendemain, c'est avec émotion qu'ils vont voir le spectacle du Théâtre Robert-Houdin, ce dernier mort neuf ans auparavant, mais resté pour ses successeurs le roi des prestidigitateurs.

Quelques années avant la naissance des Isola, Robert Houdin était venu en Algérie; chargé par le gouvernement français de réaliser devant les Arabes ses tours les plus extraordinaires, afin de leur montrer que les Français étaient plus forts que leurs sorciers. Mission diplomatique un peu spéciale qu'il accomplit parfaitement.

Les deux frères algériens rendaient ainsi, plus de vingt ans après, une visite de politesse. Le prix des places était de deux francs par personne. La somme fut remise au guichet en nombreux sous, et devant cette monnaie abondante, le caissier fit la grimace. Les sous prenaient de la place et étaient longs à compter.

Monsieur, dirent-ils, nous sommes venus exprès d'Algérie à Paris, pour voir le spectacle de Robert-Houdin !

Devant cette explication péremptoire, le caissier donna sans répliquer leurs billets aux jeunes spectateurs.

C'est au cours de cette soirée qu'ils firent la connaissance du calculateur fantastique Jacques Inaudi, alors âgé de... huit ans, et contemplèrent les automates extraordinaires.

Pendant ces heures de joie profonde, d'oubli du temps présent, leur esprit vagabonde et ils rêvent qu'un jour peut-être, eux aussi seront propriétaires d'un théâtre ; leur nom paraîtra sur les grandes affiches des panneaux, attirant la foule. Ils seront à leur tour les dispensateurs mystérieux d'expériences troublantes, les magiciens au pouvoir inconnu, ceux que le public admire et craint, que les enfants attendent avec impatience pour les emmener au pays merveilleux des choses impossibles et pourtant réalisées.

Rentrés dans leur modeste chambre, ils rêvent encore, échangent leurs pensées identiques, comme des somnambules, et ils s'endorment avec la vision des louis d'or apparaissant à l'extrémité de la baguette magique, roulant en cascade dans les chevelures des femmes, tintinnabulant au fond de la poche des hommes, accourant à leur commandement comme une fortune docile à leur caprice.

La réalité n'apparut qu'au réveil. Avant de faire pleuvoir l'or sur les spectateurs éberlués, il fallait en gagner.

Leur beau-frère leur trouva du travail à Vouziers et là, ils bâtissaient en paroles leurs futures attractions dans le plus grand secret, les discutant, les mettant au point théoriquement. Tout cela restait encore dans le domaine de l'hypothèse.

Entre temps, ils s'assouplissaient aux tours de cartes, aux disparitions d'œufs et aux réapparitions de foulards, qui constituent la base des jeux de société.

Leur entraînement étant sévère, ils y acquirent une certaine dextérité.

Ayant reçu un catalogue parisien du magasin de confection " Au Phare de la Bastille ", recommandant ses complets sur mesure à 39 francs! ils résolurent d'envoyer leurs mesures prises comme il était indiqué, joignant un mandat, et attendirent les costumes, (des redingotes, s'il vous plaît !).

Elles arrivèrent, mais dans quel état !

Manches trop longues, dos trop larges, bonnes pour un comique de café-concert, mais ridicules pour tourner, par leur élégance, la tête aux filles de Vouziers.

Heureusement, leur sœur raccourcit ici, reprit là, et les deux jeunes gens purent enfin paraître à leur avantage dans les dernières productions de la mode.

Après quelque temps de dur travail, ils reprirent le chemin de Paris, car la province ne pouvait être pour eux qu'un tremplin, une position d'attente.

Ayant appris qu'un entrepreneur de menuiserie, M. Morel, rue Charles-V, embauchait des ouvriers, ils se présentèrent et, engagés, demandèrent les clés de l'atelier pour pouvoir venir travailler aux pièces dès cinq heures du matin.

Le patron était ravi de ses deux nouveaux ouvriers qui arrivaient à gagner chacun treize à quatorze francs par jour, somme très élevée pour l'époque. Il les citait en exemple à leurs camarades qui les jalousaient quelque peu.

M. Morel avait l'entreprise de menuiserie du Crédit Lyonnais que l'on construisait alors boulevard des Italiens. Le dimanche, quand les autres ouvriers profitaient d'un jour de congé, les Isola transportaient sur une brouette les panneaux des portes et les châssis des fenêtres.

Peu de gens se doutent, en passant aujourd'hui devant cette massive bâtisse, que les frères Isola ont raboté, vissé ou cloué nombre de boiseries de l'édifice.

Dans le quartier, les voyant toujours ensemble, on les appelait : les deux frères, ce qui les faisait confondre avec les princes Victor et Louis Napoléon, élèves au Lycée Charlemagne passant à la même heure.

Ils prenaient leurs repas dans une petite maison proche de leur atelier et, en déjeunant, continuaient à élaborer leurs programmes futurs.

Voulant entrer dans la voie des réalisations, ils confectionnèrent des affiches candidement éloquentes, sur lesquelles on pouvait lire : " Quarante années d'expérience - Les seuls prestidigitateurs ayant présenté leurs démonstrations devant S. M. l'Empereur de Russie ", et autres affirmations non moins fantaisistes que les intéressés jugeaient absolument convaincantes.

Comme quelqu'un osait s'étonner que des jeunes gens de leur âge pussent compter autant d'expérience, l'un d'eux répondit " Notre art s'est transmis de père en fils. "

Un quidam, après avoir lu l'affiche, dit :

"Evidemment, l'idée est bonne, mais la seule chose bien trouvée est le nom : Isola."

Déjà on leur supposait un pseudonyme.

Quoique les journées fussent bien longues, ils allaient souvent danser la nuit et, oubliant l'heure, n'avaient que le temps d'absorber un chocolat chaud sous une porte cochère de la rue Saint-Paul, avant de reprendre le rabot et la varlope pour le travail matinal.

Seulement, quand la nuit suivante ils se glissaient dans leur lit, ils ne pouvaient plus se réveiller.

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A la place de l'actuel Caveau de la République, se trouvait un bal appelé " La Vacherie ", fréquenté quenté par nombre de messieurs à haute casquette dont la principale occupation était de toucher fort naturellement la recette quotidienne des daines de petite vertu, qu'ils protégeaient, suivant l'expression consacrée.

Les deux ouvriers menuisiers regardaient avec quelque admiration ces " costauds " dont ils étaient loin de supposer la moralité. Ils avaient encore la naïveté de la jeunesse et leur éducation s'était formée loin de ce milieu.

Quittant le bal une fois plus tôt que d'habitude, ils rencontrèrent deux jeunes femmes qui, après quelques instants de conversation, se firent inviter à souper chez Hill's, restaurant à la mode, 39, boulevard des Capucines, maison cotée, café le jour et restaurant le soir, fréquentée par beaucoup d'Anglais, dont les cabinets particuliers étaient placés sous l'invocation d'hommes célèbres, tels : Calderon, Byron, etc...

Ils avaient environ vingt francs sur eux. C'était peu pour régler un tel souper, car ces dames ne se firent pas faute de commander : écrevisses, foie gras, bonnes bouteilles, profitant de l'occasion.

En fin de compte, nos deux garçons durent laisser leurs montres en gage et revenir le lendemain les reprendre en soldant le montant de l'addition.

Le pire est que cette dépense somptuaire et inconsidérée ne servit à rien. Les deux ingrates, prétextant un rendez-vous sérieux, plantèrent là leurs partenaires provisoires fort marris de l'aventure, jurant, mais un peu tard, qu'on ne les reprendrait plus.

Ce petit incident ne les empêcha pas d'économiser un beau billet de mille francs chacun, une fortune, et dans leur modeste chambre de garçon, s'accumulait une quantité d'appareils truqués, en vue de représentations ultérieures sur une scène parisienne, manifestations auxquelles ils pensaient toujours.

Résolus à courir leur chance devant le grand public, ils allèrent trouver M. Voisin, fabricant d'instruments de physique et de boîtes à double fond, rue Vieille-du-Temple, auquel ils achetèrent un certain nombre d'instruments, et ils firent aussi l'emplette de deux chapeaux haut-de-forme.

Apprenant que rue de Lancry, on organisait une représentation à bénéfice, les frères Isola proposèrent au directeur de la salle leur concours gracieux, lui affirmant l'excellence de leur programme impeccable.

1882 ! Année mémorable. Celle de leurs véritables débuts dans la capitale.

Ils sont dans la coulisse, impatients et assurés du succès. Ils ont tant de fois répété dans leur chambre les moindres gestes, qu'il leur semble un amusement et non un travail de présenter leur numéro.

L'un d'eux s'adresse aux spectateurs :

"Mesdames et Messieurs, vous allez assister à une illusion sans pareille..."

Des murmures dans la salle, puis des cris, des rires.

"Qu'est-ce qu'il a dans sa manche ?" s'exclame un titi.

Avant que la séance fût commencée, tous les objets dissimulés dans les manches de l'artiste tombaient un par un sur la scène.

C'était magistralement raté.

D'autres eussent été découragés ; mais les Isola n'abandonnaient pas, au contraire.

Au directeur quelque peu mécontent, ils demandèrent de revenir le lendemain, et ils furent si persuasifs que vingt-quatre heures après, ils étaient de nouveau sur le plateau de la rue de Lancry. Seulement, dans les couloirs qui menaient à la salle, ils avaient posé des écriteaux ainsi rédigés

"Messieurs Isola font savoir que les sifflets sont considérés comme des applaudissements."

Malgré infiniment de bonne volonté, cette seconde séance fut mieux qu'un ratage : une catastrophe.

A la fin du spectacle, la lumière étant éteinte, ils durent ranger dans l'obscurité tout leur matériel contenu dans une grande malle. Ce n'est que sur le trottoir, à une heure du matin, attendant un fiacre, qu'ils s'aperçurent de la disparition de leurs hautsde-forme. L'émotion les leur avait fait oublier.

Ils rentrèrent, cherchèrent dans le noir, mais en vain ; les chapeaux restaient introuvables.

Ils étaient simplement dans le fond de la malle, cabossés, écrasés, par tous les instruments de la... désillusion.

Quand on parle aujourd'hui aux deux frères de ces débuts, ils avouent gentiment Nous étions pleins de bonne volonté, mais cette bonne volonté était insuffisante pour réussir, car nous manquions totalement d'expérience et, l'émotion aidant, nous ratâmes tous nos tours avec un ensemble parfait. "

Le sort leur avait été défavorable. Tant pis ! Ils finiraient bien par le vaincre. Il fallait travailler, encore et toujours travailler; mais le travail ne leur faisait pas peur.

Sans amertume, ils reprirent le chemin de l'atelier. Avant fait des économies nouvelles, ils se décidèrent à tenter leur chance en province.

Ils louèrent l'Alcazar d'Amiens, après avoir montré au directeur de cet établissement leurs affiches publicitaires sur lesquelles se détachaient ces mots

"Les seuls capables de renouveler l'acte audacieux de Guillaume Tell."

On sait que cet exercice réclamant une adresse peu commune, consiste à traverser avec une flèche, une pomme placée sur la tête de quelqu'un.

Ils quittèrent leur atelier, définitivement ils l'espéraient, et pendant huit jours, s'exercèrent à rééditer le miracle du héros suisse, en le truquant, bien entendu.

C'était cela le clou de la soirée, et ils l'avaient mis au point dans les moindres détails.

Hélas, la recette ne s'annonça pas brillante, et pour comble de malheur, la flèche devant suivre un fil invisible pour atteindre le but sans peine, se coinça en cours de route et resta suspendue, immobile, tandis que les spectateurs, après quelques secondes d'ébahissement, se mettaient à rire, les uns acceptant l'incident comme une plaisanterie, les autres protestant.

De chaque côté de la scène, les frères Isola, le tireur à droite et celui supportant la fameuse pomme à gauche, se demandaient quel génie du mal les poursuivait ainsi de son ire ?

Ils purent tout juste prendre leur billet Amiens-Paris, et arrivés de nuit, sans argent pour aller coucher à l'hôtel, ils attendirent l'aube, silencieusement sur un banc du square des Arts-et-Métiers, en face du Théâtre de la Gaîté qu'ils ne remarquèrent même pas, mais dont quelque vingt ans plus tard, ils devaient être, juste revanche, les directeurs fastueux et célèbres.

Au matin, des gens qu'ils ne connaissaient pas les invitèrent à venir se restaurer aux Halles, le fêtard étant volontiers généreux après une nuit agitée et aimant en principe la société.

Ils se régalèrent d'une soupe à l'oignon bien chaude et de " frites ", puis arpentèrent aussitôt les rues à la recherche d'un travail devenu indispensable par suite de l'état désastreux de leurs finances.

Ils le trouvèrent chez un nommé Pierre Haret, en face du square Vintimille, où ils restèrent quelques mois.

Ensuite, les deux frères toujours inséparables, furent embauchés par M. Delaunay, entrepreneur de menuiserie, rue Guyot. Derrière leur atelier se trouvait celui du sculpteur Bartholdi, l'auteur du fameux " Lion de Belfort ", tailléé à même le roc, de la statue de Vercingétorix à Clermont-Ferrand, de celle de Rouget-de-l'Isle à Lons-le-Saulnier, etc.

En sciant et en rabotant, ils virent se fabriquer les énormes morceaux dont l'ensemble devait former la statue de " La Liberté éclairant le Monde ", qui s'élève à l'entrée du port de New-York, et dont la tête fut exposée à Paris avant son départ pour l'Amérique.

Elle était d'une telle taille que l'on montait à l'intérieur par un escalier et une terrasse était installée au sommet.

Plus que jamais, les Isola songeaient à leur numéro d'illusion, et presque chaque jour ils répétaient, parvenant enfin à forcé de persévérance, à une dextérité et à une originalité qui laissaient loin derrière elles les manifestations des débutants de la salle Lanerv et d'Amiens.

Plus sûrs d'eux maintenant, ce n'est qu'après mûre réflexion qu'ils abandonnent l'atelier de menuiserie pour se consacrer à ce que nous appellerions aujourd'hui le music-hall, les représentations dans les écoles et chez les particuliers.

C'était le saut dans l'inconnu, mais ils avaient confiance dans leur étoile.

A la Scala, ils présentèrent des automates construits par eux-mêmes, à l'instar dé Robert-Iloudin, entre autres un petit bonhomme qui dessinait le profil de spectateurs.

Le truc consistait en une table à soufflet dans lequel se glissait Émile Isola, tandis que Vincent présentait l'expérience. Émile passait son bras dans celui de l'automate et guidait le tracé au fusain. Des trous judicieusement percés dans la table et invisibles pour le public, permettaient de voir la salle; d'autre part, Émile avait le don du dessin.

Gros succès, mais un soir, alors que les deux artistes revenaient en scène saluer le public, aussitôt après leur numéro. Émile provoqua involontairement l'hilarité de la salle.

Sa figure était barbouillée de noir et chacun comprit alors que le fusain en était la cause.

L'automate, toujours impassible, regardait son patron avec un étrange et discret sourire.

Ils habitaient à ce moment un logement aux Batignolles, rue Trézel.

Petit à petit, ils se faisaient connaître et on les demandait dans différentes communes de banlieue Malakoff, Clamart, etc... d'où il leur fallait quelquefois rentrer ,à pied au milieu de la nuit, les omnibus ayant accompli leur dernier voyage.

Ils devaient traverser des quartiers peu sûrs, portant leurs appareils dans un coffret de même forme que celui des bijoutiers. Les attaques nocturnes étaient assez fréquentes et pour se prémunir contre toute fâcheuse rencontre, l'un des deux brandissait tout le long du parcours un énorme pistolet ancien dont il se servait au théâtre, mais qui aurait été bien incapable de tuer quelqu'un.

Cette protection étant illusoire, ils échangèrent leur coffre trop compromettant contre deux étuis à violon, ce qui les catégorisait pauvres musiciens, peu intéressants pour des apaches à la recherche du bourgeois attardé.

A la place du Théâtre Moncey se trouvait à cette époque " Le Prado ", où les frères Isola se rendaient assez régulièrement. L'originalité de cette maison était que tous les soirs, on tirait une sorte de loterie dont le gagnant bénéficiait d'un fauteuil gratuit pendant un mois.

La chance favorisa l'un des deux frères et après le spectacle, il arriva à la place Clichy, tout heureux de serrer dans son portefeuille le sésame de tant d'agréables soirées.

Tout à coup, des exclamations, des gens qui regardent en l'air monter une colonne de fumée noire dans un ciel teinté de rouge. Des voitures de pompiers passent en trombe.

Quelques heures après la remise du billet à celui qui, plus tard, devait tant en offrir à ses amis dans ses divers théâtres, la salle du " Prado " s"écroulait, projetant une gerbe d'étincelles au-dessus des maisons avoisinantes.

Sans amertume, le gagnant déchira son papier qui n'avait plus cours, comme une coupure démonétisée, et en lança les morceaux au hasard.

Les frères Isola fréquentèrent aussi rue Biot, le Concert du même nom, aujourd'hui " l' Européen ", alors dirigé par Mlle Donnat, devenue quelque temps après Mme Alfred Capus.

Certain jour, se trouvant chez un coiffeur, rue Darcet, propriétaire aussi de l'hôtel qu'ils habitaient en 1884, on leur montra une cliente, jolie petite blonde qui débutait le soir même au Concert Biot où elle était engagée comme commère.

C'était Armande Cassive.

Plusieurs fois, se rendant à Passy, ils eurent l'occasion de se trouver en omnibus à côté de Victor Hugo, et ils ont gardé le souvenir d'un vieux monsieur très simple, que le receveur saluait respectueusement quand il descendait en face de son hôtel particulier, avenue d'Eylau, maintenant avenue Victor-Hugo.

La richesse n'était pas encore venue couronner l'espoir des deux frères opiniâtres et, bien souvent, ils étaient obligés de " racler les fonds de tiroirs ", comme on dit vulgairement, pour aller chercher de quoi se nourrir.

Un jour, un pigeon vint se poser sur la barre d'appui de leur fenêtre. Peu farouche, il se laissa attraper et les deux frères décidèrent de le garder. Il leur rendrait service pour leurs expériences et tiendrait compagnie ,à l'unique colombe qu'ils possédaient.

Hélas ! survint une période encore plus malheureuse. Ils ne purent payer les quatorze francs de leur chambre et furent obligés de vendre le pauvre pigeon.

Trois mois après, alors qu'ils commençaient à mieux gagner leur vie et avaient pu reprendre possession de leur domicile, ils eurent la surprise de voir revenir un beau matin leur "ami-pigeon" donnant ainsi à ses anciens maîtres, une jolie preuve de fidélité.

Voyant dans ce retour un heureux présage, ils baptisèrent l'animal " La Colombe du Bonheur ".

Ils se sont séparés pendant de courtes périodes, pour effectuer en province des itinéraires différents, mais l'union exceptionnelle de ces deux hommes qui auraient dû être jumeaux, tant il semblait manquer quelque chose à l'un quand l'autre n'était pas là, ne fut jamais amoindrie.

Vincent Isola fit quelque temps partie du cirque Soulier et il lui arriva une amusante aventure en tournée.

Toute la troupe parcourait la ville en voiture découverte, quand un orage éclata brusquement et trempa, avec les costumes rouge et or des musiciens, les dominos des clowns, l'impeccable habit du régisseur... le haut-de-forme tout neuf de Vincent Isola, celui dont il ce servait pour ses tours de prestidigitation.

La teinturière, pressentie pour un coup de fer, déclara que le chapeau était trop abîmé et que, seul, un remplacement pouvait être envisagé.

Hélas, la bourse était fort peu garnie !

Une solution fut cependant trouvée : pour cacher les méfaits de la pluie, on recouvrirait le chapeau d'un morceau de drap noir mat, comme pour un deuil.

En arrivant pour entrer en piste, Vincent ne fut pas peu étonné de voir venir un par un ses camarades, du plus modeste jusqu'au directeur, pour lui présenter leurs condoléances.

L'intéressé ne les détrompa pas, mais il n'est pas bien certain qu'il n'ait pas répondu aux questions impromptues de manière variée, déclarant ainsi tour à tour le décès de tous les membres de sa famille.

Fort heureusement, la sonnette annonçant le début du spectacle mit fin à ces dialogues difficiles et apitoyés.

Le soir du même jour, un acrobate japonais remarquable terminait son engagement et devait reprendre le train de 10 h. 15 pour se trouver le lendemain à Paris où l'attendait un autre engagement. En vain, avait-il demandé à M. Soulier, le patron, d'avancer sa place au programme pour lui permettre de ne pas manquer le train. La chose avait malheureusement été reconnue impossible et un quart d'heure à peine séparait la fin du numéro japonais du passage du train en gare.

Alors décidé à tout, l'acrobate eut une idée folle qui pouvait lui coûter la vie.

Il terminait son numéro par l'ascension d'une perche attachée au sommet du chapiteau et à l'extrémité de laquelle il se livrait à diverses jongleries. Quand il eut fini celles-ci, prenant un couteau qui pendait à sa ceinture, il coupa brusquement la corde retenant la perche qui, de 25 mètres de haut, s'abattit sur la piste avec l'homme en boule, roulant trois ou quatre fois sur lui-même et se relevant pour saluer le public l'ovationnant, persuadé que cette hardiesse faisait partie du programme.

Par contre, tout le personnel du cirque avait senti passer un frisson de frayeur... Mais l'acrobate japonais ne rata pas son train ! Pendant ce temps, à Bagnoles-de-l'Orne, Émile Isola rencontrait un jeune homme qui lui demanda de lui apprendre quelques uns de ses tours. Ils passèrent une partie de la nuit à jouer et à expérimenter diverses manipulations, puis, fort tard, se quittèrent bons amis. Bien des années après, le jeune homme était devenu l'un des meilleurs pensionnaires des frères Isola aux Folies Bergère, sous le nom de Morton.


Au cours d'une tournée où les illusionnistes passaient ensemble à Lunéville, ils donnèrent une représentation au mess des officiers de la garnison et leur succès fut très vif.

Il y eut cependant un incident fâcheux. Pour réaliser une expérience, un des artistes demandait la montre d'un spectateur puis, continuant de la tenir, disait à une autre personne

- Prenez cette montre et brisez-la en la jetant à terre.

Un sous-lieutenant très vif, revenant des colonies, s'empara avec force de la montre (un beau chronomètre appartenant au maître tailleur) et la lança sur le sol où elle se brisa," pour de vrai " magnifiquement.

"Mesdames et Messieurs, avait annoncé le prestidigitateur, vous assisterez au miracle de la montre raccommodée"...

Il n'y eut pas de miracle ce soir-là, et le lendemain matin, Émile Isola achetait chez un bijoutier de la ville, un chronomètre pour l'offrir au tailleur, en remplacement de celui détruit par le trop fougueux sous-lieutenant.

Ce fut au théâtre de Mantes qu'ils présentèrent pour la première fois en public leurs grandes illusions, et ils furent ensuite engagés à l'Alcazar du Havre.

Ils préparaient avant chaque représentation tout le matériel scientifique nécessaire à leurs expériences : cornues, tubes, etc... C'est ainsi que le projecteur pour éclairer leurs si amusantes et pittoresques silhouettes, était alimenté par un mélange de gaz oxygène et de gaz hydrogène.

Au cours d'une soirée havraise, alors qu'ils avaient le plus sérieusement du monde annoncé; une réalisation fantastique, le bruit d'une explosion formidable se fit entendre, la lumière s'éteignit brusquement et les spectateurs affolés se précipitèrent vers les issues.

Les frères Isola en firent autant, persuadés qu'un de leurs appareils avait causé tous les dégâts.

Lorsqu'ils furent dans la rue, tremblant d'inquiétude, ils apprirent qu'un bateau de munitions venait de sauter dans le port, et cette nouvelle leur fit pousser un soupir de soulagement, surtout lorsqu'ils surent qu'il n'y avait nulle victime.

A Rouen, ils rencontrèrent Aristide Bruant, puis ils revinrent à Paris pour être engagés aux Folies Bergère, en 1886. Les directeurs en étaient MM. Allemand et Marchand, père de Léopold Marchand.

Ensuite, ce fut la tournée des Casinos. Désormais, ils possédaient des références et vivaient encore modestement mais avec certitude d'une profession qu'ils perfectionnaient chaque jour pour mériter le nom d'artistes.

À Grandcamp, dans le Calvados, où habitait Marie Richard, de l'Opéra, ils louèrent la salle qui n'était qu'une simple baraque, et qu'ils remplirent facilement le premier jour en faisant une grosse recette.

Le directeur, devant ce succès auquel son établissement n'était sans doute pas habitué, leur demanda de donner une seconde soirée le lendemain.

Ils acceptèrent, mais toute la population étant venue la veille, les fauteuils restèrent à peu près vides. Devant cette situation, Vincent s'avança vers la rampe et dit : " Mesdames et Messieurs, comme il n'y a personne, nous allons renvoyer tout le monde. "

Et chacun s'en fut se coucher.

À Dinard, Jean Richepin vint les applaudir, en compagnie de Mme Louis Ganne. A Jersey, ils débarquèrent après six heures d'une traversée épouvantable. Puis ils visitèrent une grande partie de la France, donnant leurs représentations avec un succès croissant.

Bordeaux, Toulouse, Marseille... Un temps d'arrêt dans la cité phocéenne pour attendre le départ d'un paquebot vers le but qui devait leur faire oublier les peines passées et les jours sombres l'Algérie.

Sur le cours Belzunce, se promenant avec l'idée d'assister à un spectacle quelconque, ils aperçurent une file de personnes stationnant devant un établissement connu. Avec étonnement, ils remarquèrent que chacune tenait à la main un petit bouquet de fleurs.

Ils prirent la queue et s'enquirent de la raison de cette floraison. On leur dit que c'était pour la représentation d'adieu du fameux mime Séverin.

En effet, lorsque le rideau se leva et que Séverin parut, de tous les coins de la salle, les fleurs vinrent s'abattre aux pieds du grand artiste qui, ému plus qu'on ne saurait le dire, joua ce jour-là sur un tapis parfumé de fleurs naturelles.

Le lendemain, les deux frères qui avaient encore quelque temps à passer à Marseille, résolurent de se faire faire chacun un complet et, dans ce but, choisirent chez un tailleur différents échantillons de drap.

Ils voulaient arriver en Algérie habillés à la dernière mode. Pour juger de l'effet produit par les divers échantillons, ils épinglèrent ceux-ci à un tronc d'arbre, puis s'assirent sur un banc à une certaine distance.

Pendant une dizaine de minutes, ils discutèrent sur l'harmonie des teintes et le dessin des carreaux et rayures ; mais les passants se demandaient ce que les deux jeunes gens pouvaient bien fixer avec tant d'attention, sur le tronc d'un arbre où se balançaient au vent quelques morceaux d'étoffe sans intérêt.

Six ans. après avoir quitté le sol natal en emportant quatre cents francs à eux deux, un maigre bagage et l'immense espoir d'une jeunesse ignorante, mais volontaire, ils revenaient avec déjà une certaine notoriété, un réel talent, un matériel publicitaire impressionnant, leur nom imprimé avec éloges dans maints articles de journaux, et même quelques économies amassées sou à sou, péniblement, fruit d'un dur labeur qui ne devait rien à personne, gagnées honnêtement par la persévérance dans l'effort et la loyauté dans le travail.

Quelle réception à Blida !

Quelles ovations vibrantes montèrent de cette salle pleine à craquer, vers les deux enfants du pays que l'on avait connus tout petits et qui n'avaient pas oublié la ville des orangers et du ciel bleu comme une tunique de Sainte Vierge !

Dans une loge, toute la famille Isola était rassemblée, émue, et le père, le masque crispé, avec sa belle tête énergique et grave, ne laissait percevoir son émotion que par un léger tremblement du maxillaire inférieur ; mais après la représentation, quand il embrassa ses deux fils, il mit dans cette accolade tout son cœur et son orgueil.

Dans les rues des jeunes filles, des femmes même, venaient leur serrer la main et les embrasser sans qu'ils pussent quelquefois se souvenir de leur nom.

C'étaient des camarades d'école qui avaient grandi comme eux, et maintenant toutes fières de rappeler aux grands artistes qu'ils étaient devenus, les années de jeunesse commune.

Ils parcoururent l'Algérie, s'arrêtant quinze jours à Oran, au Théâtre Basana, au Théâtre Nationald'Alger où jamais n'étaient passés d'illusionnistes, puis revinrent en France.

Malheureusement, 1886 marque aussi l'année de la perte de leur frère aîné qui fit partie de la mission Flatters ; tombé malade à la limite du Sahara, il dut abandoner ses compagnons, don't son ami Pobéguin.


Note : Le texte qui précède est tiré de "Souvenirs des Frères Isola - Cinquante ans de vie parisienne recueillis par Pierre Andrieu" et ont été publiés chez Flammarion en 1945. - Les textes de ces souvenirs peuvent encore faire l'objet de droits d'auteurs.

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