Georgius


ROMANS


C'est à partir de 1945 que Georgius, qui a été interdit pendant un an par un certain comité dit d'"épuration" (pour avoir fait rire les Parisiens durant l'Occupation), se met à l'écriture de romans policiers. Sept paraîtront dans la célèbre "Série Noire" de Gallimard :

Numéro 295 : Mort aux ténors (1954) Voir ci-dessous

Numéro 330 : Tornade chez les flambeurs (1956)

Numéro 442 : Crochet pour ces dames (1958)

Numéro 481 : À toi de donner (1959) Deux hommes dans la nuit, en plein bois, qui creusent un trou... Tout à l'heure, ils vont y descendre une caisse bien clouée, et lourde comme un cercueil. Le Chevillard voudrait bien savoir ce qu'il contient, le petit cercueil en bois blanc. Le boulot de fossoyeur, d'ailleurs, ne lui plaît qu'à moitié. De son métier, il est tueur, le Chevillard - tueur à la Vilette. Alors pourquoi hésiter ? On assomme le copain, on le jette dans le trou et on garde la caisse...

Numéro 530 : Arrêtez le massacre ! (idem) Il n'y a pas de sot métier, dit-on, il n'y a que de sottes gens... qui se marchent sur les pieds, au lieu de marcher d'un même pied. Ainsi le trafic d'or - qui est d'un bon rendement - ne devrait gêner en rien la profitable opération de kidnapping... Chacun sa spécialité, pourrait-on dire encore, et les vaches seront bien gardées. Mais les sottes gens crient : "Mort aux vaches !"

Numéro 569 : Flics-flacs (1960) Il a touché à tout - le trafic des américaines, le contrôle des appareils à sous, le droit de regard sur les boîtes de nuit... toujours correct, sérieux, toujours ganté, le costume cossu, la cravate discrète, l'œil impitoyable. - Il a dû commencer très jeune et très bas, mais on voit tout de suite qu'il y a tout avantage à ne pas le contrarier. - C'est le chimiste, mon patron. - Chapeau, Messieurs.

Numéro 727 : Du bromure pour les gayes (1962) - Luigi di Bella... Parti sans laisser d'adresse, à dit le portier de l'hôtel - Aussitôt une grosse voix m'a soufflé à l'oreille : "Par ici, mon petit gars... Viens causer". Dans l'oreille droite, une autre voix m'a glissé : "On ne te veut pas de mal. Viens prendre l'apéritif avec nous. Tu verras comme notre conversation est intéressante". - J'étais encadré par deux véritables armoires normandes. Tocard, comme je le suis, il n'y avait pas moyen de discuter.


Il écrira, par ailleurs d'autres romans policiers, aujourd'hui introuvables :

  • La guerre des crabes n'aura pas lieu
  • Comme deux gouttes d'eau
  • Les mémoires d'un tueur
  • Doucement les basses
  • Quatre fois treize
  • Jusqu'à l'os
  • Montmartre, by night
  • Brouillard sur la Thémis
  • Le premier attendra l'autre
  • etc.

Le style est tout à fait Georgius. - Voici, à titre d'exemple, le début de son célèbre "Mort au ténors" qui a fait l'objet d'un film, en 1987, direction Serge Moati (avec Lucky Blondo, Mathieu Carrière, Gérard Hernandez, Philippe Khorsand, Henri Tisot, Serge Moati, Marie Caries, Catherine Arditi et Ronny Coutteure) :

Moi j'y étais, dans la salle.

Alors je suis bien placé pour vous dire comment ça s'est passé.

Quand je dis : "bien placé", c'est une façon de parler, vu qu'on m'avait refilé un vache de strapontin derrière une colonne...

Je ne sais pas si vous connaissez la salle du Châtelet ? Elle doit dater de la guerre de 70.

Il y a des putains de colonnes au milieu de la salle...

Si vous avez le malheur de tomber sur un de ces fauteuils qui se trouvent derrière, vous êtes obligé d'écarter les cuisses pendant trois heures, de vous tordre le tronc pour bigler le spectacle.

Enfin, je ne vais pas râler pour la place, vu que j'étais quand même bien content de l'avoir eue...
C'est Bourgade, le chef des chœurs, qui avait pu me la faire obtenir.

Pour la "générale".

Tu parles si je me gonflais !

C'est pas tellement que j'aime le public de ce genre de soirées, mais j'avais une idée de derrière la tête.
Je me disais que, parmi tous les caves de journaleux - de soiristes... comme ils disent dans la presse - il y en aurait peut-être un qui citerait mon nom parmi les personnalités présentes.

Ça serait vachement agréable, que je pensais, si demain, dans le Figaro ou le Parisien, je lisais :
"Remarqué dans la salle... Untel, Untel, Untel et... Jo le Baryton."

La gueule des copains !

La salle était bourrée.

J'étais arrivé de bonne heure parce que, des soirs-là, il y a toujours des resquilleurs qui se faufilent et qui vous grillent votre fauteuil s'ils le voient inoccupé.

C'était la quatrième opérette de Jean-Jacques Brinès. Un spécialiste du succès et de la musique hispano-américaine. On était sûr à l'avance du résultat : un GROS BOUM.

Et puis il y avait un atout supplémentaire.

La rentrée, après deux ans d'absence, du beau ténor Camille Manola.

C'est vous dire l'élément féminin dans la salle.

De quoi se marrer, d'ailleurs, car tout le monde sait que Manola est de la pédale.
Mais allez dire ça à une gonzesse ? Elle ne vous croit pas. Elle s'imagine que vous êtes jalmince du beau ténor au sourire Colgate.

Folles qu'elles ont les pépées... !

Au balcon, il y en avait une ribambelle... Des crémières en sortie, parfumées au " Prends-moi ou j'meurs ", cinquante balle le flacon, à l'Uniprix.

Et toutes frétillantes.

Elles l'attendaient, le beau Manola. Elles étaient prêtes à hurler leur admiration, à lui jeter les fleurs qu'elles arracheraient de leur corsage.

Je me marrais en douce. Je prévoyais son entrée.

Je prévoyais tout... sauf ce qui est arrivé.

Manola ne faisait son apparition qu'au deuxième tableau.

L'ouverture avait eu son petit succès. Le premier tableau s'était déroulé dans une certaine indifférence. On avait admiré le décor et les costumes. C'est tout.

Tout le monde, sait à l'avance, ce qu'est une opérette de music-hall.

Douze tableaux.

Dix pour emmerder le ténor et l'empêcher d'épouser celle qu'il a remarquée au troisième et qu'il ne verra qu'au douzième...

Après avoir fait le tour de la terre et changé onze fois de costume.

Mais c'est des spectacles pas fatigants. On peut penser à autre chose.

C'est ce que je faisais parce que moi, Jo le Baryton, je connais la musique.

Je m'en suis tapé, de ces conneries-là, pendant des années. À Paris... Et en tourné... Ah là là ! j'en ai la colique quand j'y pense.

Le premier tableau venait de se terminer et l'orchestre reprenait un motif entraînant pendant que le comique passait devant le tapis d'avant-scène en gambillant et en faisant le clowns. Personne rigolait... C'était lugubre... On attendait le ténor...

Et puis, tout à coup, le rideau se releva...

Un décor antillais du tonnerre...

Avec un escalier immense devant un palais...

Je ne sais pas où l'auteur avait vu un truc comme ça aux Antilles, mais qu'importe, c'était du chouette...
Je devinais le coup...

Manola allait descendre l'escalier dans un bel uniforme d'officier de marine... C'Était couru...
Je m'étais pas gouré.

Déjà les boys et les danseuses faisaient la haie en chantant un chœur tonitruant et en tortillant des gambettes...

Les trompettes et les trombones gueulaient ce qu'ils pouvaient.

Dans la salle, les mômes frétillaient du slip.

... Et ce fut l'entrée de Manola...

Il resta un instant sur le haut du praticable avant de descendre.

Les acclamations montaient jusque dans les cintres. Ça crépitait. Ça hurlait. Ça vociférait.

Lui, toujours aussi beau et aussi con, souriait béatement jusqu'aux oreilles.

Il avait dû aller se faire faire un grattage des chochottes la veille ou l'avant-veille.

Dans les derniers rangs de balcon, une vieille tapée lui envoyait des baisers...

Enfin, il se décida à descendre.

Une marche, deux marches, trois marches...

C'est alors que le drame se produisit.

Rapidos.

On le vit s'arrêter net, son regard se figea subitement. Il ouvrit la bouche, étendit les bras, crachat un flot de sang et dégringola les quinze ou vingt marches, la tête en avant.

Ce fut une stupeur dans la salle et sur la scène...

On ne comprenait rien. Que s'était-il passé ? Un malaise de l'artiste ? Non, ce n'était pas ça.

Une drôle d'histoire.

Il venait de recevoir une balle de 22 mm dans la carotide...

Mais, ça, o'a sut qu'après...

(Copyrights - Éditions Gallinard, 1956)


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