Madame Rollini
des Folies Bergère



Bergeret
du Casino de Paris


























Tyrolienne & Tyroliennistes

Textes et photos de Jean-Yves Patte

Tout le monde doit-il être tyrolienniste ?

Non !

Tout le monde peut-il être tyrolienniste ?

Non plus !

Mais qu'est-ce qu'une tyrolienne ? Le rapport avec le Tyrol et ses culottes de peau est un tantinet lointain. Le lien avec la pratique du chant traditionnel des Alpes est plus présent. C'est effectivement une forme particulière de chant, le "Jodle" ou "Yodle", pratiquée le plus souvent par des hommes, qui consiste à faire varier en hauteur et moduler une mélodie en passant de la voix de normale en voix de tête [1] et [8].

Troulala ---- ï ---- ou ! 

Mais dans le cadre de ces pages dédiées au concert et au Caf' Conc', il nesaurait être question de faire de plus amples discours sur cet art encore pratiqué avec un bonheur ému et quelques fois hilare (du moins chez nombre d'auditeurs) dans les grandes montagnes d'Europe. 

Comment le jodel le plus typique, celui désigné le plus fréquemment sous le nom suave de germanique, a-t-il pu descendre des montagnes et grimper sur les scènes
parisiennes ?

Le détour se fait, comme souvent, par les salons. Le premier musicien qui semble avoir donné des lettres de noblesse au genre est G. Rossini [2]. Un des airs de ses soirées musicales de 1836 est une tyrolienne. Là, le folklorique yodel est oublié. Sous la férule du maître vocaliste, la pièce est une vraie prouesse technique de l'art du chant qui s'appuie sur de vastes intervalles se succédant rapidement.

L'effet nouveau est rapidement jugé pittoresque... et son abus progressif et ostentatoire devient vite une source de grands effets comiques. Les théâtres de variétés s'en emparent et, quand vinrent les premiers artistesà posséder à la fois le talent et une technique vocale nécessaire, le succès fut assuré. Et parmi ces artistes, celle qui figure en tête de liste fut Thérésa.

On ne possède malheureusement pas d'enregistrement de Thérésa (elle se retira de la scène en 1895) mais la petite histoire nous enseigne qu'au tout début des années soixante (1860), grâce à une pratique fort épicée de la tyrolienne et  une chanson de Masini, "Fleur des Alpes", une chose fade et sentimentale qu'elle décora d'un fort accent tudesque et de tyroliennes inopinées, elle connut un succès foudroyant. - Remplacée en 1867 par Suzanne Lagier lorsque, inopinément elle eut perdu la voix, elle revint en 1869 avec "Les Canards Tyroliens" et ce fut, à partir de ce moment-là, le délire [3]

Le genre plaît ; mais ne plaît pas au genre qui veut. Il faut savoir fort bien chanter, avoir une tenue de souffle irréprochable et une agilité vocale qui ne "tombe pas du ciel"... et ne pas sombrer dans le vulgaire.

Peu d'artistes ont su relever le gant. Outre Mme Thérésa dont on ne possède plus que le souvenir, le phonographe a su garder l'écho de quelques artistes qui ont su porter le genre au pinacle. Rozic de l' Éden-Concert (voir la page consacrée à Thérésa) mais surtout Léonce Bergeret, du Casino de Paris, et Mme Rollini : dans le genre susceptible d'être la divine Rollini (nos photos).

De Léonce Bergeret on ne sait presque rien sinon qu'il est né à Bordeaux et mort à Paris (1869-1940) [ Marc Béghin †]. Il a commencé vers 1895 dans divers établissements de Province et de Paris avant d'être "repéré" par les frères Pathé qui le sollicitent dès 1897 pour graver des cylindres. Il est alors présenté comme artiste "buccophoniste" capable non seulement de tyrolienniser, mais aussi d'imiter le son des mandolines, des oiseaux, et, en outre, de jouer à la perfection du clairon, de la trompette, du cor et de l'ocarina (son cylindre "Marchand d'ocarinas" de 1898 [ Pathé 1248 repris en disque, chez Bettini, n° 2053 - voir ci-dessous] est à ce titre confondant de virtuosité pure...). Grâce à cette promotion, il est engagé, vers 1902-03 au Casino de Paris, où semble-t-il se déroule le plus beau de sa carrière, jusque la Grande Guerre. Dans les années 1930, il grave chez Idéal, deux ultimes (?) faces où son talent semble n'avoir pas changé, ni son répertoire varié, sauf qu'il ne tyroliennise plus.... Aut tempora aut mores. - Charlus dit, dans ses Mémoires, qu'à lui seul, il aurait pu composer tout un programmes. Photo ci-dessus.

On écoutera de ce Bergeret sa version du grand succès de Thérésa :

"Les Canards Tyroliens"

Disque Odéon n° 6244 - 1907


Parenthèse - 24 juin 2007

Monsieur Patte nous signalait en novembre 2003 l'existence d'un autre enregistrement de Bergeret datant de 1930 : "Bergerinades", chez Magnis, où l'on peut découvrir comment, entre deux tours de chant, des amuseurs comme lui faisait patienter le public en, comme c'est le cas dans cet enregistrement, imitant divers cris d'animaux.


Madame Rollini est un autre type de prodige vocal. Elle tyroliennise comme très peu de femmes savent le faire. Mme Rollini (Louise ?) ne sait pas jouer d'instruments phonogéniques, à l'instar de Bergeret, mais est douée par ailleurs d'un talent de rieuse fort recherché. Toutefois, elle ne parvient pas à dépasser le stade d'interprète quelque peu de second rang... car elle ne trouve pas, entre la franche rigolade et ses interprétations du répertoire d'Yvette Guilbert (où souvent elle est au moins aussi fine diseuse que Mme Guilbert elle-même) sa véritable place [4].On écoutera de Madame Rollini sa version d'un autre grand succès de Thérésa :

"Petit Pâtre du Tyrol" (Saint-Servan)

Disque Victor n° 67741-A - vers 1906

Puis viennent d'autres tyroliennistes, mineurs - si l'on peu oser ce mot -, mais qui tirent avec adresse leur épingle du jeu. Ainsi Charlesky, qui ne tardera pas à chanter avec Madame des romances d'une intense niaiserie ("Oh! le Petit Menuet !"...). Il concurrence, après 1905, Bergeret dans dans son propre répertoire, comme en témoigne "Ma bergère", un hymne tyrolien... du Tyrol sur Seine !

"Ma bergère" (Niveleu)

Disque Pathé n° 1225 - 1909

Dans le genre vient encore une Mlle Néau dont on ne sait absolument rien... sinon qu'elle s'est produite à l' Eldorado de Paris, et dont l'enregistrement qui suit est des plus rares. - De Caillier, une tyrolienne espagnole (rien de moins).

"La Tyrolienne de Pédro"

Disque Jumbo [sous licence Odéon] n° A 75005 - 1908

Toutes ces fadaises amusantes iront bon train jusque la Grande Guerre... Quelques ultimes "tyroliennes du régiment" amusent la Galerie avant que cette dernière n'aille se faire tuer en cadence sur le Front... Moins enthousiasmant comme prouesse.

Le genre est donc battu très froid par les amateurs. 

Toutefois le destin de la tyrolienne ne se brise pas si soudain. Effarés, les soldats alliés découvrent chez nous un genre qui vivra encore quelques heures de gloire avec Constantin, le Rieur [5], parent lointain au concert de Mme Rollini qui savait si joliment rire sur commande. Comme les doryphores qui sont venus jusque nous, les tyrolienneries partiront pour le continent Nord Américain. Là, la Country Music gloussera et nasillera bientôt en tyrolien, et les Canadiens en profiterons aussi pour renouveler le genre [6]... Enfin triomphe absolu, Tarzan tyroliennera son cri "Oïoïo", mâle Walkyrie de l'écran hollywoodien. [7]


Notes (des éditeurs)


[1] Le Grand Larousse Encyclopédique dit, à propos de la tyrolienne, que c'est: une sorte de chant rythmé à trois temps dont le deuxième est généralement fort et d'un mouvement modéré ; son originalité s'accentue principalement dans la phrase finale qui est notée en triolets d'un rythme inégal. C'est cette phrase dans laquelle le chanteur, en passant successivement des sons de poitrine aux sons plus aigus de la voix de tête, et vice versa, ioule, exécute une sorte de roucoulement tout à fait particulier.


[2] Qu'on ne se méprenne pas : il s'agit bien du compositeur du Barbier de Séville, Otello, du Comte Ory, de Guillaume Tell et d'un Stabat Mater qui ne mérite pas d'être ignoré.


[3] Voir l'encadré sur les "Canards Tyroliens" en page Thérésa.

Ti-Gus et Ti-Mousse


Manon Bédard


Franzl Lang

[4] Jean-Yves nous a déjà fait parvenir deux autres titres de Madame Rollini, l'un en Judic, chantant "N'me chatouillez pas" (Paul Boisselet et Adolphe Lindheim) et l'autre en Guilbert chantant "Gare les rayons X".

N'me chatouillez pas" - Disque Victor n° 67741-b-5373h - avant 1910



"Gare les rayons-X"- Chanté par Madame Rollini des Folies Bergère

Pour les paroles et l'écoute de "Gare les rayons-X", voir ici.

[5] On trouvera à notre page sur la Chanson française de la Belle Époque, une tyrolienne enregistrée par ce Constantin.


[6] Et comment ! À preuve, cette rareté de la fin des années cinquante de la dame d'un duo qui a fait rire la Province de Québec pendant plus de trente ans, duo formé de deux comédiens, chanteurs et musiciens, Réal Béland et Denise Émond que tous les Québécois connaissent mieux sous le nom de Ti-Gus et Ti-Mousse :


Ti-Mousse dans la "Tyrolienne du régiment"



Et ce n'est pas tout car aussi récemment qu'en 1997, celle qui fut une année la reine du festival western de Saint-Tite, Manon Bédard y alla d'un CD presque entièrement dédié au chant tyrolien, y compris sa version de la "Tyrolienne du régiment". - Distribution Select, n° PGC-CD 9348.Un classique :

Manon Bédard - "Hello Jupiter Hollo" (extrait seulement)



[7] Cette curiosité est en fait composée d'extraits de trois voix.

[8] Pour illustrer ce qu'est à l'origine ce style vocal, on pourrait citer Franzl Lang, accordéoniste, guitarite et chanteur munichois né en 1930, bardé de trophées (20 disques d'or et un de platine) qui restera, au delà de sa Bavière natale, le "grand Jodler" du XXème siècle.
Voici un extrait (44 sec.) de "Mei Vater isch an Appenzeller" (en français "Mon père est un Appenzellois") considéré par la plupart des puriste comme LE grand morceau de bravoure :




Ajout (des éditeurs le 19 juillet 2009)

On pourrait croire qu'outre les enregistrements plus ou moins espacés de chansons tyrolienness - exceptions faites pour les disques de folklore ou les disques-souvenirs que l'on retrouve partout dans les Alpes -que le tyrol est mort au début des années trente mais ce serait oublier l'immense succès de L'Auberge du Cheval Blanc, l'opérette de Robert Stolz et de Ralph Benatsky (et d'autres), créée en 1930 à Berlin (sous le nom de Im weißen Rößl ) puis à Paris en 1932 (avec Georges Milton, Gabrielle Ristori, Charpin, Hélène Régelly...) et qui n'a cessé par la suite d'être reprise (près de 1700 représentations uniquement entre 1948 et 1968 et puis, de nouveau, dans les années soixante-dix, quatre-vingt, ex. : en 1981 à Mogador, en 1987 à l' Eldorado, en 1999 de retour à Mogador, etc.). Et parmi les interprètes qui ont marqué ces reprises pendant près de trente ans, la tyrolienne sans doute la plus connue de la première moitié du XXe siècle : Esther Kiliz à qui nous avons consacré une page.