LA CHANSON FRANCAISE DE 1870 A 1945... EN ''PRESQUE'' 50 CHANSONS...





































Vittorio De Sica et Lia Franca

35  LE CHALAND QUI PASSE


1932 - Paroles d'Ennio Neri, musique de Cesare-Andrea Bixio.

Deux des chansons les plus "françaises" du répertoire dit "français" sont, on le sait, d'origine étrangère : "Viens, Poupoule !" qui est d'origine allemande - voir au numéro 12 - et "La Matchiche", d'origine espagnole - voir au numéro 16. - Qu'en était-il des Italiens ? - Et bien voilà : ce "Chaland qui passe", si français, si typiquement français que l'on a, pendant plus de quarante ans, distribué un des classiques du cinéma - français toujours - sous ce nom (avant de lui redonner son titre original : L'Atalante - Jean Vigo - 1934) aura été un succès italien avant de devenir ce grand classique que l'on sait.

Son créateur, ce qui en surprendra plusieurs, fut Vittorio de Sica (oui, oui : celui du Voleur de bicyclette) qui, en 1932 dans un film aujourd'hui plus ou moins connu, Gli Uomini, che Mascalzoni ! [*], avec son plus beau sourire, dans une quelconque guinguette, prit dans ses bras Lia Franca pour en faire un petit fox-trot inoubliable. - Paroles : Ennio Neri. - Musique : Cesare-Andrea Bixio.

Attiré par la musique de Bixio, Vigo décida d'en faire le thème de son film. Il chargea le parolier André de Badet, connu plus tard pour avoir adapté "Stormy Weather", d'en écrire les paroles sauf que la chanson "Le chaland qui passe" existait déjà sur une musique de Maurice Jaubert, le compositeur de la musique de L'Atalante... On parle donc de paroles françaises existantes, ajoutées à une musique d'origine italienne quelque peu transformée par un compositeur français. - L'honneur est sauf !

Quelle que soit sa petite histoire, que l'on parle de "Parlami d'amore, Mariu" ou du "Chaland qui passe", c'est dans les deux langues que la mélodie s'est répandue dans le monde entier. - Il en existe des centaines de versions, en anglais, en polonais, en grec, en suédois (Zarah Leander) et même en russe. - Mantovani l'a enregistrée, Mario Lanza, Giuseppe di Stefano, Luciano Pavarotti, Dmitri Hvorostovsky, les Trois Ténors... Dolce & Gabbana s'en est servi comme thème...

Pour la France, ne mentionnons que sa créatrice, Lys Gauty qui en fit un succès monstre, un succès presque aussi important que - passez-nous l'affront - celui du "Temps des cerises".

Entre 1933 et 1971, plus de quarante interprètes l'ont mis à leur répertoire et pas les moindres.

Tino Rossi fut un des premiers à la reprendre (en 1934).

Mais passons aux auditions où l'on sera étonné des transformations auxquelles cette chanson a été soumises.


[*] Les hommes, quels muffles ! : comédie romantique italienne de Mario Camerici (1895-1981 - dont le dernier film aura été, en 1972, Don Camillo et les contestataires. Il fonda la Cinémathèque de Milan).


En version originale, d'abord, et en fox-trot, voici Vittorio de Sica :

Dans cet extrait, Vittorio de Sica, dans le rôle de Bruno (un chauffeur de taxi), entraine Lia Franca, qui campe Mariuccia (la fille d'un de ses collègues), dans la salle d'une guinguette. On entend "Parlami d'amore, Mariu" jouée par un piano mécanique. Un couple danse... De Sica s'exclame : Ah ! Mariu ! La conosco... (je la connais) et il se met à la chanter en dansant avec sa belle...

(Vous verrez, c'est très gentil. Difficile, n'est-ce pas d'oublier le sourire de de Sica et ce piano mécanique...)

(Était encore au catalogue en 2005...)

Quelques mois plus tard, il la reprit en studio mais dans un autre registre :

Collection Ferrucio Dubrescu

De Badet y alla, quant à lui, d'une version beaucoup plus envoûtante et presque tragique, ce qui contraste énormément avec la première version de de Sica. Le truc : citer d'abord le refrain pour ensuite passer aux couplets, i.e. :

Version italienne "Parle-moi d'amour, Mariu"

Parle-moi d'amour mon amour
Redis-moi les mots de toujours
Même si les mots ont bien changé
Ils ne semblent pas si démodés
Tant que le ciel existera
On dira toujours ces mots-là
Tant qu'il y aura des amoureux
On échangera des aveux

Comme les chalands n'en finiront jamais de passer
Les goélands n'en finiront jamais de voler
Comme le printemps fait toujours refleurir les lilas
L'amour m'a mis dans tes bras.

Mais aussi :

Ce que tu es belle, toujours plus belle, Mariu.
Ton sourire est une étoile de plus
Dans tes yeux bleus
Si le destin doit un jour nous séparer
Je suis là, pour toi aujourd'hui
Ne pense pas, parle-moi d'amour, Mariu
Tu es mon seul amour... etc.

"Parlami d'amore Mariù"

Parlami d'amore Mariù
Tutta la mia vita sei tu
Gli occhi tuoi belli brillano
Fiamme di sogno scintillano

Dimmi che illusione non è,
dimmi che sei tutta per me
Qui sul tuo cuor non soffro più,
parlami d'amore Mariù...!)

Et voici la version originelle "Le chaland qui passe":

La nuit s'est faite, la berge
S'estompe et s'endort
Seule, au passage une auberge
Cligne ses yeux d'or
Le chaland glisse et j'emporte
D'un geste vainqueur
Ton jeune corps qui m'apporte
L'inconnu moqueur de son cœur

Ne pensons à rien, le courant
Fait de nous toujours des errants
Sur mon chaland, sautant d'un quai
L'amour peut-être s'est embarqué
Aimons-nous ce soir sans songer
À ce que demain peu changer
Au fil de l'eau point de serments
Ce n'est que sur terre qu'on ment

Version Gauty

La nuit s'est faite, la berge
S'estompe et se perd
Seule, au passage une auberge
Cligne ses yeux pers.
Le chaland glisse, sans trêve
Sur l'eau de satin
Où s'en va-t-il ? Vers quel rêve ?
Vers quel incertain
Du destin ?

Refrain
Ne pensons à rien, le courant
Fait de nous toujours des errants
Sur mon chaland, sautant d'un quai
L'amour peut-être s'est embarqué
Aimons-nous ce soir sans songer
A ce que demain peut changer
Au fil de l'eau point de serments :
Ce n'est que sur Terre qu'on ment !

Ta bouche est triste et j'évoque
Ces fruits mal mûris
Loin d'un soleil qui provoque
Leurs chauds coloris
Mais sous ma lèvre enfiévrée
Par l'onde et le vent
Je veux la voir empourprée
Comme au soleil levant
Les auvents

au Refrain

On en écoutera la version la plus connue, créée par, comme nous le disions ci-dessus, Lys Gauty puis ensuite la version dite italienne, cette fois-là, chantée par Tino Rossi :

Columbia - n° DF 1102 - 1933


Columbia - n° CL 5069-1 - 1935

À vous de juger : de Sica (première version), Lys Gauty ou Tino ?