PAGES ANNEXES
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Aristide Bruant - Affiches
Aristide Bruant - Dans la rue






















Cliché par Nadar





























Aristide Bruant

Sans aucun doute le plus connu des chansonniers de "La belle Époque", Aristide Bruant est né à Courtenay dans le Loiret (45), le 6 mai 1851 et est mort à Paris le 11 février 1925.

Né dans la bourgeoisie, des revers de fortune ont fait qu'il s'est retrouvé apprenti bijoutier à 17 ans mais pas pour longtemps :

En 1870, à dix-neuf ans, il s'est transformé (ou on l'a transformé) en franc-tireur dans l'armée de Napoléon III mais encore là, pas pour longtemps.

En 1871, démobilisé, il entre au service de la Compagnie des chemins de fer du Nord.

Dès lors, il se met à composer des chansons puis, vers 1873, il s'essaie à la scène : au Concert des Amandiers, au Café-concert Dorel à Nogent, etc. sauf que sa véritable carrière ne débutera que huit ans plus tard quand il rejoint, en 1881, Rodolphe Salis dans son célèbre Chat Noir et lorsque ce dernier déménage son cabaret du boulevard Rochechouart à la rue Victor-Massé, il retape le local qu'il rebaptise le Mirliton.

Le soir de l'ouverture, il n'y a que trois clients et Bruant, dépité, se met à les invectiver. Cette manière d'accueillir les clients fait vite sa renommée et le voilà lancé.

Les affiches qu'il commande à son ami Toulouse-Lautrec le rendent célèbre tout en assurant la notoriété de ce dernier.

En 1895, il abandonne son cabaret (ou s'y fait remplacer par des doublures) et part en tournée en France et à l'étranger (en Afrique, notamment).

Riche et célèbre il se retire peu à peu pour se consacrer à l'écriture mais non sans revenir à l'occasion donner des spectacles et ce, jusqu'en 1924 où, un an avant sa mort, il fait à nouveau triomphe.

Sa carrure, sa présence sur scène, sa voix rauque mais puissante de même que ses chansons populaires ont fait de lui un des plus importants auteurs-compositeurs-interprètes de son époque.

De lui, nous reste que des photos, d'inoubliables affiches (quand même) et un tout petit bout de film où l'on aperçoit, avec son large chapeau dans le cadrage d'une fenêtre mais - et c'est là où il nous a laissé une trace indélébile de son passage - des...


Enregistrements

Ceux qu'il nous a laissé datent pour la plupart de 1909 et de 1910 (quoique certains pourraient dater de 1912) au moment où,retraité, il approche la soixantaine, - Ils sont peu nombreux (une trentaine de titres) mais leur intérêt historique est incontestable.

Ils ont, en grande partie, été enregistrés sous sa propre étiquette :

On écoutera de ses enregistrements, un extrait, dabord, de "Les p'tits joyeux" (1910) précédé d'une reconstitution de l'atmosphère qui régnait dans son cabaret au début des années mil huit cent quatre-vingt.

(extrait)

Et puis deux de ces chansons les plus populaires :

"Belleville-Ménilmontant"

(version complète)


"Nini Peau d'chien"

(version complète également)

Et ceci :

"À la Villette"

(version complète - 1909)

Voir également "Saint-Lazare" aux pages dédiées à Eugénie Buffet et à Yvette Guilbert pour "À Grenelle".

Aristide Bruant et les Canuts
ou
Le châtelain Bruant et la révolution !

Sans vouloir insinuer qu'Aristide Bruant ne tenait pas précisément à passer pour un opportuniste (avec ses chansons dites "issues du peuple"), disons que sa mansuétude vis-à-vis la classe ouvrière n'était pas désordonnée.

Comment, dans ces circonstances, sa chanson sur les ouvriers soyeux de Lyon, intitulée tout simplement "Les Canuts", peut-elle, encore aujourd'hui, être considérée comme ayant été un des hymnes à la gloire du prolétariat du XIXe siècle ? - On se perd en conjonctures.

On sait que la rumeur veut qu'elle fut chantée par les ouvriers de la soie de Lyon lors de leur insurrection en 1831. Or : c'était vingt ans avant la naissance du créateur de "Nini peau d'chien".

Champfleury (Chansons populaires des régions de France, Bourdillat, 1860) nous a ramené de cette région, les paroles suivantes :

Ah ! songez dans cette salle
Où s'étale
le velours et le damas
Que celui qui le travaille
Sur la paille
Mourra dans un galetas...

On n'a pas retenu le reste (ni l'air) mais on peut admettre sans problème qu'il s'agissait là d'une chanson qui pouvait fort bien avoir été chantée en catimini dans les filatures de Lyon en 1830. - Paroles d'ouvriers, faciles à retenir, musique simple, etc.

Et alors Bruant ?

C'est que Bruant n'est pas un ouvrier : c'est un poète. - Un poète qui a su emprunter, copier, modifier, ajouter - qui ne l'a pas fait ? - en ajoutant son sceau d'originalité.

Après avoir fait fortune dans son cabaret Le Mirliton (peut-on lui reprocher ?), il a parcouru, comme Champfleury, la France et, passant par Lyon, l'idée lui est peut-être venue de composer cette chanson qui, disons-le, s'adresse non seulement aux ouvriers des usines de Lyon mais à tous les travailleurs :

Pour chanter Veni Creator
Il faut une chasuble d'or
Nous en tissons pour vous, grands de l'Église
Et nous pauvres canuts, n'avons pas de chemise
C'est nous les canuts
Nous sommes tout nus !

Pour gouverner, il faut avoir
Manteaux ou rubans en sautoir.
Nous en tissons pour vous grands de la terre
Et nous, pauvres canuts, sans drap on nous enterre
C'est nous les canuts
Nous sommes tout nus !

Il l'a créa en 1894 à la Foire de Lyon. - L'histoire n'a pas retenu comment elle fut accueillie. [*] - Bruant la publia en 1899.

Plutôt que la version, fort connue d'Yves Montand, nous suggérons d'écouter un extrait de celle qui suit, de Marc Robine, enregistrée en 1993. - D'un CD faisant partie de la collection Chansons et poètes, chez EPM, n° 980552, sur lequel on retrouvera 23 chansons parmi les plus connues de Bruant, interprétées par Monique Morelli, Yvette Guilbert, Tonio Gémème, François Hadji-Lazarro et le maître lui-même.

[*] Il faut préciser qu'à ce moment-là, sous le couvert d'une pièce de Gerhart Hauptmann relatant la révolte des tisserands de Silésie (1844), on jouait une pièce intitulée tout simplement Les tisserands dans laquelle on chantait "Nous tissons sous nos métiers / Ton linceuil, ô vieille Allemagne / Avec nos filles et nos garçons / C'est ton linceul que nous tissons..." (adaptation française de Maurice Vaucaire).


Œuvres écrites

La plupart des chansons d'Aristide Bruant ont été publiées dans divers recueils, souvent sous la forme de poèmes, recueils intitulés Dans la rue, Au Bois de Boulogne, etc. - Ces chansons ont pour objets les radeuses, les marlous, les petits, les hommes à casquette, les femmes à chignon dans une langue assez verte où se mêle l'argot de l'époque :

  • "Nini peau d'chien"
  • "Belleville, Ménilmontant"
  • "À Batignolles"
  • "À la Roquette"
  • "À Grenelle"
  • "À la Bastille"
  • "À la Goutte d'Or"
  • etc.

D'autres recueils, avec musique, parurent dès 1897 sous le titre de Les bas-fonds de Paris (trois volumes).


On trouvera en annexe des photos de son premier recueil de la série Dans la rue de même qu'une transcription des textes de deux autres volumes.

(Attention : la page est assez longue à charger)


On lui doit également quelques pièces de théâtre (écrites en collaboration), divers romans feuilletons et un dictionnaire d'argot :

  • L'Homme aux grands pieds : scène comique. Paris: Ph. Feuchot,189_?
  • Aux bat' d'af' [**] : drame en 8 tableaux. Paris : A. Bruant, 1906 ?
  • Cœur de française : drame en cinq actes et huit tableaux. Paris: Monde Illustré, 1912.
  • L'argot au XXe siècle. Dictionnaire français-argot, 1901
  • etc., etc.

[**] Aux bataillons d'Afrique

Somme toute, un grand, un très grand de la chanson.


Ajout du 24 septembre 2012

Le chansonnier Léon de Bercy, dans son Montmartre et ses chansons sous-titré Poètes et chansonniers (H. Daragon éditeur, Paris - 1902) écrit, cette biographie :

Aristide BRUANT

Vers dix heures du matin, le 6 mai 1898, sans que rien m'eût fait prévoir sa visite, Aristide Bruant tomba chez moi comme une bombe.

"- Habille-toi au galop, me dit-il ; je t'emmène. Il faut que tu me fasses une conférence à Belleville. Archain s'est mis en tête de me présenter comme candidat aux électeurs de Saint-Fargeau. Nous allons déjeuner avec lui ; il t'expliquera la chose mieux que moi."

Je me vêtis à la hâte et nous filâmes sur Belleville. En route, Bruant me communiqua l'affiche suivante :

ÉLECTIONS LÉGISLATIVES DU 8 MAI 1898
BELLEVILLE- SAINT-FARGEAU
ARISTIDE BRUANT
CANDIDAT DU PEUPLE

CITOYENS ÉLECTEURS,

Les nombreux amis et admirateurs du grand chansonnier populaire, Aristide BRUANT, ont décidé de porter à vos suffrages sa candidature de protestation, nettement républicaine, socialiste et patriote.

Tous les ennemis de la féodalité capitaliste et de la juiverie cosmopolite, véritable Syndicat de Trahison organisé contre la France, voteront pour le poète humanitaire, pour le glorieux chantre de Belleville.

C'est à Belleville-Saint-Fargeau que Bruant a débuté...

C'est à Belleville qu'il a connu ses premiers succès...

C'est à son vieux Belleville qu'il revient logiquement par reconnaissance !

BELLEVILLOIS !

Vous l'avez toujours acclamé quand il est venu prêter son concours à nos fêtes de Bienfaisance et de Solidarité.

Votez donc tous en masse, dimanche prochain pour le candidat du peuple : Aristide BRUANT.

Le Comité d'initiative.

Ce "comité d'initiative" avait un membre unique : Michel Morphy, ex-anarchiste.

Aux Électeurs de la première circonscription du vingtième arrondissement Belleville-Saint-Fargeau :

Si j'étais votre député,
- Ohé ! ohé ! qu'on se le dise !
J'ajouterais "Humanité ",
Aux trois mots de notre devise...
Au lieu de parler tous les jours
Pour la république ou l'empire
Et de faire de longs discours,
Pour ne rien dire,

Je parlerais des petits fieux,
Des filles-mères, des pauvres vieux
Qui, l'hiver, gèlent par la ville...
Ils auraient chaud, comme en été,
Si j'étais nommé député,
A Belleville.

Je parlerais des tristes gueux,
Des purotins batteurs de dèche,
Des ventres-plats, des ventres-creux.
Et je parlerais d'une crèche
Pour les pauvres filles sans lit,
Que l'on repousse et qu'on envoie
Dans la rue !... avec leur petit !...
Mères de joie!...

Je parlerais de leurs mignons,
De ces minables chérubins
Dont les pauvres petits fignons
Ne connaissent pas l'eau des bains.
Chérubins dont l'âme et le sang
Se pourrissent à l'air des bouges
Et qu'on voit passer le teint blanc
Et les yeux rouges.

Je parlerais des vieux perclus
Qui voudraient travailler encore,
Mais dont l'atelier ne veut plus...
Et qui traînent, jusqu'à l'aurore,
Sur le dur pavé de Paris,
- Leur refuge, leurs invalides, ?
Errants... chassés... honteux... meurtris,
Les boyaux vides.

Je parlerais des petits lieux,
Des filles-mères, des pauvres vieux
Qui, l'hiver, gèlent par la ville...
Ils auraient chaud, comme en été,
Si j'étais nommé député,
A Belleville.

ARISTIDE BRUANT

Arrivés chez le conseiller municipal de Saint-Fargeau, celui-ci m'exposa les considérations qui l'avaient engagé à porter la candidature Bruant. Quarante heures seulement nous séparaient de celle où allait s'ouvrir le scrutin aucune réunion n'avait encore été faite et le programme de Bruant, que je reproduis ci-dessous à titre de document, n'était affiché dans la circonscription que depuis deux jours. Il disait : (lire ci-contre à gauche)

Ce programme n'était pas difficile à défendre ! On décida que je le soutiendrais à une réunion unique, privée, payante et non contradictoire, qui se tiendrait le soir même dans la grande salle du Lac-Saint-Fargeau. J'étais bombardé du même coup, moi qui suis abstentionniste, de gent électoral et conférencier.

Nous déjeunâmes assez tard, et lorsque l'on sortit de table, je n'avais plus devant moi que trois heures pour préparer mon discours... qui amena 525 voix !

Voici presque in extenso le compte rendu de cette mémorable soirée, qui ne fut troublée par aucun incident, aucune interruption, aucun murmure, - si ce n'est d'approbation, - et où mon candidat dépensa un talent et une verve inconnus, extraordinaires. Il avait lui-même et d'avance fait choix des œuvres qu'il devait interpréter.

CONFÉRENCE
Faite le 6 mai 1898, à la salle des fêtes du Lac-Saint-Fargeau

PAR LE CITOYEN
Léon Drouin de Bercy

POUR PRÉSENTER ARISTIDE BRUANT
Aux Électeurs de la première circonscription du XXe arrondissement de Paris :

"Citoyennes et citoyens,

"Ne vous attendez pas à m'entendre prononcer ici un discours politique : ce n'est pas en tribun que je me présente à vous, mais seulement comme conférencier.

"Aristide Bruant est né le 6 mai 1851 à Courtenay. C'est donc aujourd'hui son anniversaire et, à cette occasion, je lui adresse mes meilleurs souhaits. (Salve d'applaudissements. Cris de : "Vive Bruant !") S'il n'est pas originaire de Paris, Bruant, vous le savez, est Parisien d'adoption et d'élection - le mot est de circonstance ! Il est plus particulièrement Bellevillois. II y a, en effet, plus de trente ans, il habitait rue Pyat et était apprenti bijoutier. C'est à Belleville qu'il a fait aussi son apprentissage d'honnête homme et de citoyen, en entrant tout jeune dans la lutte pour l'existence bravant les rudes coups du sort, combattant de front la misère et parvenant, avec un salaire ridicule, un salaire de famine, comme dit Morphy, à vivre et à faire vivre "ses vieux".

"Ces difficiles débuts l'ont amené à connaître le peuple et à l'aimer - car ceux-là seulement n'aiment pointle peuple qui n'ont pas cherché à le connaître. Et comme le peuple, le peuple de Paris, le peuple de Belleville, chérit ceux qui l'aiment, Bruant, du jour où il le souhaita, devint populaire.

"Ah ! certes, ce n'est pas d'emblée que celui dont je vous entretiens acquit ce tour de main, cette souplesse, cette maë stria qui font aujourd'hui sa glorieuse popularité. Il a lutté rudement avant d'y parvenir, et peut-être devons-nous à l'humilité de sa condition première, à ce frôlement obligé - mais de si bonne grâce accepté - du peuple parisien, le grand souffle de pitié et de solidarité qui traverse tout son œuvre.

"Car le chansonnier - le poète plutôt ? qu'est Bruant, se solidarise avec les humbles qu'il met en scène ; de cœur, il pousse la même plainte douloureuse et clame le même cri de révolte ; avec le peuple, dont il a su devenir le chantre attitré, il flagelle les vices honteux et les ignobles exploitations...

"Mais revenons à ses débuts.

"Au lendemain de l'Année terrible, - je dirai tout à l'heure quelle y fut sa conduite, - à dix-neuf ans, Bruant pour vivre, entre à la Compagnie du chemin de fer du Nord. Mais il aime le théâtre, et la vie sédentaire, la vie de bureau lui pèse : il rêve d'affranchissement, et le soir, durant les heures de loisir que lui laisse son existence d'employé, il court les goguettes, où il pousse la "sienne" comme les camarades. Il a de l'allure, du coffre et de la confiance en lui-même ; sa hardiesse et sa franchise le servent à souhait : on l'encourage. C'est alors qu'il écrit ses premières chansons, d'un caractère encore indécis emploie mais d'une manière nouvelle, originale déjà ; car il y emploie la langue colorée de la rue, langue du peuple, avec ses élisions et son patoisement pittoresques. Il se débarrasse peu à peu des conventions banales ; il devient le rimeur impeccable ; et, après avoir pris au peuple sa façon de s'exprimer, il va en prendre la pensée et la rendre, pour la servir : sa voie est trouvée.

"Et c'est à Belleville, Aux Trois Mousquetaires, chez Guédenay, qu'il lance ses premières productions et qu'il connaît les premiers triomphes.

"Qui ne se rappelle ses chansons : "La Femme", où il sait être à la fois sarcastique et galant ; "La Braise", où il fait le procès des richesses mal acquises ; "Su'l'pavé", où déjà perce la note qui sera bientôt la sienne propre - la note humanitaire et sociale ; - "Su'l'pavé" qui se termine ainsi :

Je n' sais pas c' qu'y aurait à faire,
Mais vrai, c' qu'on en voit d' la misère
Su'l'pavé !

Et j'prétends qu'dans l'siècle où nous sommes
On n' devrait pas voir autant d'hommes
Su'l'pavé!

"Et quand, de sa voix claironnante, il chantait ces derniers vers, c'était tout son cœur qui chantait ; et l'auditoire, conquis, empoigné, ému par l'accent d'indéniable sincérité qu'y mettait l'artiste, lui faisait fête et ne lui ménageait pas les bravos.

"C'est le souvenir ineffaçable de ces applaudissement enthousiastes qui encouragea Bruant à persévérer dans la voie qu'il s'était lui-même librement choisie ; c'est ce souvenir qui a sans cesse guidé l'écrivain social qu'il a su devenir ; et c'est encore ce souvenir, empreint d'une touchante reconnaissance, qui l'a fait se produire à Belleville chaque fois que, pour une œuvre de bienfaisante solidarité, on a fait appel à son concours, - concours qu'il ne marchande jamais quand il s'agit de soulager la misère et d'apporter un peu de baume aux plaies dont souffre le peuple. Car chez lui, citoyennes et citoyens, le rude et puissant poète se double d'un homme de cœur et ce n'est pas seulement parce qu'il a su trouver le mot juste, l'expression exacte et l'air que l'on retient facilement que le succès a couronné ses productions, c'est aussi parce qu'on sent dans tout ce qu'il écrit l'âme d'un penseur, d'un philosophe compatissant sans cesse aux misères des déshérités. (Applaudissements.)

"J'ai dit qu'il était Parisien d'adoption. Paris l'a en effet adopté et le reconnaît comme un de ses enfants, et cela, à cause que c'est Paris qu'il a tout d'abord célébré. Tout le monde a présentes à la mémoire ses strophes sur Belleville-Ménilmontant, la Villette, la Chapelle, Montmartre, Batignolles, etc. Le faubourg l'attire plus spécialement, car c'est au faubourg qu'il écoutera et qu'il apprendra, pour les redire ensuite d'une manière ironique, triviale, brutale souvent, mais franche toujours, dans un feu d'artifice de rimes solides et vaillantes, la plainte des grelotteux, des sans-frusques et des sans-logis, le cri de colère des exploités et des affamés, et la continuelle déception de ceux que le sort inclément et l'injustice des hommes condamnent au vice, ce fils aîné de la misère du peuple.(Applaudissements prolongés.)

"Dans "A Batignolles", par exemple, il prend toute gamine la petite rouquine que le destin fait naître fille de fille ; il la suit, cette gosse, il la regarde pousser comme une fleurette sauvage que quelque main impure s'apprête à cueillir avant même son complet épanouissement ; il la voit devenir la proie de cette fatalité féroce qui veut que les pauvres petites mômes qu'ont pas d' papa glissent quand même sur la pente de la honte et du déshonneur. (Applaudissements.) Bruant va d'ailleurs venir interpréter "A Batignolles"."

A ce moment Aristide Bruant entre en scène et les bravos unanimes de l'auditoire le saluent. Il entonne "A Batignolles" dont nous extrayons le dernier couplet :

La moral' de c't' oraison-là,
C'est qu' les p'tites fill's qu'a pas d' papa
Doiv'nt jamais aller à l'école,
A Batignolles

(Applaudissements prolongés.)

"Ainsi que vous venez de vous en rendre compte, Bruant ne peint pas ses personnages de chic, - comme on dit en argot d'atelier, - ils sont nature et pris sur le vif et le langage qu'il parle est le leur ; et, soit dans leurs soliloques, soit dans leurs dialogues, c'est bien leurs sentiments qu'il exprime, leurs larmes qu'il pleure, leurs revendications qu'il expose.

"S'arrête-t il aux seuls paysages parisiens ? Non. Il va partout où l'on gémit, partout où l'on souffre, partout ou l'on peine, où l'on a froid et faim. S'il dépasse les fortifications, il s'arrête au bois de Boulogne, au bois de Vincennes, ces refuges des purotins ; à Saint-Ouen, la cité de misère des chiffonniers. Du cimetière de Pantin où, derrière Séverine, à pied, nous accompagnâmes, il y a quelques années, par un temps affreux de décembre, notre jeune camarade Eugène Rapp, - qui était mon collaborateur au Cri du Peuple, - de Pantin, il rapporte une de ses plus jolies et de ses plus tendres poésies : Fantaisie triste, dont lui sont encore reconnaissants tous ceux qui ont connu et aimé Rapp. Et cette reconnaissance est d'autant plus profonde que Bruant, ce jour-là, souffrait d'un gros rhume qui, en l'occurrence, dégénéra en fluxion de poitrine et faillit le ramener à Pantin ; mais, cette fois, les pieds devant.

"Grâce à sa robuste constitution et aussi à sa volonté de fer, Bruant évita cette chute malencontreuse, et la Camarde, qui l'avait un instant guetté, s'en fut confuse du pied de nez que lui décocha en riant le courageux chansonnier.

"Voici quelques vers de Fantaisie triste :

Dans l'air y avait pas un moineau,
Pas un pinson, pas un' colombe,
Le long des pierr's, i' coulait d' l'eau,
Et ces pierr's-là... c'était sa tombe.
Et je m' disais, pensant à lui,
Qu' j'avais vu rire au mois d' septembre

"Bon Dieu ! qu'il aura froid c'tte nuit! "
C'est triste d' mourir en décembre .

"Analyserai-je le merveilleux tableau que Bruant a fait du bois de Boulogne ? Dirai-je le scintillement des somptueux équipages où le vice fait son persil ? Raconterai-je le vieux miché en quête de quelque plaisir ignoble et que guette le coup du père François, quasi justicier ? Vous conduirai-je à Saint-Ouen, au sein des amours des humbles qui prennent pour alcôve le grand air et pour ciel de lit le firmament où sourient les étoiles ? Non. Je laisse cette tâche à Bruant lui-même, qui va interpréter "Au bois de Boulogne". "

Et Bruant chante "Au bois de Boulogne", puis "A Saint-Ouen", dont nous donnons ci-dessous des extraits :

Alors c'est l'heur' du rendez-vous
Des purotins et des filous,
Et des escarp's et des marlous
Qu'ont pas d' besogne,
Et qui s'en vont toujours par trois,
Derrièr' les vieux salauds d' bourgeois,
Leur fair' le coup du pèr' François,
Au bois de Boulogne.

Faut trottiner tout' la nuit,
Et quand l'amour vous poursuit,
On s'arrête... On s'embrasse... et sous les yeux
Du bon Dieu qu'est dans les cieux...
Comme un' bête,
On r'produit dans un racoin,
A Saint-Ouen.

La fin de chaque couplet est marquée par des applaudissements.

"Aristide Bruant possède un fond de tendresse tellement grand qu'il l'étend à tout ce qui subit les mauvais coups du sort. Un proverbe - sage comme beaucoup de proverbes - dit : "Qui aime Martin aime son chien !" Ce proverbe, Bruant l'applique dans son sens le plus large : il aime le peuple ; conséquemment, il aime les bêtes du peuple, si j'ose ainsi dire. Sa chanson des "Quat' Pattes" est célèbre dans les faubourgs ; il y chante les chiens errants, les chiens de Paris, ces indépendants de la race canine qui préfèrent aux sofas et aux chatteries des nobles levrettes et des toutous d'Agnès le bol d'air de la liberté ; et il les aime à cause que :

Malgré qu' ça soy' que des bêtes,
I's ont d' la bonté plein les yeux.

"On se souvient de l'enfant-martyr, ce pauvre bébé que des parents barbares avaient voué à la mort et dont la lente et douloureuse agonie ne fut adoucie que par l'affection d'un pauvre toutou qui lui laissait partager sa pâtée. Ce triste épisode inspira à Bruant une exquise poésie à la gloire du bon chien qui s'était lui-même institué le garde-malade de la douce et innocente petite victime ; tout le cœur de l'écrivain apparaît dans poèm et je suis sûr de ne pas me tromper en affirmant qu'il eut des larmes dans les yeux quand il en écrivit les vers. (Applaudissements.)

"Dans Côtier, que je considère - et je ne suis pas le seul ! - comme son poème le plus élevé et, philosophiquement, le plus beau, son grand talent devient du génie. Lui, qui m'entend, pense que j'exagère ; mais je suis en ce moment ardemment sincère et je dis que n'eût-il écrit que cette chose admirable, Bruant mériterait déjà, par cela seul, la juste et belle popularité dont il jouit. Côtier est la mise en scène de deux parias de la société actuelle, un vieux cheval de côte et un vieillard, son conducteur, que toute une vie de travail et de passivité ai conduits à la plus infime des conditions sociales. Et un dialogue navrant s'engage entre l'homme et la bête qui écoute et semble d'un mouvement pénible de sa pauvre tête, si lasse, appuyer d'un assentiment le discours de résigné que lui tient le vieux travailleur, mercenaire bientôt impotent. Et, de la note de vérité triviale dans laquelle c'est écrit, se dégage une pensée de philosophie amère ; on se sent au cœur un ferment de révolte contre notre société qui permet qu'après une existence de labeur honnête un vieux lutteur n'ait d'autre perspective que celle de crever sur le pavé, comme un chien.

"Bruant va vous dire Côtier, j'épiloguerai ensuite. "

Après l'audition, très applaudie, le conférencier poursuit :

"Vous avez entendu :

Et pis après, c'est la grand' sorgue,
Toi, tu t'en iras chez Macquart.
Moi, j'irai p't'êt' ben à la Morgue
Ou ben ailleurs... ou ben aut' part.

"Le sort du cheval est tout indiqué ; c'est entendu ; il ira à l'équarrissage. Mais lui, le vieux, où et comment finira-t-il ? Que va-t-il devenir "quand i' n' pourra pus en fout' un coup ?" Songera-t-il à mettre lui-même fin à sa lamentable existence - aura-t-il le triste courage de marquer lui-même l'étape dernière de la route pénible que lui traça la fatalité ? Le retrouverons-nous à la Morgue ? sur la dalle... Ou ben ailleurs... dans quelque dépôt de mendicité ? cette géhenne des vieux fourbus, cette dartre honteuse des sociétés civilisées ? Mais d'abord, qui nous dit que ce travailleur, quand il ne saura plus travailler, s'abaissera à tendre la main? Ou ben aut' part!... Car la misère qui l'attend, s'il ne succombe pas à la tâche, la misère noire, la misère imméritée est souvent mauvaise conseillère. Et qui saitun mauvais coup est vite consommé. Et le vieil exploité, dont la sueur et les sanglots ont permis à MM. les actionnaires de toucher de gros dividendes, ce vieil invalide du travail n'ose pas songer plus loin.

"Mais Bruant, lui, songe, en son rêve, à l'égalité future dans une fraternité humanitaire où la solidarité nivellerait les classes, à une société où l'on ne verrait pas les vieux du peuple mourir sur le pavé, tandis que d'autres, gorgés de millions, crèvent de jouissance, comme ce prince français qui s'achève dans le gâtisme après avoir été fait duc allemand (Applaudissements.)

"Sur Paris, Bruant a écrit deux volumes portant ce titre : Dans la Rue [Premier vol. paru en fév. 1889 ; second vol. en mars 1895]. Un troisième livre de lui vient de paraître : Sur la Route [Paru en juin 1897]. Car Bruant a voyagé. Dans ce livre il nous parle de Lyon, infesté de curés et où les canuts vont tout nus ; de Nice où vont les rupins l'hiver, les fins-de-siècle refaire leur santé qu'a débilitée la noce parisienne ; de Monte-Carlo où les malchanceux que tenta la roulette vont piquer leur dernier plongeon. Mais qu'il chante les vins du Bordelais, où le soleil de la Bourgogne, sa pitié ne chôme pas et il va d'instinct aux petits. Son Marchand de Crayons est une fine étude de la roublardise innocente du gueux de la grande route, de l'humble trimardeur.

"Il va vous le dire et vous récitera ensuite Fins de Siècle, cette amusante imprécation jetée aux fils-à-papa, qui naissent riches d'écus mais pauvres de sang, pauvres de cervelle et de cœur." (Bravos répétés.)

Voici un passage de chacune des deux pièces citées plus haut et que Bruant a interprétées avec un immense succès :

Eh Oui, je l' sais ben, j'ai-z-un' sal' fiole,
J'ai vraiment pas l'air d'un rupin.
Aussi, bon Dieu, j' fais pas l' mariolle,
Ej' cranott' pas comme un youpin,
Ah ! bon Dieu ! non, j' suis pas d' leur tierce :
J' suis un trimardeur, un voyou,
J' fais pas parti' du haut commerce,
Ej' vends mon crayon pour un sou.

Tas d'inach'vés, tas d'avortons,
Fabriqués avec des viand's veules,
Vos mèr's avaient donc pas d'tétons,
Qu'a's ont pas pu vous fair' des gueules
Vous êt's tous des fils de miches
Qu'on envoy' téter en nourrice ;
C'est pour ça qu' vous êt's mal torchés...
Allez donc dir' qu'n u vous finisse !

"L'œuvre, c'est l'homme, dit-on. Je vous ai dépeint l'œuvre de Bruant au point de vue social, vous connaissez maintenant l'homme sous ce jour. Reste la question nationaliste, à ce point à l'ordre du jour que maints candidats s'en sont fait un tremplin électoral. Bruant est nationaliste dans le sens exact du mot, sans chauvinisme ; d'ailleurs, au début de cette conférence, je vous ai promis de vous dire quelle fut la conduite de Bruant en 1870 ; la voici en quelques mots :

"A dix-neuf ans, en 1870, à la tête d'une compagnie franche de moins de cent hommes, formée par un vieux sergent, il attaqua dans les bois de Courtenay les uhlans d'avant-garde de l'armée prussienne, et ceux-ci prirent la fuite... pour revenir mille contre un, hélas !

"Cette héroïque folie faillit coûter cher aux bons "gars de Courtenay" !

"Après la guerre, Bruant fait son service au 113e de ligne. Il a composé, à cette époque, une chanson devenue fameuse et qui est restée la marche de son ancien régiment :

Vlà l' cent-treizièm' qui passe !
Bon-Dieu ! quel régiment !
Faut qu' ça pète ou qu' ça casse
Quand il marche en avant !...

"Mais la glorification de son régiment ne fait pas oublier à Bruant que, comme les autres Sociétés, l'armée a ses miséreux, ses parias, qui soufrent ; et il écrit pour ces humbles qui triment dur sous le terrible soleil d'Afrique : "Les Petits Joyeux", "Aux Bat. d'Af.", "A Biribi". Ecoutez cette plainte du désert :

A Biribi, c'est là qu'on crève
De soif et d' faim ;
C'est là qu'i' faut marner sans trêve,
Jusqu'à la fin ;
Le soir, on pense à la famille,
Sous le gourbi :
On pleure encor quand on roupille,
A Biribi !

"Sa furia, son besoin de combativité renaissent néanmoins dans "Serrez vos rangs !" qu'il va vous chanter. C'est un chant de guerre ou le courage s'exalte jusqu'au suprême sacrifice ; et il serait souhaiter que cette résignation pied à pied dans le combat, que décrit Bruant se retrouvât dans une armée autre que l'armée militaire, je veux parler de la grande armée du peuple, de l'armée des travailleurs, plus grande, plus dense et qui a autrement que l'autre besoin de défenseurs. (Applaudissement)

"Avant de donner une dernière fois la parole à Bruant, permettez-moi, citoyennes et citoyens, de vous remercier de la bienveillante patience avec laquelle vous m'avez fait la grâce de m'écouter. J'en suis bien profondément touché et honoré" (Bravos prolongés.)

Bruant vient ensuite clamer "Serrez vos rangs !" La salle est debout ; c'est de la frénésie. Puis, la demande de l'auditoire, il entonne "Belleville-Ménilmontant", que tout le monde reprend en cœur et que chacun fredonne en sortant.

Cette conférence, qui est en quelque sorte la biographie de Bruant, comporte des lacunes que je vais combler, tout en mentionnant certains actes non connus encore de vie de l'auteur de Dans la Rue.

Pour l'état civil, le nom du célèbre chansonnier s'orthographie Bruand.

Elève du lycée de Sens, il dut, en raison d'un revers de fortune, interrompre ses études ; il était alors en troisième.

Avant d'écrire ses magnifiques chansons d'argot, notre poète avait déjà composé pour le café-concert un grand nombre de chansons qu'il interpréta lui-même à l'Epoque, d'abord, à raison de trois francs par soirée, ensuite à La Scala et au Concert du XIXe Siècle.

J'étonnerai bien certainement le lecteur en lui mettant sous les yeux, quelques-uns des titres de ces chansons, qui furent, presque toutes, des succès. Je cite au hasard "Henri IV a découché", "Ursule", "Célina", "C'est pas vrai", "I' n' peut pas", "Les Lions du Château-d'Eau","Pauvre Bibi d'Bédé", "La Tête à Tétard", "Le Galois du pont d'Iéna", "Du Picolo", "C'est l'Parisien", "Le Cheveu à Mathieu".

C'est par Marcel Legay que Bruant fut amené chez Salis en 1883, et c'est au Chat-Noir qu'il composa presque toutes ses chansons de quartier : "A la Villette", "A Montparnasse", "À Grenelle", "À Montrouge" etc. ; mais il lui fallut composer la "Ballade du Chat-Noir" pour voir ses vers et sa musique (car il compose lui-même ses airs) insérés dans la feuille du gentilhomme cabaretier [Le Chat Noir, samedi 9 août 1884].

Sous le patronage de François Coppée, la Société des Gens de Lettres l'admit dans son sein en 1892. En 1895, après dix ans d'exploitation, Bruant quitta le Mirliton afin de se reposer ; mais il ne put rester longtemps inactif. Il courut la province, faisant à Lyon, Marseille, Nice, Brodeaux et autres grandes villes des "cachets" très grassement rémunérés. (Il ne se dérangeait pas à moins de cinq cents francs par soirée, voyage payé en première classe, aller et retour). De février 1896 à avril 1897, il envoya chaque semaine une chanson à l'Echo de Paris, où il encourut des observations au sujet de son anticléricalisme. II fonda, en juin 1897, la Lanterne de Bruant [Fayard,édit.], petite brochure hebdomadaire illustrée, de 24 pages, où il donnait chaque semaine une de ses anciennes chansons, une chanson inédite, des reproductions de Morphy et de Courteline, des chroniques argotiques de Paul Alexis, des contes et nouvelles de Georges Loiseau, Charles Quinel, Michel Thivars, Willy, Max Dès, Valbert Chevillard, etc. Du mois de mars 1898 au mois de février 1899, époque à laquelle cette publication cessa de paraître, j'y collaborai sous la signature de Bibi-Chopin, en commentant les événements de la semaine dans des lettres écrites en argot parisien.

C'est alors que je proposai à Bruant de faire avec lui un dictionnaire d'argot. Cette offre fut acceptée ; et le premier volume de cet ouvrage, partie thématique, a paru en janvier 1901 sous ce titre L'Argot au XXe Siècle [Librairie Flammarion] et sous la seule signature A. Bruant. Il avait été convenu que la préface de ce livre mentionnerait ma collaboration ; mais, afin de se réserver à lui seul les éloges de la critique et dans la crainte, sans doute, que je lui ravisse un rayon de gloire, le chantre de la rue oublia cette convention, et laissa dans l'encrier la préface promise. Comme je lui manifestais mon étonnement, il invoqua des raisons plutôt puériles et s'engagea à réparer son omission lors de la publication du dictionnaire de version dont un tiers (A, B, C, D, E) est déjà établi par nous.

Aujourd'hui, Bruant ne chante plus. La dernière fois que le public l'entendit, ce fut pendant l'Exposition de 1900, sur la scène de ses débuts, à ce petit concert de l'Epoque dont il est propriétaire depuis novembre 1898 et qui lui rapporte, bon an mal an, une trentaine de mille francs. Il porte toujours son pittoresque costume de velours, sa chemise rouge et son large chapeau. Si sa boutonnière est encore vierge, c'est, affirme-t-il, parce qu'il n'a pas voulu abdiquer ses bottes.

Les chansons nouvelles qu'a publiées Bruant dans sa Lanterne seront certainement réunies en volume sous le titre Dans la Rue, qui est celui de ses deux premiers ouvrages. On trouvera dans ce recueil des couplets d'une note antisémitique et nationaliste très prononcée sur les faits de ces dernières années ; mais on se divertira surtout aux "Soûloloques") d'Honoré Constant, type de député ivrogne, paillard, socialiste et bon garçon, qui braille :

Quand on est des républicains,
On marche avec la République,
Pas avec les dominicains,
Les bondieusards et tout' la clique.

Ainsi, moi, Constant Honoré,
J' marche pas avec la calotte ;
l'peut crever, Mossieu l'curé !
Mon grand-père était sans-culotte...
Les ratichons, j' m'en fous un peu ! ..

(Un temps.)
D'ailleurs, i' faut pas qu'on m'emmerde.
Autrement, ça fait pas long feu...
Un' ! deux !... Messieurs, moi, j'vous dis : "Merde! "
- "Mange !" - que yen a qui m' répondront...
Oui, mais i's n' pourront pas y faire,
Avec Honoré... pas d'affront...
Les coups d' tampon, c'est mon affaire :
Qui c'est qu'en veut... ya qu'à d'mander,
Un' ! deux !... Messieurs, v'là mon attaque !...
Ah ! nom de Dieu !... ça va barder !...

(Un temps.)
Cocher, veuillez m' conduire au claque.

Cependant la douce pitié et la brutale ironie ne seront point exclues : soit par tempérament (ce que je veux croire), soit parce qu'elles assirent sa renommée, Bruant les caresse encore de loin en loin. J'en donne pour preuve ces jolies strophes :

BUCOLIQUE

Il a partagé tout son bien
Entre ses garçons et ses filles.
Maintenant il vit comme un chien
Supporté dans un jeu de quilles.
Il est tellement ennuyeux
Qu'on le foutrait bien à la porte
Avant que le bon Dieu l'emporte,
Le vieux.

Quand donc pourra-t-on l'enterrer
Ce vieux têtu qui mange encore
Et qui ne peut plus labourer
Et qui s'empiffre et qui dévore...
Pourtant il mange avec les bœufs
Car pour ne plus le voir à table
On l'a i remisé dans l'étable,
Le vieux.

Le jour, oublié dans un coin,
Il contemple les champs, la plaine...
Et le bois qui s'enfuit au loin...
Et tout ce qui fut son domaine.
La nuit, quand il ferme les yeux,
Il voit tous ses enfants, en rêve,
Prier le bon Dieu pour qu'il crève
. . .

"O père, qui êtes aux cieux
"Et qui gouvernez sur la terre,
"Quand vous plaira-t-il qu'on enterre
Le vieux ?"