CHAPITRES
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Note de l'éditeur

Bouquets d'hommage


[*] Curieusement, ces Mémoires n'ont pas de chapitre 10.
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Eugenie Buffet


Chapitre 1


Je suis née en novembre 1866 à Tlemcen en plein Bled algérien, d'une mère couturière et d'un père soldat de profession, qui mourut en 1872, à l'hôpital militaire d'Oran, des suites de ses blessures. Demeurée seule, ma mère se mit à travailler en journée pour subvenir à nos besoins et, grâce à un labeur acharné, elle parvint à gagner assez d'argent pour me faire admettre chez les Sœurs Trinitaires à l'Institution Saint-Louis d'Oran ; ma faiblesse de constitution, ma mauvaise santé ne me permirent point de suivre les cours avec profit. Je m'appliquai cependant à écouter les sages paroles qui nous étaient adressées, et à retenir avec soin les prières que l'on nous enseignait. Dès que j'eus accompli ma première communion, une de mes tantes me prit avec elle, me forma aux travaux du ménage, et je puis avouer aujourd'hui qu'en dépit de l'existence errante que j'ai si longtemps menée, j'ai toujours conservé, au fond de mon cœur, cet amour de la maison, que, toute petite, ma parente m'avait inculqué. Et, bien souvent, par les soirs de mélancolie, quand je suis seule et que mon âme pleure sur mes rêves défunts, il me vient un regret profond de n'être pas tout simplement devenue, comme tant d'autres, une bonne ménagère et une brave mère de famille. Ah ! comme je comprends cette humble dédicace que Jean Lorrain avait tracée au bas d'un des portraits qui le représentaient à l'âge de ses espérances et de ses illusions : "Un portrait ! Quelle tristesse ! On songe à ce qu'on aurait du être, à ce qu'on aurait pu être, à ce qu'on a été !"

***

Quelles furent les circonstances qui me détournèrent de la voie que j'aurais du suivre ?

Puisque ce livre est une confession et que j'ai juré de mettre mon cœur à nu, je n'éprouve nulle honte à avouer le brutal événement survenu dans ma jeunesse, et qui fut la cause initiale de l'aversion que m'inspira l'idée du mariage. Un de mes cousins ayant grossièrement abusé de moi, je demeurai longtemps obsédée par le souvenir de l'outrage qu'à la faveur de mon ignorance, mon parent m'avait fait subir.

Tandis qu'il continuait de me poursuivre de ses assiduités et exigeait que je devinsse son amie, je n'aspirais plus qu'à lui échapper, par n'importe quel moyen, et à me créer, loin de lui, une existence nouvelle.

Ma mère, sur mes instances, me plaça chez un huissier de Mascara en qualité de bonne à tout faire. Je me sentais horriblement seule et triste ; et il m'arrivait souvent de tromper ma solitude en rêvant que j'avais rencontré un Prince charmant... mes nuits se peuplaient alors d'étoiles, de diamants, de fleurs, de chansons, de parfums enivrants, d'images divines. Peu à peu germa en moi l'idée de la gloire, se précisa cet amour du théâtre inséparable de l'amour lui-même, puisque les grands sentiments font les grands artistes, et que les vers les plus beaux et les chansons les plus folles ne s'échappent du cœur et des lèvres des hommes que pour chanter l'amour éternel !

Et un nouvel événement se produisit alors.

Ma nouvelle patronne et son mari m'envoyaient souvent porter des fruits, des tartes et des confitures chez un de leurs amis intimes, le lieutenant Charles de Foucauld qu'à chacune de mes visites, je trouvais presque toujours dans la même attitude, assis par terre, en gandoura, à la mode arabe, et enfoncé dans la lecture du Coran. A cette époque, le Lieutenant de Foucauld, être généreux s'il en fut, s'appliquait à trouver le véritable but de sa vie ; il hésitait entre la religion musulmane, la religion catholique et la carrière des armes. L'excellent homme qui, comme moi, subissait une "crise" morale et cherchait sa voie, devait plus tard la trouver, et finir hélas ! son existence de vaillance et de sacrifice en mourant assassiné au cours d'une de ses missions. Que de fois j'ai songé à ce noble garçon et l'ai pleuré en me remémorant les courts instants où j'allais le voir, les bras chargés de friandises, et où je demeurais à l'écouter, l'âme attendrie par les paroles de sagesse, de courage et de bonté qu'il me prodiguait ! Ah ! les bons et chauds regards de Charles de Foucauld- regards d'amour sincère, de tendresse vraiecomme je les revis souvent, à travers la distance des années, quand le petit cendrillon sauvage que j'étais alors fut devenue l'amie du peuple et l'apôtre de la chanson ! Comme ils me soutinrent aux heures de défaillance, comme ils me protégèrent aux heures de doute, comme ils m'illuminèrent aux heures de triomphe !

Hélas ! pourquoi faut-il que les instants heureux passent si vite ! Je revins à Oran où ma mère m'avait fait appeler pour tenir toute seule la maison, et je ne revis plus Charles de Foucauld !

***

De tout mon passé, de toute ma jeunesse, une seule chose m'est demeurée fidèle ; un seul bien ne m'a jamais abandonné : l'amour du théâtre, l'amour de la chanson ! Cet amour prit, dès mon retour à Oran, une place si grande dans mes pensées, dans mon cœur, dans tout mon être, que j'en étais, par instant, toute bouleversée ! Aussi ma mère mettait-elle le comble à ma joie quand, le dimanche, elle m'emmenait au théâtre, au parterre à 1 franc, félicité qui s'augmentait encore de deux sous de berlingots. Je pressais ma mère pour que nous arrivions les premières, au moment strict où les ouvreuses levaient les housses, et un frisson de joie éperdue me parcourait toute entière, et des larmes de bonheur inondaient mes yeux quand j'entendais, à l'orchestre, le grincement des instruments qui s'accordent, et voyais, dans la salle, s'allumer une à une, comme les étoiles au ciel de mon rêve, les lumières brillantes des lustres !

C'était bien pis encore, au cours de la représentation : le charme de la musique, la magie du chant, l'ardeur des bravos, le rappel fait aux artistes, me transportaient, me rendaient folle. Je demeurais insensible aux œillades des gamins de mon âge, ou aux regards trop pesants des hommes mûrs qui voisinaient avec nous au parterre : je ne voyais que la clarté de la scène, mon regard plongeait dans ce bain de lumière, s'émerveillait des couleurs violentes des costumes, de la hardiesse des silhouettes et de la perspective des décors. Mon rêve prenait une forme ; mon âme avait une vie ; je n'étais plus une enfant inconsciente et désorientée ; j'étais une artiste déjà, par l'ampleur de mon enthousiasme et la puissance de mon désir. Ma décision était prise, inébranlable. J'aurais renversé désormais tous les obstacles, piétiné tous les respects, arraché de mon cœur tous les vieux préjugés sentimentaux, pour que triomphât ma volonté suprême : faire du théâtre.


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