CHAPITRES
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Note de l'éditeur

Bouquets d'hommage


[*] Curieusement, ces Mémoires n'ont pas de chapitre 10.
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Eugenie Buffet


Chapitre 5


A tout prendre, cette Société composite que je me suis amusée à dépeindre avec des tons un peu vifs, ne manquait point de charme ni d'agréments, et j'aime à déclarer qu'il y avait, certes, au sein de cette compagnie, des êtres attachants, des créatures d'une réelle séduction morale. Parmi les hommes d'une excellente éducation que j'y rencontrai je citerai encore, au fil de mes souvenirs : Bertrand de Mun, André de Ganay, Maurice de Waldner, Comte Maurice de Fontarce, Michel Marghiloman, Jean de Castellane, Boni de Castellane, Jacques d'Uzès, Erasme de Contades, Comte de Brie, Honoré de Luynes, Jacques Balsan, Charles de Breteuil, Comte de Bari, Ch. de Noailles, Marquis de Miramon, Paul de Pourtalès, Jacques de Pourtalès et Hubert de Pourtalès, Maurice Caillaut et sa petite Ponnette, Adrien de Mun, Bouju, Jacques de Brémond, Bozon de Sagan, Duc de Valencay, Georges de Leusse ? Charles de Galliffet, Marius de Galliffet, Jacques Lehideux, Raymond Lehideux, E. de Saint-Alary, Comte Maurice des Monstiers Mérinville et son frère François le Duc de Dino et son neveu Hély de Sagan, Prince André Poniatwsky, Comte de Boisgelin, Vicomte de Courcy, Napoléon Magne, Louis Guillemin, Jean Guillemin, frères de la Marquise de Montebello, Louis mort très jeune, Jean devenu Ministre de France, Prince Charles de Ligne, Marquis de Saint-Sauveur, Guillaume Feray, Allez Claparède, Jacques Kulp... Baron Emmanuel Léonino, Loulou Murat... que sais-je encore !

Quelle vie insensée, inouïe, nous menions avec tous ces gens là, quels soupers extraordinaires chez Weber, au Café de Paris ou à la Paix, quelles nuits diaboliques, pleines de gaîté, et où de braves soûlots comme les d'Hinnisdal de Toulougeon et Maurice Bertrand, fraternisaient avec ce Luzarche d'Azay, d'une galanterie si charmante et que nous appelions le petit Lauzun ! L'hiver, toute la troupe joyeuse se trouvait à Nice, à Monte-Carlo, où le fameux Cornuchet faisait ses débuts comme garçon de restaurant chez Ciro's, ne se doutant pas alors qu'il deviendrait le richissime propriétaire de Deauville et le célèbre tenancier de la rue Royale ! Chez ce même Ciro's, Maxim's exerçait alors les fonctions de barman. Tous deux eurent l'idée de monter et de diriger en collaboration le fameux café et restaurant de nuit de Paris, qui fit, par la suite, après la mort prématurée de Maxime, la fortune prodigieuse de Cornuchet.

Sur ce ciel éclairé de lumineux souvenirs, je vois passer comme une brume triste... C'est l'ombre de ce pauvre Max dont je ne rappellerai que très brièvement la mémoire, Max Lebaudy dont la désolante richesse fut la cause de sa ruine et de ses malheurs. Liane de Pougy et Marie-Louise de Marsy, du Théâtre Français, comme d'autres beautés, se disputèrent ce bout de sucre qui devait fondre à la chaleur de tant d'adoration ! Il avait bien conscience, d'ailleurs, le pauvre bougre, de n'être qu'un jouet dans la main de ses belles amies les plus ferventes, de ses camarades les plus zélés, et il traduisait cette certitude par ces mots désenchantés : "Si je me jetais à l'eau et que quelqu'un accourût pour me sauver, je ne croirais pas encore à son dévouement".

Un de nos plaisirs favoris, après nos déplacements à Nice et Monte-Carlo, consistait à visiter les villes de garnisons où nos jeunes amis accomplissaient leur service militaire ; et c'était le joyeux exode d'une petite armée de dames impénitentes attirées par de beaux garçons tout chamarrés de galons, de plumes et d'épaulettes : on allait ainsi voir Georges de Leusse à Sedan, Charles de Breteuil en garnison à Epinal, Pierre de Vassart d'Hozier, à Maisons-Laffite, Erasme de Contades à Fontainebleau. Les tables des restaurants les plus fréquentés de ces villes étaient, ces jours-là fleuries de toilettes printanières et décorées d'uniformes étincelants ! Les Morgon, les Blacque-Belair, fringants officiers devenus aujourd'hui de graves généraux, figuraient au nombre des convives...

L'existence que nous menions était fort onéreuse pour nos amants et pour nous-mêmes ; on dépensait un argent fou, et il nous fallait avoir recours aux terribles, mais indispensables usuriers, qui jouaient un rôle considérable dans nos affaires privées. Nous respirions un air chargé d'usure. Les "prêteurs" étaient d'ailleurs toujours présents. Ils nous guettaient, nous entouraient, nous couvaient jalousement, âprement. Nous n'avions qu'un signe à faire, qu'un mot à dire, pour que, dès que nous sentions nos escarcelles vides au moment d'accomplir une folie, nos usuriers se portassent à notre secours. Il y avait parmi nous des usuriers célèbres, entre autres le fameux couple, M. et Mme Goustiker prêteurs attitrés de Sarah-Bernhardt, qui mériteraient, si nous n'avions rien de mieux à faire, qu'on leur consacrât plusieurs pages qui ne manqueraient pas de détails impressionnants et inédits. J'ai conservé le souvenir d'innombrables histoires d'usuriers, qui m'ont amusée bien souvent? qui ne se souvient parmi nous dû fameux Siegler qui ne prêtait pas à moins de 100 % par mois, mais je n'en ai connu aucune qui possédât la saveur-comique, le haut ragoût de celle-ci :

Le vieux Marquis de Saint-Sauveur, comme tant d'autres personnages de la noblesse française, était toujours à court d'argent ; l'état de ses finances devenait inquiétant au point que son usurier s'avisa un jour de lui déclarer qu'il ne marchait plus. Le marquis très embarrassé, très mécontent, mais voulant à tout prix s'évader de cette "mouise" opaque imagina cette machiavélique mise en scène : il trouva le moyen de louer un fourgon funèbre à la journée, arriva avec cet équipage chez son usurier et lui annonça avec un sérieux imperturbable que son oncle à héritage venait de mourir, lui laissant une petite fortune qui s'élevait modestement à deux cent mille francs de rente, mais que, devant faire transporter le corps en province, il n'avait pas l'argent nécessaire. L'usurier devant la réalité des faits, consentit à faire l'avance des fonds que sollicitait son cynique débiteur ; et le vieux Marquis repartit, marchant très las derrière le funèbre véhicule, qui, détail piquant, resta toute la nuit devant la porte de chez Maxim's !?

***

Le mal, du pays me reprit après plusieurs mois de l'existence que j'ai racontée. Il me vint une envie folle de repartir en Algérie. Je n'étais pas à un coup de tête près. J'eus tout à coup Paris en haine. Un dégoût insurmontable me prit de tous ceux et de toutes celles qui m'entouraient. Ah ! revoir le berceau de ma jeunesse, entendre la chanson de la Méditerranée, dans les orangers en fleurs, boire du soleil à pleine gorge ! Je laissai là Arnold, chevaux, voitures, appartement, et repris le chemin de ma Chère Algérie.

Quand je rentrai à Paris, pour l'exposition de 1889, je constatai que l'amour d'Arnold n'avait été que de courte durée, et je reconnus la véracité du proverbe Loin des yeux, loin du cœur. Arnold s'était mis en ménage avec Irma de Montigny. Je n'en fus point autrement affectée, et je pris à mon tour Erasme de Contades, pour me venger de sa trahison !

Et la vie étincelante continua... Tous les soirs, j'étais à l'exposition, au théâtre Espagnol, où dansait cette fameuse Macarona si laide, mais d'une ligne, d'un galbe éblouissants. J'étais de toutes les fêtes, de toutes les grandes soirées... Mais je commençais décidément à avoir la nausée de cette vie de luxe, de cette vie trop facile et si superficielle ! La même flamme brillait en moi : le théâtre était toujours mon seul horizon. Cependant je voulais faire quelque chose de vivant, de grand, d'éclatant, et comme le théâtre ne m'avait pas encore procuré ce que j'attendais, je me mis à me passionner pour la politique. Il me serait assez difficile de dire de quelle façon je fus amenée à en faire et comment naquit et s'exalta en moi cette ardeur nouvelle. C'est une fureur d'aimer comme une autre... C'est une fièvre qui vous pousse on ne sait pas comment. Ma dernière aventure dans la galanterie fut celle que j'eus avec Adrien de Mun, qui avait comme ami intime un être exquis le Baron Édouard de Rothschild. De Mun me fit quitter le 17 de la rue de La Trémoille pour m'installer très richement au 26 de la même rue. Cela me retint encore au plaisir ; oh ! bien peu de temps, car l'écœurement qui me montait jusqu'à l'âme, fut bientôt complet. Je connus quelques personnages qui faisaient alors beaucoup de bruit dans les journaux, dans les réunions publiques et menaient campagne, avec plus ou moins de conviction, en faveur du boulangisme, ou contre les juifs. A quelque quarante ans de distance, je ne puis m'empêcher de sourire ou de hausser les épaules en évoquant ces luttes brutales, ces polémiques où chacun donnait libre cours à sa violence et à sa férocité, avec un air de sincérité profonde qui ne cachait trop souvent, hélas ! que la bassesse des plus cupides appétits, des plus farouches ambitions. Quelques êtres exceptionnellement sincères ou naïfs, étrangers aux truquages de la politique et ignorants des "combines" qui font vivre la plupart des agitateurs, tombaient dans le panneau et payaient pour les autres. C'est ce qui m'arriva et je dirai comment tout à l'heure. Là encore, je ne regrette rien, car si j'ai rencontré des politiciens et des journalistes marrons, j'ai connu quelques grands cœurs, et cela fut à mes déboires une suffisante compensation. J'ai, en écrivant ceci, l'âme encore endeuillée par la mort récente de la grande sincère, de la grande aimante Séverine. Je lui dois un suprême hommage. Je vais le lui rendre. Je l'ai beaucoup aimée. Elle fut pendant longtemps ma consolatrice et mon guide. C'était une bête à chagrin ; elle souffrit beaucoup, par et pour tous ceux auxquels elle fit l'aumône de sa tendresse frémissante et de son cœur trop ardent, trop vulnérable aux atteintes de l'amour et de l'amitié. A l'époque où je la connus, elle était la maîtresse du romancier feuilletonniste Georges Labruyère qui, en lui inspirant une grande passion, lui causa aussi une grande blessure. Georges Labruyère était un type qui semblait échappé d'un chapitre de Dumas père. L'un des derniers survivants du genre mousquetaire, emporté, bravache, mauvais coucheur parfois, mais aussi gai, serviable, ses qualités séduisantes faisaient oublier ses défauts, et pour tout dire, c'était un charmeur.

Je me rappelle cette anecdote qui le dépeint dans toute la jovialité de son caractère bon enfant. Il avait des répliques de ce genre. Comme on l'avait envoyé en province pour un reportage, il en revint avec une note de frais assez copieuse sur laquelle son directeur releva notamment, la mention : dépenses secrètes. "800 francs ! dépenses secrètes ! s'exclama le directeur en levant les bras au ciel, mais qu'est-ce que c'est que ces dépenses secrètes ?" Alors Georges Labruyère dans un large rire : "Mais si je vous le disais, elles ne seraient plus secrètes !" C'est par lui que je connus Séverine et je n'oublierai jamais cet épisode de ma vie ; il fut le point de départ de ma grande renommée. Voici comment je devins l'amie de la grande socialiste.

J'avais rencontré Georges Labruyère chez Henri Galli ; j'étais dans un moment de profonde détresse morale. Mon courage craquait. Je n'en pouvais plus. Lassée de tout, blessée dans mes sentiments et dans mes rêves, révoltée par la muflerie ambiante, je ne savais plus que faire de mon pauvre cœur désespéré, et j'allais promenant dans la vie une inguérissable tristesse. Labruyère me conseilla d'aller voir Séverine, qui s'était faite l'amie des malheureux ; elle mettait en pratique, cette révolutionnaire, les vertus chrétiennes qui demeurent enfermées dans les livres pieux. Et je n'hésitai point une minute. Je courus chez Séverine. Je me revois encore arrivant chez elle, entrant d'un seul bond dans son salon, n'osant point même la regarder, m'asseyant sur le rebord d'un fauteuil, et cachant ma tête dans mes mains pour pleurer. Et tandis que j'étais là, pliée en deux et sanglotant, j'entendis une voix. Oh ! la douce voix de Séverine, me dire "Pleurez ma pauvre petite, pleurez, cela fait du bien..." Puis, rapprochée de moi : "Allons, voyons, quelle est donc cette grosse peine  ..." Et je lui contai toute ma vie, je ne lui cachai point un détail de la grande et triste aventure qui m'avait menée de Marseille à Paris. Je lui parlai de mes illusions brûlées comme la fleur des vergers par les neiges d'avril, je lui dis ma nostalgie du paradis perdu, ma soif d'en reconquérir un tout petit coin. Cet idéalisme de grisette, cette sensibilité de Mimi-Pinson que j'ai toujours portée en moi, jointe à mon ignorance des réalités et à mon mépris de l'argent, conquirent Séverine ; mon verbiage fébrile exprimant une souffrance de petite fille perdue, l'attendrit. Elle me prit les mains, m'attira vers elle, appuya mon front sur sa poitrine. Et comme, pleurant encore, pleurant plus encore d'être si près du cœur de cette sainte femme, je lui disais : "Que faut-il faire ?", elle me répondit simplement : "travailler !"

J'avais compris enfin. Je partis réconfortée. Cette parole, on ne me l'avait jamais dite. Ce conseil, on ne me l'avait jamais donné ; c'était le seul pourtant qui convînt à mon désarroi, qui pût me donner le courage nécessaire. Car le courage, l'espoir, l'avenir, la consolation, tout cela tient dans un seul mot, l'unique remède tient dans cette seule vérité : le travail. Ah ! bonne Séverine, je vous dois la guérison de mon âme. Je n'oublierai jamais ce que vous m'avez dit, et ce que vous avez fait pour moi, après, dans d'autres circonstances... Pour la petite Cigale qui, grâce à vous, a trouvé le chemin de la gloire, vous n'êtes pas morte, vous ne serez jamais morte !?

***

Et je ne revins à la Politique que pour bien peu de temps ; je devais suivre le conseil de Séverine, comme on le verra bientôt. Cependant, les idées du milieu que je fréquentais m'avaient grisée, et je m'enrôlai sous la bannière du nationalisme. Je fréquentai Edmond Archdéacon que je connaissais déjà en 1889. Il m'avait fait, comme tous les autres, un brin de cour. Je le retrouvai au moment de la constitution de la Ligue des Patriotes avec Henri Galli, Édouard Drumont, Jules Lemaître, Lasies, Gaston Méry, Gyp et Jean Carrère. Il me faut dire quelques mots de chacun d'eux. Ils ont joué un rôle important dans la grande bataille politique de cette époque. Paul Déroulède était, comme chacun sait, avec Henri Galli, l'âme du Boulangisme ; toutes les armes étaient bonnes à ce dernier pour défendre sa cause ; Gyp, comtesse de Martel de Janville, petite nièce de Mirabeau, suivait, elle aussi, avec frénésie, le mouvement ; elle collait des "A bas les Juifs" partout où elle pouvait... elle était insatiable et très convaincue, très solidement sincère, comme Sabran de Pontevès, Déroulède et Jean Carrère. Je ne crains point d'ajouter que ce dernier était, avec moi, un de ceux qui se mettaient en avant pour l'honneur du parti et qui, volontiers ? permettez-moi l'expression ? se faisaient "casser la gueule", tandis que les autres récoltaient, à l'abri du danger, les fruits de notre sacrifice ! S'il me fallait aujourd'hui faire le procès de tous ceux que j'ai vu à l'œuvre, il faudrait que je déboulonnasse quelques idoles, et je causerais certainement beaucoup de, chagrin à quelques-uns des plus obstinés admirateurs de leur grande mémoire ! Pauvre Drumont ! Pauvre Méry ! Pauvre Barillier ! Pauvre Galli ! Comme j'ai le droit, pour vous avoir vus de près, de vous juger implacablement... J'ai connu tous les secrets de la politique et tous les secrets d'alcôve ; les hommes réputés les plus grands n'étaient que de pauvres marionnettes ! L'amour faisait danser, au bout de ses ficelles adroites et fragiles, les plus téméraires et les plus belliqueux de ces Spadassins ! Le masque de Croquemitaine tombait souvent pour ne laisser voir que la poltronnerie vide de Gribouille... Drumont avait une vive passion pour Séverine, qu'il mourait d'envie d'épouser ; mais celle-ci ne partageait aucun des sentiments du fondateur de La Libre Parole, lequel ressemblait un peu à un orang-outan dont le nez se serait adorné d'une paire de bésicles. C'est à ce moment que se produisit un coup de théâtre qui aurait pu inspirer Feydeau ; c'était du pur vaudeville. Gaston Méry, voulant se désaglutiner d'une certaine Mme X... qui commençait à devenir singulièrement "collante", n'imagina rien de mieux que d'en faire don ? donation entre vifs ? à Édouard Drumont, qui ne la trouva point sans charme, bien qu'elle n'eut point celui de Séverine, mais le proverbe : "faute de grives, on se contente de merles" trouva ici sa justification. Mme X... qui n'était point écrivain, mais chanteuse, roucoula assez bien sa romance, et ses trémolos d'amour troublèrent assez le brave Drumont pour qu'il la jugeât digne de prendre place à la maison. Il l'épousa, par la suite, assez discrètement, acte généreux qui coïncida avec les prodromes de son gâtisme et les premières manifestations de sa sénilité. Tout est bien qui finit bien. Mais tout cela était assez comique, et les manigances de Gaston Méry réjouirent beaucoup ses familiers.

À côté de ces histoires de femmes, les histoires d'argent et de tripotage politique, n'étaient pas moins drôles. Je ne m'y étendrai pas plus que cette comédie carnavalesque ne le mérite. Louis et Jules Guérin le fameux animateur du Fort Chabrol, avaient fait un instant chorus avec le directeur de La Libre Parole. Ils se brouillèrent le jour où la cuisine antisémite ne nourrissait plus suffisamment ses marmitons ! Jules Guérin publia un livre de 700 pages contre Édouard Drumont, l'accusant de tous les crimes de la terre, et dressant un catalogue de ses recettes les plus épicées et de ses fricotages les moins ragoûtants ! Possible qu'il n'ait pas eu complètement tort, parbleu ! mais Louis et Jules Guérin, de quoi vivaient-ils, eux aussi, si ce n'est de la même fabrication et des mêmes plats ! Avec quel argent, les deux frères Guérin accomplirent-ils leur sensationnel voyage de campagne en Algérie ? Et Firmin Faure, avec quels subsides alimenta-t-il sa propre caisse ? et les réunions constantes, tapageuses, organisées par Méry et Galli, et tout le régiment d'aboyeurs, la garde du corps qui veillait à la sécurité de leurs abattis, comment les entretenait-on ? Drumont aurait pu, à son tour, écrire un livre du même nombre de pages contre Jules Guérin, et Galli contre Méry, et Méry contre X ou Z, et ainsi de suite jusqu'à la fin du monde ! J'ai le droit de dire que je la connais, la politique, parce que je l'ai pratiquée, suivie, étudiée, et j'en suis partie le cœur barbouillé de tout ce que j'y ai vu et entendu.

J'ai gardé pour la fin de ce chapitre le plus curieux de mes souvenirs politiques.

J'étais, je vous l'ai dit, une Boulangiste fervente. Le pain de Boulanger valait mieux que les sauces de Drumont. La mémoire du cœur ne m'a jamais fait défaut et je n'avais pas oublié certaine audience que m'avait accordée, quelques années avant, le Général. Je savais que ce vert-galant était aussi un très brave homme. Je voulais lui demander son appui et ses conseils. Il me reçut comme plus tard devait me recevoir Séverine ; mais, lui, en militaire qu'il était, cachait son émotion. Il me regardait du coin de l'œil, et mordait sa moustache. Je m'expliquai. Je lui dis que j'étais seule dans la vie, que j'étais malheureuse. Tandis que je terminais mon récit, il griffonnait quelque chose sur un papier. Quand ce fut fini, il me reconduisit jusqu'à la porte de son cabinet, par la main, comme une petite duchesse, et, paternel : "Tenez, mon enfant ! Vous remettrez cela à l'huissier !" Je pris le feuillet sans lire, j'obéis, fus promenée, sans savoir pourquoi, de bureau en bureau, de guichet en guichet, jusqu'au dernier, où on me compta deux cents francs. Je sortis en riant et en pleurant. Et voilà pourquoi j'aimais le général Boulanger.

Ma reconnaissance pour lui devait se manifester quelques années plus tard, pendant la période à laquelle j'ai consacré ce chapitre. Ceci se passait pendant l'exposition de 89. Ma bonne maman était venue me retrouver à Paris. Je l'avais emmenée visiter avec moi l'exposition. Ma mère était, elle aussi, une admiratrice de Boulanger, une nationaliste à tous crins : nous avions les mêmes idées.

Au moment où le Président de la République traversait le pavillon Norvégien, ma mère s'élança au devant du cortège en criant à pleins poumons : "Vive Boulanger !" Aussitôt les gardiens de la paix et les inspecteurs de la sûreté qui escortaient le président, s'emparèrent de ma mère avec une incroyable violence ; furieuse de la voir ainsi brutalisée, je m'interposai aussitôt entre elle et les agents, et, indignée, je me mis à mon tour à protester et à jeter par-dessus les têtes officielles : "Vive Boulanger ! VIVE BOULANGER !"

Ce fut, comme vous devez le penser, un bel émoi parmi l'assistance. Les gardiens et les inspecteurs se précipitèrent sur nous pour nous arrêter ; nous opposâmes une énergique résistance, mais nous n'en fûmes pas moins conduites au Commissariat de police, puis de là, sur l'ordre de M. Lozé, préfet de police, envoyées au dépôt.

Je comparus en correctionnelle, fus condamnée à quinze jours de prison que je fis à Saint-Lazare. Et cet assez pénible séjour me donna encore l'occasion de méditer sur la fragilité de l'amitié humaine ; tandis que je me morfondais dans ma cellule, mes bons amis politiques, ceux qui auraient dû, les premiers, m'assister dans le malheur, ne donnaient plus signe de vie ! le farouche Galli lui-même avait disparu. Seuls Séverine et Félix Galipaux n'hésitèrent point à venir s'asseoir, aux heures de visite, entre les quatre murs où je demeurais emprisonnée, victime de mon courage et de ma sincérité !

Cette expérience fut, je crois, la dernière, et je revins pour toujours au théâtre et à la chanson.


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