CHAPITRES
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I - Il est né

II - Le feu sacré

III - De l'eau sur le feu

IV - Struggle for Life

V - L'essor

VI - Le muguet de Paris

VII - Concert Parisien

VIII - L'ascension

IX - Jours de gloire

X - Concert Mayol

XI - Un livre d'or...

XII - Par des chansons

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Mayol


LES MÉMOIRES DE MAYOL


Chapitre XI - Un livre d'or...

Je serais bien le seul que la déclaration de guerre n'eût pas jeté dans un grand désarroi ; aussi me trouvai-je d'abord fort embarrassé. Appartenant par ma classe à la réserve de la territoriale, réformé d'ailleurs depuis de longues années, je n'étais pas mobilisable. Comme tout le monde, je m'imaginais que les armements modernes rendraient les opérations plus brèves ; le souvenir de ce que mon père m'avait autrefois raconté sur les batailles de 1870 me faisait croire, comme à tant d'autres, que le conflit se cantonnerait aux frontières. Aussi, l'idée que Paris pourrait un jour se trouver menacé, ne me vint pas à l'esprit ; celui, du reste, que se serait alors permis une semblable hypothèse eût été plutôt mal reçu !

Je déambulais donc dans la capitale, à l'affût des premiers communiqués, en quête de nouvelles de mes amis... l'annonce de la violation du territoire Belge me bouleversa ; quand je lus pour la première fois "des Vosges à la Marne"... je demeurai douloureusement surpris ; cette fois, l'on commençait à comprendre ! Ce fut vers ce moment que les "taubes" entreprirent de survoler le ciel parisien, et de jeter quelques bombes... Ma belle-sœur et ma plus jeune nièce, que j'avais amenées lors de ma rentrée, se trouvaient auprès de moi : charge d'âmes, qui posait pour moi un délicat problème de responsabilités... J'étais, de plus, fort désemparé : l'inaction à laquelle me contraignaient les événements me pesait ; la plupart de mes camarades avaient quitté Paris, les uns pour le front, les autres pour leurs dépôts, en attendant. Je finis par m'ennuyer ; pour secouer la noire mélancolie qui m'envahissait, je résolus de rentrer à Toulon. Ainsi pourrais-je mettre en sûreté ma belle-sœur et sa fillette, et retrouver sans doute, quelques vieux amis, que leur âge ou leur santé retenaient, comme moi, dans la vie amollissante et stérile de l'intérieur. De toutes façons, je serais du moins, en famille...

Je dus bientôt passer devant un nouveau Conseil, qui me confirma dans ma position de réforme, où me maintinrent également les diverses commissions amenées par la suite à m'examiner.

J'avais, pour ma part, dans les dispositions optimistes du début, déclaré fermement que je ne chanterais pas dans une salle publique tant que nous n'aurions pas notre victoire ; et j'étais tout prêt à tenir cet engagement sacré. Mais, les premiers blessés commençaient à affluer dans les hôpitaux ; à Toulon, le Casino se trouvait transformé en dépôt de territoriaux, et le Grand Théâtre en ambulance. Au Clos Mayol, j'avais moi-même aménagé quelques chambres, aussitôt mises à la disposition du Service de Santé ; comme nous étions encore à la fin de l'été, j'offris mon parc et les jardins aux convalescents et aux blessés qui pouvaient marcher. Cela leur faisait un agréable but de promenade, et je les y régalais quotidiennement d'un goûter dont les produits du Clos assuraient le confortable ravitaillement.

De temps à autre, sur leur demande, je leur chantais quelques-uns de mes refrains populaires, et je puis dire qu'ils étaient ravis ; cela me donna l'idée de parcourir les hôpitaux pour distraire aussi ceux que leurs blessures clouaient dans un lit de souffrances. Eh bien, quelque surprenant que cela puisse paraître aujourd'hui, la réalisation de ce projet ne me fut pas facile ! Partout on m'opposait d'antiques règlements administratifs ; dame, la charité, comme tant de choses alors, n'était pas organisée ! Et puis, le miracle de la Marne venait de donner tant d'espoirs ! On croyait déjà que la tourmente allait finir...

Aussi le départ n'a-t-il pas été commode, mais enfin on a fini par y arriver...

- Et chacun sait quel rôle admirable tu as pu jouer alors jusqu'au bout !

- Je n'ai fait, en cette douloureuse époque, que mon devoir... Chacun le fait comme il le peut...

- Sans doute pouvais-tu beaucoup !

- Que veux-tu, ils ont été si gentils pour moi, les pauvres gars, ceux qui en venaient, comme ceux qui allaient y partir...

Et quel précieux concours n'ai-je pas trouvé, dès le début, en mon illustre concitoyen et ami Jean Aicard qui, non seulement se multipliait pour les premières démarches mais m'accompagna, toutes les fois qu'il le put, partout où m'appelaient ces concerts quasi improvisés... Celui que nous donnâmes tout d'abord fut particulièrement émouvant.

Nous nous morfondions dans l'attente d'autorisations qui ne venaient toujours pas ; l'un et l'autre nous trépignions d'impatience à l'idée de ce que nous aurions voulu, mais que nous ne pouvions pas faire. Or, ainsi que je te l'ai dit, le Casino, débarrassé de ses fauteuils, servait depuis quelque temps de caserne à deux cents territoriaux de la région. Un ami nous parla de ces braves gens, pères de famille pour la plupart, arrachés comme tant d'autres à leurs foyers, et qui se morfondaient dans ce dépôt forcément inconfortable. Nous pensions bien à leur donner une petite représentation, mais l'autorité ne le permit pas ; les règlements se montraient encore rigoureux...

Alors, un soir, après l'extinction des feux derrière le sergent de garde qui, seul, connaissait notre présence, nous pénétrâmes au Casino. On était tout de suite surpris par l'ombre et le silence, et une vague mélancolie nous oppressa aussitôt. On se s'imagine pas la tristesse que peut dégager une salle de spectacle quand elle se trouve privée de ses lumières et de ses bruits d'orchestre et de foule... A la lueur de la lanterne du sous-officier, nous apercevions çà et là des hommes étendus à terre, sur de maigres paillasses : l'entraînement à la dure vie du front... La scène même était encombrée de dormeurs ; nous montâmes donc, toujours à pas de loup, au balcon.

Je me sentais terriblement impressionné par cette atmosphère, qui rappelait un peu une église pendant certaines cérémonies funèbres ; il me sembla tout à coup que je n'oserai plus réaliser ce pour quoi, cependant, j'étais venu. Mais Jean Aicard m'encouragea :

- Allez-y donc, me dit-il... Vous verrez que cela leur fera plaisir.

Et alors, dans ce calme émouvant, je commençai à mi-voix d'abord :

"Elle naquit par un dimanche
du plus joli des mois de mai
quand le printemps à chaque branche,
suspend un bouquet parfumé...
En l'admirant, toute petite,
si frêle en son berceau tremblant,
sa mère la nomma, de suite,
Lilas blanc !
Mon petit brin de lilas blanc..."

Et je continuai de chanter en demi-teinte... A cette évocation de berceau, l'âme de tous ces papas dut être agitée d'une douce émotion ; dans la nuit, que perçait à peine le falot du sergent, on devinait, plus qu'on ne les voyait, des têtes qui se relevaient, des yeux, encore lourds de sommeil, qui s'ouvraient, surpris... Mais il semblait que tous retinssent leur souffler, pour écouter la mélopée lointaine et tendre... Ceux qui étaient réveillés secouaient les autres, doucement sans bruit...

Et je leur dis, ainsi, tout "Lilas blanc", dans la nuit...

J'étais quand même toujours impressionné: c'était la première fois que je chantais sans pouvoir regarder mon public et, plus encore que le pathétique de la situation, cette obscurité pesait sur moi... Quand j'eus fini, la salle sombre, jusque-là muette et recueillie, éclata en applaudissements. Quelques-uns des poilus avaient reconnu ma voix ; on cria "c'est Mayol ! Bravo, Félix ! Une autre !"

On redonna enfin l'électricité ; tous, nous en éprouvâmes un grand soulagement. Ces braves territoriaux, dont quelques-uns montraient déjà des cheveux blancs, paraissaient heureux comme des enfants, pleins d'une joie naïve et saine, pour avoir, simplement, entendu une chanson... Je repensai à cette admirable scène de Cyrano, où le héros dit à ses frères d'armes :

"...ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur, dont chaque note est comme une petite sœur, dans lesquels restent pris des sons de voix aimées, ces airs, dont la lenteur est celle des fumées que le hameau natal exhale de ses toits, ces airs, dont la musique à l'air d'être en patois !..."

Ce n'était pas sans raison que j'évoquais ce tableau : quelques jours plus tard, mes auditeurs de cette nuit devaient rejoindre la région d'Arras, où les choses commençaient à chauffer...

Quel poignant contraste entre la tristesse de cette salle quand nous y étions entrés, et la gaîté débordante qui l'animait maintenant !

- Une autre !

Bien sûr, une autre, pardi, et avec empressement ! N'étais-je pas là dans l'intention de chanter ? Et de chanter pour eux ? Dix chansons se succédèrent, parmi la même joie enthousiaste. Enfin, Jean Aicard put leur dire quelques mots ; sans éloquence inutile, très simplement, il leur expliqua pourquoi, et comment nous étions là : les exercices auxquels ils se trouvaient astreints toute la journée ne nous avaient pas permis de venir autrement qu'à cette heure tardive ; il traduisit en termes touchants la poignante émotion qui nous étreignait, et termina en disant que nous étions heureux si nous avions pu leur faire plaisir...

Là-dessus, nous allions nous retirer, lorsque quelques soldats, qui se concertaient depuis un instant, virent à nous :

- Oui, déclara un caporal grisonnant, vous nous avez fait plaisir, un grand plaisir, et nous vous en sommes profondément reconnaissants... Merci donc, très sincèrement... Mais une politesse en vaut une autre : vous avez chanté pour nous, nous allons chanter pour vous... Oh ! Ce ne sera pas, bien sûr, aussi beau, mais je vous jure que le cœur y est !

- Parfaitement ! Confirmèrent tous les autres d'une seule voix.

Sur la scène, tôt débarrassée du matériel qui l'encombrait, un concert s'improvisa ; tous ceux qui savaient quelque chose vinrent le dire ou le chanter, la salle reprenait en chœur les refrains les plus connus. Finalement, dans un impressionnant ensemble, ils entonnèrent " La Marseillaise", et je te jure que jamais je n'écoutai avec plus d'émotion notre hymne national.

Tu penses bien que le secret ne put pas être longtemps gardé sur une telle aventure, que les territoriaux s'empressèrent de raconter eux-mêmes, tout les premiers, avec force détails. Il me parut d'ailleurs, par la suite, que l'effet moral constaté sur ces bonnes gens ne fut pas étranger à la liberté qu'on nous accorda enfin de chanter dans d'autres dépôts, d'abord puis dans les hôpitaux.

Nous nous étions arrangés, jusque-là, pour renouveler le plus souvent possible ces concerts improvisés, mais nous préférions, à tous points de vue, que l'autorisation nous en fût conférée officiellement. Je me trouvai, en quelque sorte, chargé d'une mission dont je ne pensais plus désormais qu'à m'acquitter de mon mieux.

Je n'éprouve, sans aucune honte, qu'une émouvante fierté à dire que bientôt on me demandait partout où il y avait des malheureux à distraire ou à consoler... Alors, que veux-tu, de même que lorsque le public me crie : "Une autre !... "Cousine" ! " Boulevard Magenta" !" je n'ose jamais refuser de lui donner satisfaction, pouvais-je me dérober quand ces héroïques enfants me souhaitaient à leur chevet, oui manifestaient le légitime désir d'entendre mes chansons dans leurs cantonnements ?

- Non, toi, tu ne le pouvais pas !... Mais tu leur as donc donné tout ton ancien répertoire ?

- En partie, oui. Car tu supposes bien qu'ils ne manquaient pas de me réclamer les succès populaires qui leur étaient familiers. Seulement, j'eus aussi des œuvres de circonstances ; Jean Aicard, que j'avais eu la joie flatteuse de convaincre à la chanson quelques mois plus tôt, continua, avec un zèle patriotiquement accru... Il voulut bien écrire pour moi des poèmes et des couplets qui eurent bientôt autant de succès que mes ordinaires amusettes... Oh! Rassure-toi, je n'ai jamais chanté "le bonheur des tranchées", "la joie d'être poilu" "l'orgueil de se faire tuer", ah! non !... J'ai toujours trouvé cela indécent, et ce ne sont pas les misères que je vis ensuite dans les hôpitaux qui pouvaient me faire changer d'avis !...

Jean Aicard me donna donc "Deutschland unter Alles" et France et Prusse, puis des vers exquis sur les marins, intitulés "Nos cols bleus". Paul Marinier m'avait confié aussi une spirituelle parodie des "Trois hussards" de? Nadaud : "Les trois Uhlans", et le chansonnier Jean Deyrmon, une très bonne chanson satirique sur le "Gœben et le Breslau" : "Les Vaisseaux fantômes", que je créai le 7 janvier 1915 au Grand-Théâtre de Toulon, à l'occasion d'une soirée de bienfaisance donnée en l'honneur de notre triomphant "75"...

- Je vois, sur ton "Livre d'or", une émouvante série de remercîments émus, de félicitations reconnaissantes qui témoignent que tu as porté partout, inlassablement, le baume bienfaisant des chansons de France...

"Quelle noble mission est la vôtre ! écrit l'un... Quelle belle œuvre vous avez entreprise, déclare l'autre, et quel beau résultat vous obtenez, cher monsieur Mayol !"...

Ici, c'est l'éminent professeur Bergonié qui signe cette enthousiaste déclaration :

"Bravo, Mayol ! Vous êtes venu nous aider à les guérir ; mais vous, votre présence suffit ! Vous étiez depuis longtemps un grand artiste, vous voici devenu un grand médecin... Venez donc quelquefois en consultations chez nous, pour EUX !"

Et cette émouvante lettre d'Édouard Herriot, maire de Lyon :

"Quel carnet de route voudrait le vôtre, cher monsieur Mayol ? Tous le long de votre chemin vous mettez au cœur du soldat français cette gaîté, qui est la fleur charmante du courage. Une chanson suffit au soldat français, pourvu qu'elle ait des ailes, et la chanson de notre temps, c'est vous qui l'avez le mieux exprimée. Je savais tout votre talent, vous m'avez fait connaître la générosité de votre grand cœur et l'ardeur de votre patriotisme... Merci !"

Ce sentiment ne se retrouve-t-il pas, quelques pages plus loin, signées de Mr Dalimier, sous-secrétaire d'État ?

Et ces feuilles, où tous les blessés d'un hôpital ont apposé leur parafe individuel, les uns d'une main tremblante, encore meurtrie, les autres d'une écriture enfantine, appliquée et naïvement grossière !

Ailleurs, ces quatre lignes où s'exprime la reconnaissante admiration du Général Foch n'ajoutent-elles pas à ce que tu as fait ? Que dire encore de ces petits poèmes, composés et soigneusement calligraphiés par les poilus en traitement, et de ces dessins dont quelques-uns fort artistiques, qui accompagnent tant de signatures, dont chacune n'est qu'un cri de gratitude ?

- Je te le répète, cela m'a profondément touché... je n'ai pourtant fait que mon tout petit devoir !

- Sans doute, mais avec quelle générosité !... car tu ne parles pas du réconfort matériel dont tu accompagnais ta moindre visite aux formations sanitaires !... J'en sais personnellement quelque chose : j'étais moi-même dans les hôpitaux de Versailles quand tu y es venu !

Je sais que tu es gêné qu'on parle trop de cela, mais en tant que membre de l'Association des Écrivains Combattants, au titre ? celui dont je suis, à mon tout, le plus fier ? de lauréat du Concours des Chansonniers du front, ne me refuse pas le plaisir de parler d'un émouvant chef-d'œuvre, jalousement inclus dans ton "livre d'or"...

Un naïf dessin à la plume, œuvre d'un blessé de la vue, orne la lettre de remerciements des aveugles de l'hôpital n° 30 ; on t'y voit, en veston, offrir ton légendaire muguet à un poilu (veste bleue et pantalon rouge, ça le date) qui t'accompagne sur sa guitare, cette lyre des humbles... Le croquis est signé "Rey, 11 février 1916", et la lettre qui l'accompagne, c'est tout un poème ; la voici en effet :

"L'aveugle joue, et Mayol chante ;
près de l'aveugle il fait le guet
car sa voix l'entoure et l'enchante
et c'est un parfum de muguet !
Mayol leur a chanté l'amour
? ce bel aveugle de carrière ?
et pas sa voix, sous leur paupière,
les aveugles ont vu le jour !
Merci, Mayol !... L'aube s'éveille
dans leur nuit, comme ils sont joyeux !
ils sentent la femme auprès d'eux :
Mayol s'en va, mais l'amour veille !"

Et cela aussi est l'œuvre d'un mutilé de la vue !...C'est égal, si tu as donné libre cours, alors, à ton généreux besoin d'action, tu as dû en ramener, des souvenirs !

- Pour ça, ils ne manquent pas ! ... Mais, naturellement il en est qui me sont plus précieux... Tiens, tu viens de me rappeler mes concerts chez les aveugles de guerre ; c'est en 1915 que je donnai le premier... Ils ne pouvaient pas me voir, ces malheureux... et ils riaient, ils riaient, comme de pauvres grands enfants !... Mais moi, j'avais les yeux pleins de larmes... et je pleurais en leur chantant Viens, Poupoule !, qui les amusait follement !...

Une autre impression qui me troubla profondément, ce fut à Calais, lorsque j'eus l'honneur de chanter devant la Reine des Belges... Quand je vis cette Souveraine, si simple, si brave ? la ville était bombardée jour et nuit, sans arrêt ? et que je pensais à son petit Royaume presque entièrement envahi, si dévasté déjà, et toujours tellement héroïque pourtant, une indicible émotion m'étreignit à la gorge, et je faillis pleurer, encore... Mais là, je ne pouvais pas : on me voyait !...

Je voulus, à ma façon, rendre hommage à cette vaillante Majesté, et c'est pour elle, ce jour-là, que je créai deux chansons parfaitement écrites, d'un chansonnier belge, Louis Beaufaux, qui est aussi un compositeur de talent : Les croix de fer et Les braves ketjes de Bruxelles...

C'est dans cette dernière que se trouvait, à l'honneur des titis bruxellois, une "zwanze" qui ne tarda pas à faire fortune :

"...et notre main patriotique
a écrit sur nos monuments :
on vient de fermer la Belgique,
mais c'est pour cause d'agrandiss'ment !"

Tu vois d'ici quel plaisir ces créations purent causer aux officiers du 1er Régiment des Guides Belges, qui avaient organisé la matinée en l'honneur de leur Reine et au profit de l'ambulance installée à Calais. Par exemple, on n'était guère tranquille dans cette malheureuse cité ; toute la journée la région se trouva bombardée par canons et par dirigeables...

C'est effectivement consigné par ton ami Théodore Botrel, sur ce carnet de guerre que je persiste à appeler ton "livre d'or" :

"Au camarade Félix Mayol, que j'ai revu avec joie... au pays des zeppelins", écrit-il... C'est daté 12 avril 1915...

- Précisément, pour assurer, dans la mesure où c'était possible, la sécurité de leur noble Souveraine, et afin que la matinée pût se dérouler sans trop d'inquiétude, trois avions belges ne cessèrent de survoler la ville, si bien que notre concert au Théâtre s'agrémenta d'un accompagnement imprévu, où le canon tenait bruyamment les basses, tandis que les mitrailleuses se chargeaient des notes aiguë s et des appogiatures les plus inattendues.

Le bruit que faisait autour de nous et au-dessus de nos têtes ce tonitruant orchestre n'empêcha pas la représentation de se continuer, avec un succès considérable, jusqu'à la fin de notre programme, ce qui nous mena à près de huit heures du soir. Tout devait alors s'éteindre dans la ville, et les moindres boutiques étaient tenues de clore leurs portes. Nous avions cependant bigrement faim, et il fallait songer à dîner ; nos hôtes y avaient heureusement pourvu, et notre repas se trouvait préparé au buffet de la gare, en attendant l'heure du train. Outre Botrel et moi, il y avait aussi dans la troupe deux artistes de l'opéra-comique, et deux de la Comédie-Française, notamment l'excellente Segond-Weber, qui ne se faisait jamais prier pour de telles missions. Elle avait amené sa femme de chambre, nommée Marie qui, au moment où l'on se mit à table, se retira discrètement dans une salle d'attente. Mais on ne pouvait pas la laisser jeûner ainsi ; Segond-Weber expliqua elle-même la situation, et chacun s'empressa de faire place à Marie, qui s'assit à côté de sa patronne. Vers la fin du repas les officiers belges virent voir si nous étions satisfaits et, selon l'usage, nous demandèrent de vouloir bien signer quelques programmes de la matinée, à titre de souvenir...

Tout en causant, chacun apposait son parafe, précédé d'un petit mot aimable, sur les papiers qui circulaient... et qui passaient aussi, naturellement, devant Marie... Et la brave camériste, imperturbable et digne, mettait sa signature entre l'Opéra-Comique et le Français... comme tout le monde... C'est égal, le lendemain, nos hôtes ont dû chercher longtemps ? sans le trouver, bien sûr ? à quel subventionné pouvait bien appartenir cette "Marie", dont le parafe accompagnait officiellement tous les autres, sans que nul pût la découvrir au programme, ni se rappeler même si elle y avait effectivement figuré...

- L'aventure est piquante !

- J'ai souvent constaté de même, au cours de semblables missions, que maintes situations émouvantes gardaient parfois un coin humoristique au profit duquel finissaient pas s'estomper les plus tragiques impressions. C'est précisément le cas pour quelques-uns de mes souvenirs.

Certains spectacles, qui n'ont rien de gai en eux-mêmes peuvent cependant inspirer des réflexes joyeux : si par exemple, on voit quelqu'un tomber, on est d'abord tenté d'en rire, ce qui n'implique nullement des sentiments cruels ou indifférents. La pitié ne s'exclut pas de cette hilarité première dont nous sommes pas toujours maîtres.

Ainsi, à l'hôpital Sainte-Anne, à Toulon, parmi les blessés rassemblés à un de mes concerts, se trouvait un grand diable de Sénégalais dont la mâchoire avait été fracassée par une balle, mais seulement du côté droit. Son visage tout noir, emmitouflé dans un énorme pansement d'une blancheur immaculée, rappelait ce célèbre dessin de Zisley, l'humoriste anglais, représentant, couché dans un lit immense, un tout petit négrillon, dont la curieuse figure de cirage émerge, seule, de l'amas de blancheurs des oreillers, draps et couvertures.

Mon brave Africain comprenait-il le français ? Peut-être en saisissait-il du moins quelques mots ; mes gestes et mes attitudes semblaient en tout cas l'amuser follement. Il éclatait par moments d'un rire homérique, que suivait presque aussitôt un rugissement de douleur, car cette explosion de gaîté déplaçait sa mâchoire meurtrie. Cela faisait "Ouâah ! ouâah ! ... Ouille ! Aïe aïe !" avec accompagnement de rictus alternativement joyeux ou torturés ; par surcroît s'il ne pouvait rire que d'un côté, c'est également d'un seul côté, mais de l'autre, qu'il marquait sa grimace de souffrance.

La douleur, toutefois, semblait vite réprimée, car il repartait bientôt de plus belle, riant à gauche, hurlant à droite ; c'était à la fois atrocement poignant et irrésistiblement grotesque.

C'est pour des raisons identiques qu'un autre poilu finit de même par devenir comique, alors que son sort ne l'était vraiment en rien. Ce jeune sous-officier, en traitement dans un hôpital de Marseille, avait été gravement touché par un éclat d'obus durant la première bataille de la Somme. Lors de son arrivée, une infirmière, fraîche et jolie, lui demanda selon l'usage :

- Où avez-vous été blessé ?

Croyant qu'il s'agissait d'un renseignement topographique, il répondit, le plus naturellement du monde:

- Au-dessus d'Albert...

Or, la demoiselle s'aperçut ensuite que le pauvre diable était sérieusement endommagé... au bas-ventre... à un centimètre du point le plus masculin de son anatomie. Elle crut donc que cette expression "au-dessus d'Albert" constituait un délicat euphémisme, dont elle sut même quelque gré au blessé. Seulement, à partir de ce jour-là, les infirmières devenaient toutes roses quand on parlait devant elles du secteur d'Albert, tandis que le sous-officier, qui avait fini par comprendre la méprise, rougissait, lui aussi, comme une jeune fille.

Nos concerts dans les formations sanitaires, s'ils réjouissaient les blessés, n'amusaient pas moins le personnel ; il était même difficile d'empêcher que chacun y amenât quelque membre de sa famille.

Je m'y employais cependant, en certains cas, notamment lorsqu'il m'était possible de profiter de mon passage pour donner, dans un établissement de la ville, une soirée de bienfaisance au profit des nombreuses œuvres secourables que la guerre avait suscitées, et qui, comme nous, rivalisaient d'émulation. Accueillir trop facilement l'après-midi ceux dont les droits semblaient discutables, c'était, à mes yeux, diminuer d'autant la recette du soir. Néanmoins, grâce à divers subterfuges, certains parvenaient tout de même à enfreindre la consigne.

C'est ainsi qu'à Rouen, le portier d'un hôpital, à l'arrivée des invités, remettait à chacun, pour qu'ils pussent justifier leur présence, une longue blouse blanche et une coiffure, idoines à leur donner toutes les apparences d'infirmières ou d'infirmiers. Je n'avais pas tardé à éventer la mèche, et je m'amusais beaucoup de ces petites roueries. Aussi, voyant entrer dans la salle du concert une élégante jeune femme complètement dépourvue des astucieux ornements, je m'approchai, et lui déclarai ironiquement:

- Non, madame, vous ne pouvez rester ici dans cette tenue de ville ! Allez donc chercher un tablier et une coiffe !

- Mais, monsieur, riposta-t-elle étourdiment, c'est que le concierge n'en a plus ! ...

Je ris tellement de cette naïveté que je ne pus que dire :

- Oh ! alors, dans ces conditions, vous pouvez rester !

Que veux-tu, il est bien difficile d'empêcher une jolie femme de faire de qu'elle a résolu ! Peut-on même lui refuser quoi que ce soit ? Il y a des cas où ce serait vraiment difficile.

En août 1914, par exemple, quelques jours après la mobilisation, je reçus la lettre suivante, dont la naïveté du style ne fait que mieux apprécier la sincérité :

"Monsieur Mayol,

Excusez la grande liberté que je prends de vous écrire : je suis seconde main à la maison de couture X ..., rue de la Paix, et vous avez toujours été si gentil du nous envoyer des places pour votre concert à l'occasion de la Sainte-Catherine, que peut-être vous voudrez bien m'accorder ce que je vais vous demander : c'est votre bouquet, vous savez, le petit bouquet de muguet que vous portez à la boutonnière de votre habit, parce que cela porte bonheur, n'est--ce pas ? et surtout venant de vous. Je voudrais l'envoyer à mon fiancé qui rejoint son régiment à Nancy, et qui va bientôt aller se battre.

Si vous saviez comme nous nous aimons bien, monsieur Mayol ; on doit se marier après la guerre, alors, vous comprenez, j'aurais trop de chagrin s'il lui arrivait quelque chose. Mais je suis sûre que, si vous voulez faire ce que je vous demande, il reviendra, et nous vous serons reconnaissants toute notre vie.

En attendant votre réponse, je vous envoie..."

Je passe la formule finale, car elle exprimait un enthousiasme excessif sur mon influence et une manifestation exagérée d'admiration.

Je pris donc le brin de muguet, resté épinglé au revers de mon habit depuis la dernière fois que j'avais chanté, et je l'envoyait sans retard à l'affectueux petit trottin... Un mois plus tard, environ, la pauvre enfant m'écrivait une autre lettre, éplorée celle-là, où elle me confiait qu'on venait de lui apprendre la mort de son fiancé ! Ainsi, mon muguet n'était plus un fétiche ! N'évoquait-il pas déjà, pour moi-même la triste fin de la pauvre petite Jenny ? Et voici qu'il semblait attirer maintenant le mauvais sort au lieu de le conjurer ! J'allais prendre l'engagement de ne plus arborer cette fleur désormais tragique...

Or, le 1er octobre suivant, un télégramme me parvint, signé de la petite midinette :

"Fiancé vivant, mais gravement blessé. Merci !..."

disait la dépêche, dont le laconisme fut bientôt complété par une lettre pleine de détails. Ma correspondante m'expliquait comment celui qu'elle aimait, blessé quelque temps avant la bataille de la Marne, avait d'abord été recueilli par des brancardiers allemands ; après notre victoire de septembre 1914 l'ambulance où il se trouvait soigné, abandonnée par l'ennemi au cours de sa retraite précipitée, retomba aux mains des Français, et le jeune homme y fut découvert. Son premier soin fut, évidemment, d'envoyer des nouvelles exactes à sa mère, et à sa fiancée, pour les rassurer sur son sort...

Or, en juin 1915, alors que je venais donner un concert dans un hôpital de Dijon, je fus très étonné de m'entendre appeler par un des blessés du lieu. C'était l'amoureux de ma midinette ! Sérieusement touché, il se trouvait encore en traitement, mais attendait une proche convalescence. Sergent de chasseurs à pied, beau gars, 25 ans à peine, il arborait fièrement sur sa capote grise une des premières croix de guerre que j'eusse vues, cette décoration n'ayant été instituée qu'en avril 1915. Il me raconta son petit roman, et tint à me remercier à son tour:

- Je l'ai toujours, vous savez, votre muguet ! me dit-il, tout ému... Tenez, regardez... Je ne m'en séparerai jamais : c'est mon talisman ! ...

Et, dans son portefeuille, il me montra le bouquet, aplati et jauni, soigneusement placé entre deux feuillets et qui, en se flétrissant, donnait l'impression d'une fleur qui eût vraiment vécu.

Je lui exprimai combien j'étais touché de cette foi naïve et fervente... Je n'ai jamais revu le sous-officier, et je n'ai plus eu de nouvelles du petit trottin... J'espère qu'ils ont pu se retrouver et s'unir, car ces deux là méritaient bien leur bonheur, non pas, bien sûr, à cause de mon pauvre muguet, mais parce qu'ils s'aimaient sincèrement, profondément, comme on n'aime plus guère à l'époque où je te raconte cela...

A Dijon, nous donnions aussi une soirée de bienfaisance au théâtre ; entre les deux représentations, je prenais l'apéritif au Café Glacier, place Darcy. Une gamine, de sept à huit ans, vint implorer ma charité :

"Donnez-moi deux sous, monsieur ! disait-elle d'une voix dolente... Mon papa est à la guerre, et je suis seule au monde..."

- Ah ! mon Dieu, fis-je apitoyé... Ton papa est à la guerre ?

Regardant le médaillon que, d'un doigt têtu, elle montrait pendu à son cou, j'ajoutai :

- Dans quel régiment est--il, ton papa ?

- Je ne sais pas, monsieur, dit-elle, en montrant toujours son médaillon... Donnez-moi deux sous, mon papa est à la guerre... c'est maman qui l'a dit...

Il put ainsi se trouver des gens pour exploiter la charité publique avec de telles situations ; il en était trop, hélas, de vraies pour que l'on songeât à discuter... Néanmoins, je crus ne rien devoir donner à cette fillette trop, ou trop peu renseignée...

Mais de telles impostures n'empêchaient pas chacun de s'efforcer de soulager les infortunes qu'il pouvait connaître. J'avais, pour ma part, obtenu d'aller, vers cette même époque, porter des cigares et quelques menues gâteries aux premiers grand blessés qui commençaient à renter en France. A la garde-frontière où leur train était signalé pour quatre heures du matin, je me promenais sur le quai, en attendant. Je n'y étais pas seul : un évêque, en petite tenue, dirai-je, venu sans doute dans le même but que moi, faisait lui aussi les cent pas. Il me sembla bientôt qu'il me dévisageait avec insistance ; enfin il s'approcha de moi :

- Excusez-moi, monsieur, me dit-il, mais... ne seriez-vous pas Mayol, le chanteur populaire ?

Très étonné, je réponds :

- En effet, Monseigneur... J'ai donc l'honneur d'être connu de vous ?

Avec un clin d'œil amusé, il murmure :

- C'est--à-dire que je vous ai souvent entendu chanter...

Littéralement stupéfait, je manifeste mon étonnement :

- Mon Dieu, Monseigneur, je suis très flatté, croyez-le bien... cependant, je chante, surtout, dans des établissements qui me paraissent pour le moins profanes...

- Sans doute, avoue-t-il avec un grand geste très digne, aussi n'est--ce pas en de pareils lieux que j'ai eu le plaisir de vous écouter...

Et le brave prélat m'explique alors...

"Voilà, nous avons... un phonographe à l'Évêché... il faut bien se distraire un peu, n'est--ce pas... Alors le soir on le fait marcher, de temps à autre... J'aime beaucoup vos petites chansons pour le peuple... Ah ! "Lilas blanc", monsieur Mayol ! ... Et "la Boîte de Chine", et "le Petit Grégoire" !..."

Je respirai ! Un moment, j'étais sur le point de craindre qu'il me parlât de " Viens, Poupoule !", ou de la " Cabane bambou" ! Évidemment, le saint homme avait un répertoire soigneusement expurgé... Mais cela ne me disait pas comment, par le phonographe, il pouvait avoir fixé mes traits ; ce fut lui qui me donna les éclaircissements que je cherchais :

- Hé oui, dit-il, sur chaque disque de vos créations, il y a votre portrait, avec le toupet blond et le muguet... Vous pensez qu'au cours de nos longues soirées, j'ai eu tout le loisir d'étudier votre profil ; c'est à cela surtout que je vous ai reconnu.

De tous les témoignages que j'ai pu recueillir de ma vogue, celui-là me fut un des plus précieux. Après une telle entrée en matière, la conversation devint tout de suite très cordiale ; en attendant notre convoi, nous arpentions ensemble le quai désert et froid, parlant de la guerre, de chansons, racontant des anecdotes... Enfin, le train fut signalé :

- Mon fils, dit le prélat laissez-moi vous donner ma bénédiction... Je n'ignore pas que dans vos milieux, certains en font peu de cas, mais cela me sera personnellement agréable...

Respectueusement, je baisai son anneau et, le convoi étant enfin arrêté, nous partîmes, chacun de son côté, à nos distributions...

Je ne sais si quelque infirmier, par la portière, m'avait aperçu en compagnie de Monseigneur, ou si la longue houppelande noire que je revêtais en ces circonstances, jointe au vaste feutre sombre que j'enfonçais frileusement sur mes oreilles, me donnait une apparence ecclésiastique, mais les blessés s'y trompèrent. Comme l'un d'eux disait :

- Merci beaucoup, monsieur !

l'infirmier, indigné, s'écria :

- Comment : monsieur ? Tu ne vois donc pas que c'est un prêtre ! C'est : merci, monsieur le Curé ! qu'il faut dire ! ...

- Merci, monsieur le Curé ! répéta docilement le pauvre poilu. Et tous ses camarades, faisant chorus, à mesure que je leur distribuais des chansons, des cigares ou des paquets de cigarettes, s'écriaient avec le plus touchant ensemble :

- Merci, monsieur le Curé ! Vive monsieur le Curé !...

Je ne pouvais vraiment pas protester...

Ces visites aux trains sanitaires offraient toujours ainsi quelque pittoresque inattendu. Lorsque les arrivées avaient lieu la nuit, elle rassemblaient généralement peu de monde ; mais j'ai vu les gens les plus humbles n'en pas rater une, quelle que fût l'heure où passait un convoi. Il faut en effet reconnaître qu'en dépit de certaines idées subversives qui commençaient à se faire jour, la plupart des Français ont tenu, dans ces douloureuses circonstances, à accomplir le maximum de leurs devoirs...

C'est ainsi qu'à Vesoul, je rencontrai plusieurs fois une bonne vieille paysanne, pas très riche ? cela se voyait ? mais qui venait, dès qu'un train de blessés était signalé, apporter ce qu'elle pouvait aux victimes de la guerre... Nous avions fini par lier un peu connaissance, et elle me demandait souvent des précisions, que je n'étais d'ailleurs pas toujours en mesure de lui donner. Elle trottinait à travers les wagons, répartissant ce qu'elle avait réussi à rassembler, et murmurait invariablement :

- Ah ! les braves petits ! ... Quel courage ! ... Ils n'ont pas eu peur du danger......

Or, une nuit, les voyageurs du convoi que nous visitions lui parurent bizarres : pas de pansements, pas de membres coupés, pas de visages sanglants, ni de chairs meurtries... Elle s'étonna de cette totale absence de béquilles ou d'écharpes ; l'infirmier m'avait renseigné, mais il me semblait difficile de donner à la bonne vieille les explications qu'elle souhaitait... Enfin, à une question pressante, je murmurai, le plus bas possible :

- Ce sont de malheureux avariés...

Peut-être le mot lancé par la célèbre pièce d'Eugène Brieux ne lui était-il pas familier... Ou bien encore gardait-elle quelque surdité ? Toujours est--il qu'en distribuant le vin, le fromage et les pâtisseries qu'elle avait préparés ? par quel sublime prodige d'économies ! ? elle traversa tout le compartiment, murmurant son habituelle litanie, si naïvement maternelle :

- Ah ! les braves petits ! ... Quel courage ! ... Ils n'ont pas eu peur du danger ! ...

Il y a toujours, ainsi, dans les réflexions des simples, une certaine somme d'ironie ou de philosophie pratique, dont ils ne soupçonnent peut-être pas eux-mêmes l'existence. Témoin ce brave petit coiffeur de Nancy, à qui, par habitude, je demandais une friction d'eau de Cologne ...

- Oh ! pardon, me repris-je aussitôt, je veux dire de l'eau de Louvain !

Car, tu t'en souviens, dès le début de la guerre, on avait, pour les appellations de rues comme pour celles de divers produits, remplacé les noms qui évoquaient trop les nations ennemies par d'autres, empruntés à nos amis et alliés... Mais le figaro, sceptique, et se hâtant, à la manière de son illustre ancêtre, de rire pour ne pas pleurer, me répondit placidement :

- Allez, monsieur, ne corrigez pas, l'usage est trop bien ancré de dire "eau de Cologne" et l'on aura plus facile de prendre la ville que de changer ce nom...

Les circonstances ont bientôt confirmé cette réserve ; qui parle aujourd'hui d'eau de Louvain ! Mais alors, dans la fièvre où l'on vivait, les moindres choses prenaient une importance exacerbée. Tu vas le voir avec cette petite aventure, qui, suivant la manière dont on l'envisage, peut paraître d'un tragique angoissant ou d'un inénarrable comique...

Le Général M...décédé récemment ? n'avait plusieurs fois fait demander d'aller chanter pour ses coloniaux, promettant de me faire signe lorsqu'ils seraient au repos, ce qui, entre parenthèses, ne semblait pas leur arriver souvent, car j'attendis longtemps l'invitation au départ. Enfin je la reçus un jour d'octobre 1915 ; aussitôt, je file en auto, avec ma bonne camarade Miette. La division se trouvait alors dans la Somme, aux environs de Sailly-Saillisel, qu'elle venait de reprendre, mais où l'action de l'ennemi ne se ralentissait pas. L'Aspect de toute la région était lamentable, aggravé par cette pluvieuse fin d'automne qui pétrissait les moindres chemins d'une épaisse boue jaunâtre. Tout se trouvait à peu près démoli ; notre voiture ne put avancer jusqu'au cantonnement, et nous fûmes obligés de faire trois kilomètres à pied, dans la fange gluante qui semblait vouloir nous empêcher d'aller plus loin.

En un village affreusement dévasté, le Général nous invita à déjeuner : menu sobre, encore que visiblement très soigné.

Pendant le repas, à intervalles réguliers, des "boum, boum" significatifs ponctuaient le service ; Miette commençait à se sentir fort troublée, et ne se rassura que lorsqu'on lui eut affirmé qu'il s'agissait de tirs d'exercices imposés aux artilleurs pour leur conserver l'entraînement nécessaire.

Enfin, il fallut penser à notre concert ; bien que le temps daignât, ce jour-là, se montrer moins inclément ? peut-être avais-je en moi un peu de notre soleil provençal ? il était impossible de chanter dehors. La salle des fêtes du bourg nous offre un abri, acceptable à la rigueur, mais elle ne peut guère contenir plus de cinq cents personnes, et ils sont là plus de deux mille poilus qui se pressent pur être placés ! Le Général s'inquiète :

- Bah ! lui dis-je, on donnera quatre séances, voilà tout !

On tend des cordes à l'entrée pour canaliser ce flot impatient, et la première matinée commence ; au fond, sur une estrade réservée d'ordinaire à l'orchestre local, une grappe humaine s'est installée, si compacte qu'on se demande comment elle tient. Elle ne tient d'ailleurs pas longtemps : au beau milieu du morceau d'ouverture, un craquement sinistre se fait entendre... Patatras ! voilà l'étagère qui s'écroule, entraînant tout de qu'elle supportait ! Mais, pour des gars qui viennent de soutenir h'homériques batailles, ce n'est là un incident, amusant, puisque personne ne s'en tire trop mal. Un marsouin murmure même, l'air sincèrement dépité :

- J'ai même pas eu la veine de me démolir un abatis !.... Ah ! c'est pas encore aujourd'hui qu'on m'évacuera!...

- La séance continue !

En tout reprend, en effet, comme si de rien n'était... Nous fîmes, non pas quatre, mais cinq séances successives ; à la fin de la dernière, j'avais chanté plus de quarante chansons ! Tu penses, il n'y avait là que du recrutement de Paris : faubourg et banlieue, la crème des publics populaires, quoi ! Et ils s'en payaient !... J'eus même l'impression que quelques-uns avaient réussi à se glisser deux fois dans la salle... si ce n'est trois. Par exemple, mes escarpins n'étaient plus guère vernis, et le bas de mon pantalon d'habit cessait d'être noir : il se mettait à la mode du front, boue et crotte sur toute la ligne ! Bah ! un bon coup de brosse en arrivant à Paris, et il n'en serait plus question. Seulement, le tout était d'y arriver, à Paris !

- Il y eut des difficultés ?

- Plutôt !... Quand nous eûmes terminé, il faisait nuit noire. Nous fîmes nos adieux au général, qui nous donna un poilu pour nous reconduire jusqu'à notre auto, garée dans un endroit qu'il m'eût été fort difficile de retrouver seul. Mais tous les marsouins tinrent d'abord à nous faire aussi leurs adieux ; ce que j'en ai serré des mains ! Par exemple, quand je pus me libérer, j'emportais une moisson de bagues d'aluminium, dont la plupart des plus artistiques.

Suivant notre guide, nous cheminions maintenant dans l'obscurité mouillée ; pataugeant à qui mieux dans la pâte boueuse qui mastiquait la route, nous allions à la queue leu-leu, écoutant les explications de notre aimable et loquace cicérone :

- Ici, disait-il, il y avait, quand nous sommes venus en 14, un magnifique bois, dans une propriété privée, qui servait de rendez-vous de chasse à "une huile" du pays... Au début, on attrapait de temps en temps un lièvre, ou un faisan affolé, et nous avions de beaux ombrages pour nous abriter... A présent, pas plus de feuillage que de gibier ! Le bois a été rasé par la fusillade... Pour toute forêt, il reste des baïonnettes et des fusils...

Il s'interrompit tout à coup :

"Est-ce qu'il ne vous semble pas, demande-t-il, qu'il y a bien longtemps que nous marchons ?

C'était assez mon avis... Le poilu, soudain hésitant, cherche à se reconnaître :

"Il doit y avoir les écriteaux du génie, me dit-il ; le premier sera le bon, je connais le secteur comme ma poche... Ne bougez-pas !..."

Tandis qu'il part à la découverte, nous demeurons sur place, assez inquiets malgré tout, et quelque peu grelottants. Pour comble, voilà la pluie qui se met à tomber, une petite pluie fine, pénétrante et glacée, comme il n'en tombe que dans la Somme... Des fusées commencent à dresser dans tous les coins du ciel noir leurs chandelles vacillantes ; le canons continue de tonner et, de temps en temps, un tic tac suivi de bizarres sifflements d'abeille nous témoigne que le règne des mitrailleuses n'est pas terminé. Miette, toute tremblante, s'accroche à mon bras... Pour moi, je ne me sentais guère plus rassuré ; mais ce qui me troublait le plus étrangement, c'était l'incertitude des lieux où nous pouvions nous trouver.,

Avec ça l'heure passait ; il me semblait qu'il se faisait terriblement tard, et je chantais, à ce moment, au Concert Mayol !

Par intervalles, un juron étouffé de notre guide, en nous indiquant sa position topographique, nous révélait aussi que ses recherches demeuraient vaines... Alors, étions-nous définitivement égarés, et nous faudrait-il attendre le jour pour nous reconnaître ? Si près d'un cantonnement, cela me semblait impossible !... La nuit, les moindres incidents, surtout en un pareil cadre, prennent tout de suite une importance tragique ; aussi commencions-nous à être plus qu'inquiets... J'ai compris là ce que peut être une certaine peur... Avec ça les ordres étaient formels : interdiction rigoureuse d'allumer même le moindre tison !...

Soudain, notre colonial pousse un cri de joie, difficilement contenu :

- Chouette ! un écriteau !...

Et, comme pour se justifier lui-même d'une entorse à la consigne, il ajoute :

"Je m'en fous, j'ouvre le briquet !"

Aussitôt, en effet, une faible lueur clignotante nous le montre, à vingt pas de nous... Nous avions pourtant l'impression qu'il venait de faire des centaines de mètres, depuis ces quelques minutes qui nous semblaient avoir duré des heures ! Fébriles, nous nous rapprochons, pour connaître plus tôt l'indication qui devait nous remettre dans la bonne voie... et nous arrivons juste à temps pour entendre le poilu s'écrier :

- Oh ! merde !...

Et, sur la pancarte qu'il nous montre d'un doigt furieux, nous lisons, à la maigre flamme du briquet :

Défense absolue de couper du bois

Dans ce boqueteau, jadis coquet et touffu, où la mitraille avait rasé la moindre brindille jusque sous le sol, rien ne demeurait... que cet écriteau, si cruellement superfétatoire maintenant ! La chose, qui nous parut bouffonne par la suite, nous sembla tout d'abord d'une tragique ironie...

Une seconde, nous demeurâmes sans oser dire un mot... Un léger bruit de clincquaillerie nous tira de nos sombres pensées ; le marsouin, en homme que les circonstances ont habitué aux promptes décisions, bondit, et rejoint une corvée de ravitaillement. Orientés aussitôt vers notre but, en quelques minutes nous eûmes enfin rejoint la voiture ; mais je te jure que nous avions eu chaud ! Je voulus remettre un petit billet en gratification au colonial, mais il refusa dignement :

- Non, non, monsieur Mayol, dit-il... Si vous voulez me faire bien plaisir, donnez-moi plutôt votre portrait, avec une signature...

Tandis que d'un stylo hâtif je lui parafais une de mes cartes postales, le pauvre bougre s'excusait encore de nous avoir fait perdre du temps :

- J'ai voulu, expliquait-il, couper à travers champs, comme nous le faisons toujours, j'ai dû m'écarter de quelques centimètres au départ, et au but d'une demi-heure, ça a fait des tas de mètres de différence... Enfin, nous en sommes sortis, heureusement !... Allons, au revoir, monsieur Mayol, et merci... au revoir !

Il était près de huit heures quand nous pûmes repartir : et je devais paraître à 9 heures 1/2 au Concert Mayol ? car à cette époque, tous les établissements fermaient à onze heures. Il en était plus de dix quand j'y arrivai !...

Dufrenne ? à qui j'avais, entre temps, fini par vendre mon concert ? était devant la porte, terriblement inquiet. Je lui exposai rapidement nos tribulations pendant que l'orchestre, aussitôt averti, jouait en ouverture Les Refrains de Mayol, et je me précipitai en scène...

- Sans te brosser !

- Ah ! il n'en était plus question, avec l'heure tardive de ce retour !... Je l'expliquai franchement aux spectateurs, qui m'applaudirent frénétiquement :

- Je vous remercie, dis-je, mais ce n'est pas à moi que doivent aller vos bravos, c'est à EUX, là-bas, à ceux que je viens de voir, et à leurs frères d'armes... Je vous assure qu'ils le méritent bien !

Une ovation indescriptible salua cette évocation, et je pus enfin commencer à chanter... ma 42ième chanson de la journée ; heureusement qu'il y a des cas ou l'on ne sent plus la fatigue !

- Voilà un souvenir qu'il eût été dommage de ne pas recueillir...

- Il est de ceux qu'on ne put guère oublier... et parfois ils remontent, d'eux-mêmes, du cœur jusqu'aux lèvres...

Bien que je n'aie jamais cherché à répandre dans les gazettes mes moindres faits et gestes, comme tant d'autres le firent alors à tout propos, et souvent hors de propos, certaines de mes pérégrinations finissaient toujours par être connues du public. Elles attiraient, naturellement, les commentaires d'usage, dont tous n'étaient pas cependant frappés au coin d'une élémentaire équité. Il y en eut même de nettement malveillants, et j'eus plusieurs fois à m'en montrer péniblement surpris... N'étions-nous pas, pourtant, sous le signe généreux de l'Union Sacrée, qui eût dû maintenir la concorde centre tous les français ? Ou bien cette trêve se bornait-elle au seul monde politique ? Je n'eus que trop d'occasions de me le demander, notamment à propos de ma tournée en Italie.

- Tu reprenais donc tes engagements ?

- Certes, car on m'avait fourni des arguments irrésistibles... mais pas du même goût que ceux de Basile, crois-le bien. La première exaltation du début tombée, il fallut, n'est--ce pas, organiser la vie de l'intérieur ; on ne pouvait pas abandonner les femmes, les enfants, dont les maris et les pères se battaient, non plus que les vieillards, brusquement privés du soutien de leurs fils, ni tant d'infortunés encore que leur santé clouait dans la vie civile... Fallait-il, au nom d'un sentimentalisme excessif, sous le prétexte d'une fausse pudeur que la raison condamnait, ajouter la misère aux angoisses de ces pauvres gens qui, tous, avaient quelqu'un là-bas ?

Dufrenne, actif Président de la Fédération du Spectacle, sollicita donc du Ministre de l'intérieur l'autorisation de rouvrir certains établissements, afin d'assurer quelques ressources aux membres d'une importante corporation, ce qui soulagerait les budgets de l'Etat et des communes, si lourdement chargés, déjà, par les secours innombrables qu'ils ne cessaient de répartir. On chercherait une formule qui gardât la dignité nécessaire compatible avec la situation, et les programmes seraient même conçus de façon à exercer sur l'arrière une influence morale qui, bien comprise et organisée, pouvait devenir très efficace. N'en était-il pas ainsi pour les journaux ?

Tous ces arguments, qui demeuraient humains sans perdre de vue un légitime souci de civisme, finirent par toucher le Ministre. Il s'inquiéta cependant, pour les combattants que leurs déplacements, réformes, convalescences, amèneraient dans les villes où les spectacles auraient repris ; ne penseraient-ils pas qu'on s'amusait à l'intérieur, pendant qu'ils souffraient à l'avant ?

Dufrenne, en bon psychologue, retourna la question.

- Le Gouvernement ne croit-i pas, demanda-t-il, que ces braves gens auront, au contraire, besoin eux aussi, d'une détente qui ne peut que leur être d'un grand et profitable réconfort ? Est-il sage, lorsque pour quelques semaines ils peuvent s'évader du cauchemar, de ne leur offrir que des cités en état de siège, astreintes à une vie exagérément puritaine ? N'auront-ils pas, à leur tour, soif de distraction ?

Les autorisations nécessaires furent donc accordées, sous réserve de censure du répertoire, d'entrées gratuites accordées aux soldats, et de fermeture à 11 heures du soir. Toutefois, bien que maintes demandes m'aient été faites alors de reprendre mon tour de chant, je ne crus pas devoir accepter : je me l'étais promis ; d'ailleurs, la mission que j'accomplissais maintenant un eu partout ne me laissait guère de loisirs. Enfin, nous n'en étions encore qu'aux tout premiers mois de la guerre, et l'on se refusait à penser alors qu'elle pût se prolonger bien longtemps... "Dès le retour du printemps, pensait-on, on va en finir"...

Dufrenne avait donc repris la location du Concert Mayol, traitée pour l'été 1914, mais dont les événements ne lui avaient pas permis de profiter. Devant la situation nouvelle, il me demanda, sur le prix du loyer, une diminution qu'il m'eût été bien difficile de lui refuser. Bref, de pourparlers en pourparlers, je finis par lui vendre l'établissement ; tu sais que j'e avais déjà assez, et ce n'étaient pas les circonstances présentes qui pouvaient m'inciter à m'obstiner outre mesure dans une entreprise dont je me trouvais déjà plus que las. Je ne fis même pas figurer dans le contrat la moindre clause me permettant de chanter obligatoirement dans mon ancienne maison. Ce n'est que par la suite que Dufrenne me demanda d'y revenir à certaines époques, mais il n'y eut pas tacite reconduction : les engagements ne se sont faits qu'après, se renouvelant chaque année, au gré de chacun des signataires...

Précisément, dès la réouverture en 1915, il manifesta le désir de m'inscrire à ses premiers programmes ; je voulais m'en défendre, mais les arguments irrésistibles dont je te parlais tout à l'heure eurent tôt fait de me convaincre : les artistes n'étaient alors engagés qu'au "prorata" de la recette ; plus celle-ci était forte, plus ils touchaient d'appointements. Dufrenne me démontra donc ? ce n'est pas moi que le dit ! ? que mon nom à l'affiche augmenterait sensiblement le chiffre d'affaires, ce dont profiteraient tous les camarades. C'est ce qui me détermina à accepter sa proposition.

- Au prorata, aussi ?

- Non !... Bien entendu, je dus consentir une large diminution de mon cachet habituel, comme tout le monde ; mais je préférais qu'il demeurât fixe, car j'en consacrais la plus grande partie aux œuvres de guerre...

C'est un peu par des arguments analogues qu'on me décida, quelque temps après, à accepter de faire une tournée en Italie. J'hésitais un peu, tout d'abord, et c'est assez compréhensible. Bien que l'Italie, en dépit de son affiliation à la Triplice, se fût amicalement gardée de prendre les armes contre nous, on n'ignorait pas que la diplomatie allemande demeurait très agissante à Rome ; le prince de Bulow s'y montrait particulièrement actif, et la situation put même, à la fin de 1914, nous causer un peut d'inquiétude. Partout, jusque dans certains coins presque officiels, on me conseillait de me résoudre aux contrats qui m'étaient proposés...

- Il ne sera pas mauvais, me disait-on, que votre inévitable succès rappelle au public transalpin les sympathies qu'il garde à notre pays... Et puis, vous serez la preuve vivante que nous conservons malgré tout notre gaîté bien française, gaîté qui ne peut que témoigner de notre sérénité et, partant, de notre confiance...

Je finis donc par me laisser convaincre...

On a prétendu que j'allais là-bas en ambassadeur, et quelques feuilles m'en ont même assez méchamment blagué... C'est tout de même triste, en pareille circonstance, quand on fait discrètement ce qu'on croit être un minimum de devoir, de se voir traiter ainsi par des journaux français !... Tu penses bien que je n'étais pas assez sot pour me prendre au sérieux en tant que diplomate ! Je ne me suis pas une seconde imaginé, bien sûr, que les fusils italiens allaient partir tout seuls dès les premiers accords de Viens, Poupoule ! Non, je ne me voyais pas, comme un autre Pierre l'Ermite, prêchant une nouvelle Croisade, en laquelle j'aurais espéré entraîner nos voisins aux accents d'une, ou de plusieurs chansons de café-concert !

Toutefois, je me promettais de donner tout ce qu'il me serait possible pour réveiller les sympathies dont nous savions pouvoir être assurés là-bas ; si je n'obtenais pas d'autres résultats ? et je n'en avais d'ailleurs pas d'autre à envisager ? ce serait tout de même autant de gagné ! Ceci mis à part, et c'était un point de vue légitime, je n'ai jamais eu la naïveté de croire que mes humbles refrains allaient, comme jadis le nez de dame Cléopâtre, changer la face du monde !

Le vrai, et je n'ai pas la fausse modestie de m'en cacher, c'est que je connus, dans toutes les villes de notre sœur latine, un incontestable succès ; j'ai amusé mon public, et je n'étais pas venu pour autre chose ! Je ne crois ps que mon voyage ait modifié en quoi que ce soit les sentiments de nos voisins ; s'ils se sont finalement rangés à nos côtés, c'est bien plus pour obéir au cri de leur conscience que pour satisfaire à je ne sais quel emballement irréfléchi... Si j'ai joué un rôle... "diplomatique", ce fut en m'efforçant de ne mécontenter personne : n'oublie pas en effet, qu'à l'époque, si les Italiens pouvaient me trouver sympathique, il y avait aussi chez eux des représentants des pays adverses... J'ai eu la joie de ne créer aucun incident, et je m'en suis félicité, simplement.

Il y eut, cependant, comme de juste, quelques situations pittoresques, d'ailleurs inévitables, mais qui n'entraînèrent aucun dommage. A Rome, le soir de mes débuts, il y avait dans la salle, outre le personnel des Ambassades d'Allemagne et d'Autriche ? au grand complet ? de nombreux députés Italiens, et la Grande-Duchesse de Mecklembourg, propre belle-mère du Kronprinz, qu'elle ne pouvait pas sentir, assurait-on (ah ! ces belles-mères !) ; tout ce beau monde installé dans les avant-scènes, autour de moi. Naturellement, je chantais en français, si bien que la plupart de ces personnages de marque ne saisissaient pas entièrement les paroles de mes couplets ; tout au plus, grâce à mes gestes et à la mimique dont je m'accompagnais, pouvaient-ils deviner parfois le sens de certaines allusions. Celles que je faisais à nos ennemis amusaient follement le public italien, qui les soulignait d'applaudissements enthousiastes. Comme, à chaque fois, ils se tournaient ostensiblement vers les loges où trônaient les représentants des nations visées, ceux-ci, n'y pouvant plus tenir sans sombrer sous le ridicule, sortirent bruyamment, au beau milieu d'une chanson, manifestant une évidente fureur. De fait, ils se rendirent incontinent à la Questure, où ils déposèrent une plainte, en demandant que mon répertoire subversif fût interdit...

Le Gouvernement, soucieux de ne pas sembler manquer à la neutralité qu'il s'imposait encore, désireux, on le conçoit, d'éviter tout ce qui pouvait risquer de créer des incidents diplomatiques, réprimait autant que possible les manifestations qui paraissaient de nature à froisser l'un des belligérants. Aussi, le lendemain soir, le directeur du Théâtre me fit-il prier de lui porter un exemplaire de chacune de mes chansons... Je lui remis mes petits formats, sans trop de méfiance... Seulement, au moment d'entrer en scène, alors que, suivant une habitude chère aux artistes en général, et à moi en particulier, je jetais par le trou du rideau un coup d'œil dans la salle, je remarquai, occupant l'avant-scène, un monsieur en habit, très dédoré, qui tenait en main mes exemplaires et semblait les consulter avec une extrême attention. Intrigué, quelque peu inquiet même, je m'informai aussitôt :

- C'est là, m'expliqua le Directeur, le Commissaire spécial envoyé par la Questure pour s'assurer que votre répertoire respecte strictement notre neutralité...

- Sapristi, m'écriai-je, c'est que certains numéros de mon programme sont sujets à caution sur ce point ...

- Ne vous effrayer pas ! Vous pouvez chanter ce que vous voudrez, le Commissaire spécial ne comprend pas un mot de français ...

- Pourtant, m'étonnai-je, à peine rassuré, celui que j'ai eu l'occasion de voir moi-même à la Questure parlait admirablement notre langue !

L'aimable directeur eut un bon sourire :

"Sans doute, répondit-il finement... aussi n'est--ce pas celui-là que l'on vous a envoyé ..."

Cette charmante et spirituelle attention en montrait plus que bien de bruyants manifestes sur les véritables sentiments de l'Italie d'alors ! Et la représentation se passa sans encombre, plus triomphale encore que la veille...

De même que je le faisais dans chaque ville de France, où je m'arrange toujours pour avoir un couplet d'apparence locale, j'avais demandé à mes auteurs, quelquefois même réalisé seul, des modifications de circonstance aux chansons que je comptais dire en Italie. C'est ainsi que Dans mon pays, ma dernière création d'avant-guère, donnait à Rome, comme dernier refrain, cette variante :

"Dans mon pays (bis) le gai soleil qui resplendit, oui ! a vu naître des hommes vaillants : le Général Joffre, ce conquérant !... Dans mon pays (bis) on se dévou' pour le Patri', oui ! C'est pourquoi, fièrement, je m'écrie : la France est la sœur de l'Italie ! Dans mon pays (bis) Gloire aux fils de Garibaldi !"

C'étaient chaque soir de folles acclamations à ces faciles paroles ; comme partout, les Romains me savaient gré de leur dire des choses qu'ils sentaient faites spécialement pour leur être agréables. Un soir, avant de commencer mon tour, je lus en scène un télégramme que je venais de recevoir de Jean Aicard, adressant cet éloquent salut à la capitale italienne :

"O Rome ! Nous tenons de ta main, nous, Gaulois, la beauté de nos arts et de nos justes Lois... Faire des vœux ardents pour la beauté de Rome, c'est vouloir l'héroïsme et la grandeur de l'homme !..."

Tu peux supposer quelle manifestation accueillit ce message ! Ce soir-là, en dépit de toutes les Questures, la foule chanta " La Marseillaise"... Et il en fut de même, ensuite, à Naples, à Florence, à Turin et à Gênes, que je visitai successivement...

Ce n'est pas d'ailleurs, le seul pays neutre où des faits analogues se produisirent. Dans les mêmes circonstances, et convaincu par des arguments identiques, je fus chanter en Suisse, Là, les consignes étaient forcément plus sévères. Sur les ordres du Conseil Fédéral, on interdisait partout les moindres chansons ayant trait à la guerre, de près ou de loin. La censure se montrait d'autant plus impitoyable qu'indépendamment d'une neutralité que le Gouvernement entendait jalousement faire respecter, il y avait beaucoup d'allemands en Suisse ? à ce moment plus que jamais ? et que la moindre manifestation, dans quelque sens que ce fût, eût pu prendre tout de suite les plus graves proportions.

C'est ce qu'on m'exposa dès mon arrivée à Genève... Un peu embarrassé, privé de mes meilleurs succès d'actualité, je débutai donc avec quelques refrains inoffensifs, des chansons "neutres", c'est le cas de le dire ! J'eus l'impression que ça allait fort bien ; je me disposais donc à continuer lorsque soudain, quelques voix, d'abord timides mais bientôt impératives et de plus en plus nombreuses, réclamèrent, parmi les applaudissements :

"Les croix de fer !... Les Ketjes !"...

Assez indécis, ne sachant trop ce que je devais faire, je risquai un petit laïus :

"Mesdames et messieurs, dis-je, je suis très touché de votre accueil flatteur, et je voudrais bien vous en remercier, en vous donnant le répertoire que vous souhaitez ... Je serais moi-même particulièrement heureux de vous chanter quelques-unes de nos jolies chansons patriotiques, si françaises... Mais on m'e la formellement interdit.... à cause des... de.. Enfin, parce qu'il peut y avoir dans la salle des gens à qui déplairait... Quelque désir, donc, que j'aie de vous être agréable, permettez-moi de me tenir à un répertoire... plus.... international...."

Eh bien, mon cher, si tu avais entendu ce chalut ! Le tumulte devint indescriptible :

- Non ! Non ! criait la foule : "les croix de fer !... Les Ketjes !"...

- Vive la France ! renchérissaient d'autres voix...

Je m'évertuais à saluer en remerciant, sans pouvoir placer un mot, et d'ailleurs fort incertain de ce que je pouvais faire ou dire. A ce moment, une magnifique gerbe de rose vint bomber à mes pieds ; en un salut plus profond, je ramassai le bouquet. Une carte s'y trouvait épinglée, sans enveloppe, ce qui me permit d'y lire au premier coup d'œil :

X...., Consul de France

Alors, ma foi, je n'hésitai plus ; sous l'égide de ces fleurs que je déposai devant moi, sur la boîte du souffleur, je me trouvais, en quelque sorte, en territoire national. Et, délibérément, j'annonçai : les crois de fer.

Le directeur, qui écoutait dans une avant-scène, bondit comme un fou, se précipitant vers les coulisses, en hurlant :

- Non ! non ! ... Pas ça ! Vous allez nous faire condamner !

Mais à présent, j'étais lancé ! L'infortuné patron, s'arrachant les cheveux, continuait à gémir derrière un portrait :

- Il va me faire fermer ma maison !

Pendant ce temps j'annonçai : "Ce qu'ils n'auront pas" ! Que suivirent sans autre hésitation "Les vaisseaux fantômes" et "Deutschland unter alles"...

Et derrière moi j'entendais toujours :

- Non ! non !... Sortez, mais sortez donc !...

Je repensai à mon audition de Marseille, où un autre directeur s'efforçait aussi de me faire quitter la scène, mais pour d'autres raisons...

Enfin, à bout d'arguments, et aussi de patience, le patron donna l'ordre faire baisser le rideau... Moyen suprême qui n'eut pas le résultat attendu. La salle avait déjà protesté en voyant s'accomplir la manœuvre ; mais, le rideau comportant en son milieu une ouverture, dite "à l'italienne", je revins tranquillement sur la scène, comme pour saluer une dernière fois. Les spectateurs, ravis de cette espièglerie , applaudirent de plus belle, exigeant que je chante encore, pour mieux marquer la victoire remportée sur l'administration ...

Et, tout d'un coup :

- La Marseillaise ! cria une voix...

Ce fut comme une secousse électrique ; toute la salle, maintenant, réclamait notre hymne national... Je dus m'exécuter ,et le refrain fut repris en chœur par la majeure partie des assistant...

L'affaire n'eut pas d'autres suites, grâce, sans doute, à l'intervention de notre représentant en Suisse, En tout cas, le lendemain, je fus laissé libre de mon répertoire ; quant au public, puisqu'on allait ainsi au-devant de ses désirs, il n'eut plus de raison de manifester et tout se passa dans le calme.

On m'a dit, ainsi, souvent demandé de chanter "La Marseillaise", et plusieurs fois j'ai dû y consentir : ce ne fut jamais, cependant, de gaîté de cœur. J'ai toujours trouvé qu'on abusait de cet hymne, et je ne me sentais guère qualifié, personnellement, pour l'interpréter comme il l'eût fallu ... D'autres n'ont pas eu les mêmes scrupules, et j'en connais même qui ont pris à ce propos d'excessives libertés. Je pourrais citer mainte anecdote à ce sujet, je me bornerai à celle-ci. Au cours d'un concert donné au profit des œuvres de guerre, à Paris, tandis que j'attendais mon tour, j'écoutais u baryton amateur doué d'une fort belle voix, qui ouvrait la représentation ? ainsi que cela se faisait couramment ? en chantant, lui aussi, "La Marseillaise". Au premier complet, je tressaille : notre homme chante "Contre nous, de la BARBARIE", au lieu de TYRANNIE, que porte le texte...

Interloqué, je murmure à mon accompagnateur :

- Comment : de la Barbarie  ... Mais il ne sait pas la Marseillaise !

Une de nos voisines, quelque admiratrice, peut-être du baryton, se retourne et me décoche, d'un air courroucé :

- Il la connaît mieux que vous !

- Alors, pourquoi dit-il "de la Barbarie", et non pas "de la tyrannie" ?

Et la dame, m'écrasant d'un profond mépris :

- Vous ne comprenez-donc pas que c'est exprès ; pour lui redonner de l'actualité !

Je ne pus que répondre, assez ironiquement :

- Excusez-moi, madame... J'arrive de province et je ne savais pas qu'on pût se permettre de collaborer avec Rouget de Lisle...

Pour ma part, en effet, je me suis toujours senti mieux à mon aise avec des refrains légers et faciles, celui par exemple que j'ai promené un peu partout en décembre 1917...

- Avec le sourire...

- Oui, tel en était le titre : paroles de Roger Myra, musique de notre ami Fernand Heintz...

"Avec le sourire nous devons souscrire..."

L'ai-je assez chanté dans tous les coins, même aux coins des rues ! En casquette, foulard au cou, enfoui dans mon pardessus le plus élimé, flanqué de deux musiciens ambulants sans emploi, je m'installais au hasard, sur les boulevards, aux terrasses des cafés, dans les théâtres, au foyer pendant l'entr'acte, à tous les carrefours... J'étais heureusement nanti d'un laissez-passer du Ministère des Finances, qui m'assurait l'aide indulgente et précieuse des "représentants de l'ordre"... Que de fois, sans cela, m'eût-on enjoint de circuler "et au trot". Car j'avais vraiment l'aspect d'un parfait goualeur de rues, et ceux qui, me connaissant peu, n'auraient pas été au courant, eussent sans doute hésité longtemps avant de convenir qu'il s'agissait bien de moi.

- En somme, cette fois, tu te trouvais réellement investi de mission officielle.

- Mon Dieu, oui ! Le Ministre des Finances d'alors m'a même délivré un satisfecit autographe :

"Au prestigieux "Camelot de l'Emprunt" Félix Mayol, qui a si bien mérité de la France en apportant son concours charmant à l'œuvre nationale, toute ma gratitude."

le 14-12-17.

Et c'est signé, tu vois... L. L. Klotz !

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Pendant cette campagne bénévole, un contrat me rappela à Toulouse. Je n'hésitai pas à glisser Avec le sourire au programme, ainsi que je l'avais fait à Paris. Mais, dans la cité de Clémence Isaure, ce ne fut pas du goût de tout le monde ; un soir, un titi m'asséna une lourde plaisanterie, qui mit toute la salle en joie. Une fois déchaîné, le public fut difficile à apaiser, encore que quelques spectateurs, plus raisonnables, se soient efforcés de m'y aider de leur mieux. Enfin, un peu de calme étant revenu, je déclarai, mi fâché, mi-ironique :

- Je n'ai jamais été accueilli comme vous le faites aujourd'hui... Aussi, je vous promets bien que je ne remettrai plus les pieds à Toulouse !

- Tu y es cependant retourné ?

- Parbleu !... Seulement, bien que plusieurs années se fussent déjà écoulées, il se trouvait quelques bougres qui n'avaient pas encore oublié d'aventure. Alors, dès le premier soir, à mon entrée en scène, une vois me cria :

"Ah ! ah !... Heureusement que vous aviez juré de ne plus revenir !"

A la sensation produite dans la salle, je me rendis compte qu'on avait dû, en me voyant annoncé, reparler de l'incident. Il importait que je me tire à mon honneur, sans paraître hésiter, d'une situation qui pouvait devenir facilement périlleuse. Je m'empressai donc de répondre par le petit speech suivant, dont j'eus tout lieu d'être satisfait, pour improvisé qu'il fût :

- J'ai en effet, pendant la guerre, déclaré que je ne remettrais plus les pieds ici... Mais, à ce moment, il n'y avait guère de Toulousains à Toulouse : la plupart se trouvaient au front, où ils défendaient vaillamment la France !... Je ne sais pas trop comment était composé le dernier public devant qui j'ai chanté, mais je puis assurer qu'il manquait de cette aimable correction que j'ai toujours eu tant de plaisir à rencontrer chez vous. En présence de ces gens sans éducation, qui n'étaient sûrement pas du pays, j'avais donc pris l'engagement qu'on vient de rappeler...

"Seulement, maintenant, la guerre est finie : les vrais Toulousains sont rentrés de leurs tranchées, en nous rapportant la Victoire. C'est donc pour eux que je Reviens !... et pour eux que je vais chanter !"

La bataille était brillamment gagnée... La salle entière applaudit ma déclaration, et mon numéro se passa, cette fois, aussi cordialement que de coutume... Depuis, je suis retourné plusieurs fois à Toulouse, et je n'y ai jamais plus connu d'autres anicroches...

- A part cet incident, léger en somme, la propagande pour l'emprunt a été, si je ne m'abuse, extrêmement efficace ?

- On a eu l'indulgence de me l'affirmer ; j'ai eu la faiblesse de la croire...

- De sorte que, durant toutes les années d'épreuves, tu as, en quelque sorte, accompli des miracles.

- Oh ! des miracles !

- Mais si : le Professeur Moure n'a-t-il pas déclaré :

"Vous avez fait entendre des sourds, leurs rires éclatants me l'ont prouvé !...

Ne vois-je pas ici trois lignes émouvantes, écrites, de la main gauche, par le glorieux Général Gouraud, qui a perdu son bras droit aux Dardanelles :

"Mille remercîments à Mayol... Pour mes soldats et pour moi... 16 juillet 1916" ?

Le colonel Jacob, commandant alors le 169me R.I. n'écrit-il pas, de son côté :

"Pont-sur-Meuse, près de Saint-Mihiel.

Nous n'oublierons jamais la matinée du 24 octobre 1916, où dans un pays dévasté par la guerre, Mayol, grand artiste adoré du public, est venu, sous le canon, à 8 kilomètres de lignes, nous donner quelques heures de joie, quelques heures d'oubli... Merci ! Et bravo !..."

D'autres attestations, non moins enthousiastes, témoignent, avec une ardente gratitude, que tu as encore été distraire nos poilus au Soumiat, à Florent, à Dubieville, trois points du front d'Argonne, respectivement situés à 8, 7, et 6 kilomètres de l'ennemi.

En voici même une qui débute ainsi :

"Sur le front, 25 octobre 1916 après un concert donné par Mayol à 1500 mètres de boches..." Signée : Colonel Girard, Commandant la 255me Brigade d'Infanterie..."

N'avais-je pas raison d'appeler cet émouvant carnet ton "livre d'or"...

- Tu brodes !

- Pas le moins du monde ! Tu préfèrerais peut-être, que je tienne secret ce que j'y ai
découvert ? Que je sache chaque page, pieusement enclos par tes soins, sèche un trèfle à quatre feuilles, venu de "là-bas"  ... N'est--ce pas, comme un reconnaissant vœu de bonheur, le naïf mais sincère hommage de ceux à qui tu allas si souvent porter, où qu'ils fussent, un peu de gaîté, d'espoir et de réconfort inclus dans les simples couplets d'une chanson populaire...

- Et française ?

- Mais oui, comme l'était ton geste !... N'a-t-on pas écrit :

"Il n'est pas que dans ses chansons que Mayol ait de jolis gestes"...

Ainsi, que tu le veuilles ou non, je révèlerai à propos de ta moisson de trèfles que sur certains, au dessus de la petite croix jaunie de leur feuillage, tu as planté, d'un crayon douloureux, une autre petite croix, noire celle-là, pour marquer que celui qui t'envoya ce brin symbolique est tombé pour la France, à la place même, peut-être, où il avait cueilli son humble souvenir, tendre et naïf comme l'âme d'une midinette... Et cela forme, au milieu du jardin, desséché, de tant de pieux hommages, comme la bordure, anonyme et funèbre, d'un petit cimetière du front...

- Justement, je conservais tout cela... ce carnet formait à mes yeux un sanctuaire, que nuls regards ne devaient profaner... Que veux-tu, ces lettres, ces vers, ces croquis, ces fleurettes, c'est un peu comme mes citations, à moi...

- Oui : de légitimes citations à l'ordre du cœur.

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