1938 : Dans mon cœur
ette chanson est tirée d’un film de Henry Decoin, Retour à l’Aube. Et Henry de me dire : "Le film est tiré d’une nouvelle de Vicki Baum ; l’action se situe en Hongrie, il va falloir que tu nous composes de la musique tzigane.".
Danielle Darrieux, la principale interprète du film, devait chanter une chanson typiquement tzigane. Une chanson tzigane… me voilà donc chargé de composer une chanson tzigane… hum…
Il faut savoir que presque toute la musique folklorique hongroise est le fruit de l’improvisation des violonistes tziganes qui laissent chanter leur cœur et traduisent sur leur violon ou leur cymbalum les sentiments de tout un peuple. Bref, il faut, pour ressentir profondément ce genre de musique, avoir, comme Franz Liszt, ou Franz Lehar, un peu de sang hongrois dans les veines. Or, ce n’est pas mon cas, je n’ai jamais eu d’aïeul hongrois, et il fallait pourtant tout de même que je fasse chanter Danielle Darrieux dans le style convenu.
Alors Henri Decoin m’a entraîné de force à Montmartre, avec Danielle Darrieux et d’autres amis, et de boîte en boîte, partout où l’on jouait de la musique de l’Europe Centrale, jusqu’à ce je sois littéralement soûlé par les sanglots longs des violons… Nous avions commencé à minuit, nous allions d’une boîte à l’autre, avec obligatoirement du champagne dans chacune des boîtes… A 4h du matin, je me suis endormi sur une banquette, mais on me réveilla afin que j’entende pour la dixième fois Otchi-(t)chornia ou Princesse Ksardas…
Au grand matin, encore dans les vapes et les oreilles bourdonnant de sonorités magyares, je me sentais hongrois des pieds à la tête… j’ai trouvé au piano mon thème typiquement hongrois, si typiquement hongrois que d’authentiques tziganes (je l’ai su plus tard) s’y sont eux-mêmes trompés !...