Jean Tranchant

Jean Tranchant fait partie de ces auteurs-compositeurs-interprètes dont on ne cite qu'une ou deux chansons soulignant qu'ils ont "aidé au renouveau de la chanson française" mais qu'on contourne habilement en disant que tel chanteur s'est servi de leur inspiration pour créer "autre chose" (sous-entendu de meilleur) ou que d'autres ont utilisé son approche avec plus de succès, etc., etc.

Remarquez que dans son cas, son dilettantisme a beaucoup contribué à le faire oublier car le Monsieur n'a jamais voulu faire partie de ces "professionnels"[de la chanson] qui, bon an, mal an, de générations en générations, tiennent à conserver un certain monopole sur ce qui doit être considéré comme bon ou mauvais.

Son éclectisme - car, en plus, il a touché à tout - est également déroutant et si, aujourd'hui, on cite ad nauseam son "Ici l'on pêche" (en ajoutant que Mireille a fait mieux), c'est peut-être parce qu'il a composé des choses qui ont difficilement passé la rampe :

Moi j'aimais ça, j'disais aux hommes
Qui me contaient leurs boniments
C'est pas la peine de l'dire à Rome
Si tu veux du plaisir prends-en !

("Sans repentir" - Marianne Oswald - 1933)

ou encore :

Moi, j'crache dans l'eau
Sur les poissons qui nagent
Ça fait des ronds rigolos
Et puis... ça soulage.

("Moi, j'crache dans l'eau" - Lucienne Boyer - 1933)

et que dire de ceci :

On habitait Porte de Saint-Ouen
Le père était tondeur de chiens
La mère faisait des lessives
Faut bien travailler pour qu'on vive.
Quand papa rentrait mécontent
Il tapait un peu sur maman
Ça lui faisait passer sa rage.
C'était vraiment un bon ménage.
Papa buvait bien quelquefois
Ça nous console quand on boit..

(Complainte du Kesoubah - Marianne Oswald - 1933)

Parmi ses compositions, des choses étonnantes de simplicité :

De plus, il n'a pas hésité à composer des paroles sur une magnifique chanson de Cesare-Andrea Bixio, celui-là même qui nous a donné "Le chaland qui passe" (voir à la page que nous avons consacrée à cette chanson), paroles qui fourniront à Lucienne Boyer un de ses grands succès, "J'aime tes grands yeux..."

Quant à ses mélodies et arrangements, on passe de la romance au refrain-swing, de quoi inspirer Trenet et toute la génération des années quarante et cinquante.

Côté interprète, y'a des ratés car, quoique. comme le laissent supposer les enregistrements qu'il nous a laissés, il était, paraît-il, en scène, quelque peu détaché.


Une courte biographie où l'on verra qu'il n'avait pas qu'une seule corde à son arc, et nous passerons ensuite à quelques prestations :

Il est né le 4 février 1904, à Paris, fils d'un membre du barreau. Il passa, lui-même, une licence de droit avant de se tourner du côté des Beaux-Arts d'où, grand admirateur de Modigliani, il se lança dans la peinture mais également dans la mode, la décoration, devenant touche-à-tout notamment dans le domaine de l'affiche, ce qui ne l'empêcha pas de créer de multiples objets d'art que s'arrachèrent, entre autres Chaplin et  Joséphine Baker. Il écrit aussi : des romans ; et comme il sait jouer du piano, il compose également des mélodies et des petites chansons que, très tôt, Lucienne Boyer mettra à son répertoire (dont "La Barque d'Yves" qui, n'est pas de son meilleur cru mais qui obtient un grand succès).

Suivront, dans la foulée, Joséphine Baker ("Ram-pam-pam"), Lys Gauty ("Départ") et surtout Marianne Oswald pour qui il compose des chansons d'une étrange signature, ex. : "La Complainte de Kesoubah", citée ci-dessus.

Pour les dames, il compose des chansons noires qui sont d'inspiration rive-gauche mais trente ans avant la lettre tout en se réservant, pour lui, dont le physique est celui d'un chanteur de charme, des choses plus légères telles que : "Il existe encore des bergères", "Allons à la mairie", "Le ciel est un oiseau bleu"...

Et il fait de la radio, passe au cinéma, compose de la musique pour des opérettes tout en continuant sa carrière d'affichistes et de peintre.

Interdit, lors de la triste épuration, pour deux ans de scène, disque, radio et film (la télévision n'existait pas encore !), il préfère s'exiler. Il  passe en Suisse puis, par la Belgique, en Amérique du Sud où, revenant à la peinture, il se contente de fonder et diriger quelques cabarets (où viendront chanter Chevalier, Trenet, Piaf et puis... Bécaud, Gréco, Patachou..) avant de revenir en France où la chanson a bien évolué. Il continue d'écrire cependant (pour Gréco, entre autres) et de participer à diverses émissions de télé tout en faisant quelques apparitions sur scène avant de disparaître le 8 avril 1972 sans avoir connu la gloire qu'il méritait.


Mais passons aux chansons...

Quelques thèmes tout d'abord qui donneront une idée du genre "Tranchant"

(Extraits seulement)

Lucienne Boyer

"La barque d'Yves" [*]

"Moi j'crache dans l'eau" [*]

Gilles et Julien

"La ballade du cordonnier" [*]

Elyane Célis

"Comme une chanson" [*]

Marianne Oswald

"La complainte de Kesoubah" [*]

"Sans repentir" [*]

Du chanteur Tranchant, comment ne pas citer, en un premier temps, son :

"Ici l'on pêche" [*]

Mais nous nous en voudrions de ne pas donner tout au long, cette chanson totalement swing :

"J'ai un cœur à chaque étage" [**]

Tranchant ?

Une œuvre à [re]découvrir.

"Pastel, élégance, légèreté et parfois fadeur, tribut à payer mais, après quatre-vingts années de règne de l'esprit caf'conc' sur la chanson, le sang neuf ne pouvait être apporté que de l'extérieur. Avec Tranchant, c,est un peu la bourgeoisie qui vint à la chanson."

(Louis-Jean Calvet - 10 ans de chanson française - Archipel, 2008).

Bourgeoisie ? - Bon d'accord mais Cole Porter était également un bourgeois...


[*] ces extraits sont tirés de divers repiquages sur CD toujours disponibles au moment où nous écrivons ces lignes.
[**] Orchestre sous la direction de Serge Glykson avec Stéphane Grapelli au violon. Disque 78 T Pathé 4459 (1938) - Faudra excuser la qualité et quelques sauts.