L'orchestre Jo Bouillon
Photo (tirée de l'album de Jacques Hélian chez Fillipacchi
Les grands orchestres du Music-Hall en France (1965))

Grands orchestres

Les grands ensembles musicaux auxquels on pense quand on se réfère à la chanson française de 1920 à 1945 furent sous la direction de : Jo Bouillon, Wal-Berg, Ray Ventura, Raymond Legrand, Jacques Hélian...

Ce ne furent naturellement pas les seuls grands orchestres à évoluer à cette époque mais ceux-là furent et demeurent encore les plus connus car, mis à part Roland Dorsay, Pierre Chagnon ou encore André Valsien, à quel spécialiste doit-on s'adresser aujourd'hui pour avoir des renseignements sur, mettons : Grégor et ses Grégoriens, Syd Seymour, Sellers et son Jazz Marseillais, Lucien Goldy, Ray Plexon, Alex Renard, Hubert Rostaing... ? (sans préjudice d'Aimé Barelli, Fred Melé et de nombreux autres, y compris les grands ensembles venus d'Angleterre, tels ceux de Jack Hylton et de Nobel Sissy qui ne dédaignèrent pas enregistrer en France.)

Dans l'ombre, pourtant, ils ont été nombreux à accompagner les grands interprètes du temps qui, avec leurs noms dans les hauts des affiches, reléguaient sans méchanceté mais reléguaient quand même ceux de leurs accompagnateurs dans ces petites notes qu'on retrouve parfois sur certains disques ou dont on peut lire, aujourd'hui, les noms dans ces petites notes dans le bas des pages des livrets inclus (pas toujours) dans ces coffrets dits "intégrales".

Il y a là une grande injustice car, derrière les chansons dont certaines sont devenues légendaires, on oublie souvent même de penser aux musiciens qui, pourtant, y ont sérieusement contribué.


Des exemples ?

Un clic sur un nom d'interprète conduit à sa fiche biographiques.

Alibert : "À Marseille, un soir"

Georgius : "Le genre de la maison"

Mayol : "La Matchiche"

Georges Milton : "La fille du bédouin"

Pas convaincu encore ? - Essayez donc ce qui suit :

Charles Trénet : "En quittant une ville"

Pas tous identifiés les orchestres derrière ces titres. - Pour Alibert, en fouillant quelque peu, on apprend le nom de Sellers et son Jazz Marseillais (sic). Pour Georgius, on soupçonne Jo Bouillon. Impossible de savoir pour Mayol ou Milton. Quant à Trénet, on parle d'un "accompagnement d'orchestre".



Une liste partielle des orchestres que nous avons pu retracer sur une centaine de titres, pris au hasard, nous a fourni une cinquantaine de noms. Et là-dessus, nous oublions des ensembles formés de musiciens appartenant à divers orchestres y compris ces ensembles qui, de semaines en semaines, de mois en mois, se formaient au gré du hasard parce que, se trouvaient, au même endroit, à un moment donné, des musiciens d'origines diverses, réunis temporairement sous un même nom. Les ensembles de Philippe Brun, par exemples, qui, de 1930 à 1938, furent, un jour, composés de musiciens de l'orchestre de Jack Hylton, le lendemain de ceux de Ray Ventura ou du Hot Quintet de France, Brun étant lui-même un membre de l'orchestre de Ray Ventura...


Reste quatre grands "noms" et, à ses grands noms, il nous arrive souvent de rattacher des chanteurs, des groupes, des paroliers ou des compositeurs : Georgius, Georges Guétary, Joséphine Baker (Jo Bouillon), Paul Misraki, André Hornez Henri Salvador (Ray Ventura), Roger Toussaint et Irène de Trébert (Raymond Legrand), Zappy Max, Francine Aubret mais surtout Jean Marco (Jacques Hélian) etc., etc.

Ces quatre grands n'ont pas connu la popularité de leurs homologues américains ni même anglais mais, pendant vingt, trente ans, du début des années trente jusqu'à la fin des années cinquante, ils finirent par être presque aussi connus que les interprètes qu'ils accompagnaient. - Et quand on pouvait se les payer, pourquoi pas les amener avec soi, en tournée ? - C'est ce que fit, entre autres, Maurice Chevalier avec l'orchestre de Raymond Legrand.


Un jour, peut-être, quelqu'un écrira la petite histoire des grands orchestres français (comme on l'a fait abondamment pour leurs équivalents américains ou anglais) [1] et pour cela, peut-être faudra-t-il remonter aux premiers chefs d'orchestre du début du siècle, les premiers à être enregistrés, à Bosc, par exemple, qui dirigeait l'Orchestre des Folies Bergère, à Paul Solomon qui accompagna au piano ou qui dirigea l'orchestre derrière presque tous les enregistrements de l' APGA et comment oublier l'Orchestre de la Garde Républicaine dont les multiples enregistrements se retrouvent encore aujourd'hui dans toutes les foires ou comptoirs de disques anciens. On pourra ainsi apprendre comment de la musique de valse et de marche, graduellement, on est passé au Cake-Walk, puis au ragtime et finalement aux ensembles plus ou moins jazzy de la fin des années vingt. - Chose certaine, on ne passera pas par dessus, sauf si on fait exprès, un certain Roland Dorsay qui, dès le milieu des années vingt intéressa suffisamment de musiciens pour monter un orchestre amateur sur la base de celui de Paul Whiteman aux USA ou des orchestres similaires en Angleterre.

Parmi les musiciens de cet orchestre d'amateurs : Jo Bouillon, Jacques Hélian, Raymond Ventura et... Raymond Legrand.

[1] Consulter à cet égard le magnifique album de Jacques Hélian chez Fillipacchi Les grands orchestres du Music-Hall en France (1965)





Ray Ventura

Il est né le 16 avril 1908 à Paris. Il a 22 ans lorsqu'en 1930 il fonde un petit orchestre qui deviendra plus tard celui de Ray Ventura et ses collégiens. Son but est non seulement de jouer de la musique française "à l'américaine" mais de mettre en évidence ses musiciens, de monter des spectacles aussi où tous les membres de son ensemble participeront à des "sketches" où les chansons seront mimées en même temps que chanter. - Il s'adjoint un compositeur, Paul Misraki, un arrangeur "américain", Raymond Legrand. - Cet orchestre perdurera tout au long des années trente, pendant la guerre et seule la mode, début 1950, aura raison de sa popularité.

Sous son influence, des orchestres similaires voient le jour : celui de Fred Adison [2], celui de Jo Bouillon [3] et de nombreux autres.

Ses grands succès : "Tout va très bien, Madame la Marquise" (de Paul Misraki, à partir d'un sketch de Bach et Laverne[4], "Ça vaut mieux que d'attraper la scarlatine" (Paul Misraki et A. Hornez) et "On ira pendre notre linge sur la ligne Siegfried" (de Kennedy et Carr, adapté par Misraki, toujours et encore, Misraki à qui nous dédirons une page éventuellement.

Ray Ventura est décédé le 29 mars 1979 à Palma de Majorque.


[2] Albert Lapeyrère, dit Fred Adison, né à Bordeaux en 1908, décédé en 1996. Étudie le piano, puis le violon et enfin la batterie avant de prendre la tête d'un orchestre qu'on entendra à Paris dès le début des années trente. Ses grands succès : "Le petit train départemental" (1935), "Quand un gendarme rit" (1936), "On va se faire sonner les cloches" (1937), "Le swing à l'école" (1940) mais d'abord et surtout une scie qui sera reprise par les Comedians Harmonists, Léon Raiter, Ray Ventura, Georges Milton (et autres) : "Avec les pompiers" (1934) - Photo (tirée de l'album de Jacques Hélian chez Fillipacchi Les grands orchestres du Music-Hall en France (1965))

[3] Originaire de Montpellier, Jo Bouillon, violoniste, se retrouve chez Gaumont au début des années trente puis, vers 1934-1935, à la tête d'un orchestre de 15 musiciens qui se produira sur toutes les scènes parisiennes et en province jusqu'en 1939. Parallèlement à cette activité, il accompagne Georgius (notamment dans son Théâtre chantant), Chevalier, Mistinguett avec lesquels il fera de nombreux enregistrements. - Après avoir remonté son orchestre en 1940 ou 1941, il poursuit son activité jusqu'en 1955 non sans avoir fait de nombreuses tournées avec Joséphine Baker (dont il sera le quatrième époux). - Un certain  Lambros Worloou mieux connu par la suite sous le nom de Georges Guétary sera, un temps, son chanteur attitré mais feront parti de son ensemble à divers moments, outre Jacques Hélian : Franck Pourcel, Georges Jouvin, Roland Gerbeau...

[4] pour la petite histoire relative à cette chanson, voir : " Tout va très bien..."


 

Jacques Hélian

Voir ici.

Le deuxième en ligne de ses grands orchestres est celui de Jacques Hélian, né à Paris le 7 juin 1912. Sa grande popularité viendra après la guerre, la deuxième. Il n'appartient donc pas à cette période qui va Du Temps des Cerises aux Feuilles Mortes qui fait l'objet de ce site mais il est dans la parfaite continuité des ensembles des années trente.

La création de son orchestre date de 1938. Mais mobilisé en 1939 à la déclaration de la guerre, fait prisonnier, il ne revient à Paris qu'en 1943. Il attend, sagement, la Libération pour reprendre ses activités de Chef d'orchestre. Ce qu'il fait avec éclat en lançant, en 1944, une chanson de Vandair et Bourtayre qui aura un immense succès : "Fleur de Paris".

Véritable hymne de la Libération, elle deviendra l'indicatif de l'orchestre.

Nous comptons parmi les chanteurs : Zappy Max, Jo Charrier, - mais surtout un chanteur très remarqué qui, malheureusement se tuera dans un accident de voiture en 1953 : Jean Marco [5], et parmi les chanteuses : Francine Aubret, Francine Claudel, Ginette Garcin, ... et, fin 1949, il innove et s'adjoint un trio vocal, les Hélianes. Claude Evelyne, Nadine Young, Rita Castel furent les trois premières.

De toutes les grandes formations, celle de Jacques Hélian sera celle qui durera le plus longtemps. Le nombre d'enregistrements de l'orchestre est impressionant : disons 490 à quelques unités près !

Ses grands succès... difficile de faire un choix ! "Fleur de Paris", cité ci-dessus, "Le Porte-Bonheur" (Kubnick et Gasté), "C'est si bon" (Hornez et Betti), "Étoile des neiges" (Plante et Winkler), ... un très connu "Luna Rossa" (Bonifay et Vian)...

Jacques Hélian est décédé le 29 juin 1986 à Paris.

[5] Jean Marco est né Marcopoulos à Constantinople, ce qui en fait un turc de naissance mais loin d'être d'origine turque, il faisait partie de ces minorités grecques et arméniennes, précisément maltraités par les Turcs et contraint à l'exil (pour ceux qui n'y avaient pas été massacrés !) dans les années 20. Son père, tailleur de son métier, était le propriétaire d'un magasin, rue de Lancry à Paris. (Merci à Monsieur E. C. rue Notre-Dame-des-Champs, à Paris pour ces renseignements.)


Raymond Legrand

Moins spectaculaire que ces deux rivaux, Raymond Legrand, né à Paris le 23 mai 1908, connaîtra ses plus grands succès entre 1940 et 1955. - Parmi ses interprètes, il faut retenir les noms de Roger Toussaint ("El Rancho Grande", "Le clocher de mon cœur", "Comme une chanson"...) et d'Irène de Trébert - comment oublier Irène de Trébert ?) ("Mademoiselle Swing", "La guitare à Chiquita", "Et j'ai baissé les yeux"...) dont nous aurons également l'occasion de reparler.

Moins jazzy que Ray Ventura ou Jacques Hélian, l'orchestre de Raymond Legrand est surtout connu pour ses arrangements recherchées, surprenants par leur diversité. - Son fils, Michel, allait le suivre dans cette direction.

Raymond Legrand est décédé en 1974 à Paris.


 

Illustrations musicales ? - Pourquoi pas.

On trouvera tout d'abord, au numéro 48 de nos pages sur la chanson française du Temps des cerises aux Feuilles mortes le grand succès de Jacques Hélian, "Fleur de Paris" (paroles de Maurice Vandair, musique d'Henri Bourtayre).

Du même nous avons choisi une chanson(d'A. Hornez et de H. Betti) pas tout à fait de notre période - puisqu'elle date de 1948 - mais qui illustre très bien de ce qu'il pouvait faire d'une chanson qui n'était peut-être pas du domaine du grand orchestre et qui met en vedette, double bonheur, la voix de Jean Marco.

"C'est si bon" - Jacques Hélian - 1948

De Ray Ventura, on retrouvera son archi connu "Tout va très bien Madame la Marquise" au numéro 37 de nos pages sur la chanson française du Temps des cerises aux Feuilles mortes mais nous avons préféré nous en tenir à deux chansons peu connues parmi ces nombreux enregistrements qui illustreront parfaitement la raison de la popularité de son ensemble (d'A. Hornez et P. Misraki).

"Tiens !... Tiens !... Tiens !..." - 1939

"Sans vous" - 1947

Irène de Trébert que, souvent, accompagnait - comme c'est le cas ici - Raymond Legrand :

"Et j'ai baissé les yeux" - 1943

(de Bruno Coquatrix)


"Mademoiselle Swing" - 1942

(de Raymond Legrand - Louis Poterat)