Bach et Laverne

Tout va très bien Madame la Marquise

1935

On connaît sinon les paroles au complet, tout au moins le refrain.

Un des grands succès de Ray Ventura et de ses Collégiens qui se termine par :

"Et bien voilà, Madame la Marquise
Apprenant qu'il était ruiné
À peine fut- il revenu de sa surprise
Que'Monsieur le Marquis s'est suicidé
Et c'est en ramassant la pelle
Qu'il renversa toutes les chandelles
Mettant le feu à tout le château
Qui s'consumma de bas en haut
Le vent soufflant sur l'incendie
Le propagea sur l'écurie
Et c'est ainsi qu'en un moment
On vit périr votre jument..."


Paroles

À l'origine, les paroles de cette chanson furent attribuées à Paul Misraki (musique de Ray Ventura) mais comme elle ressemblait étrangement à un sketch créé quatre ans auparavant par Bach et Laverne, en l'espace de quelques mois, les noms de ces deux compères furent ajoutés aux éditions subséquentes.

Dans le livret accompagnant le coffret Bach et Laverne, la compil ! (EPM 984482) Jean Buzelin cite en effet ceci :

"Un soir, raconte Saltano, Laverne rentre affolé dans la loge de son partenaire en s'écriant : As- tu entendu ? Le sketch ! Paul Misraki en a fait une chanson !" [...] Lorsqu'il écrit ses souvenirs durant l'été 1941, Henry Laverne reste très évasif et revendique avec Bach l'idée de la mise en musique de "Tout va bien... M'sieur l'Marquis..." [...] De son côté, Jacques Hélian, dans son son livre sur les grands orchestres français, en attribue l'idée à Louis Gasté [*] qui, racontant l'histoire aux membres de l'orchestre, se la serait fait piquer par Misraki."


[*] Guitariste dans l'orchestre de Joséphine Baker, membre- fondateur de l'orchestre de Ray Ventura et prolifique compositeur ( Jacques Pills ["Avec son ukulele"], Léo Marjane ["L'âme du diable"], Yves Montand ["Luna Park"], Line Renaud - qu'il épousera en 1950 - ["Ma cabane au Canada"], etc., etc. - Né à Paris en 1908, mort en 1995, il atteindra la renommée mondiale avec "Feelings" - attribué à tort au compositeur brésilien Morris Albert (en 1978) alors que c'était une copie de "Pour toi", une chanson qu'il avait composée 21 ans auparavant pour un film d'Henri Decoin, Le feu aux poudres (un retentissant procès lui donna raison).


Fort possible.

Dans son Alphonse Allais, François Caradec † donne cependant à cette chanson (et conséquemment au sketch de Bach et Laverne) une autre origine :

"Quittant le Chat Noir [*] avec toute l'équipe du journal pour fonder La Vie drôle avec Alphonse llais, Gabriel de Lautrec y signe le 16 décembre 1893, "H. de Lautrec" une "Comédie anglaise" fort drôle, - si drôle qu'en 1936, quarante- trois ans plus tard, elle est froidement plagiée par Paul Misraki et fait le succès de Ray Ventura et ses collégiens sous le titre "Tout va très bien, Madame la Marquise...""

[*] Voir à Rodolphe Salis

(Ce qui prouve que, parfois, nous faisons des lectures sérieuses)

Le texte de cette comédie anglaise est ici.

Effectivement fort drôle parce que très brève et mordante mais disons qu'on est loin du sketch de Bach et Laverne...

Sauf que ce n'est pas fini :

Daniel Nevers, dans le livret accompagnant le coffret consacré à Ray Ventura (même éditeur 984382), soutient que cette suite de rebondissements catastrophiques proviendrait d'une nouvelle d'Alexandre Dumas...

Pourquoi pas ? - Misraki plagiant Bach et Laverne plagiant Gabriel de Lautrec plagiant Dumas... Lequel ? Dumas père (1802- 1870) ou Dumas fils (1824- 1895) ? Parce que Daniel Nevers ne cite pas la source ; parce que... on aurait pu parler de Ponson du Terrail (1829- 1871) tant qu'à y être ; qui mieux que lui, en effet, avec son Rocambole...

Quoiqu'il en soit, on peut revenir aux sources, c'est- à- dire au sketch précédant la chanson qui, on le verra, en fait de catastrophes, n'a rien à envier à la chanson de Ventura.

Le voici, dans son intégrité, tel qu'enregistré en 1931, par Bach et Laverne :

Disque Odéon 238.467

Allô, allô, James, quelles nouvelles
Absente depuis quinze jours,
Au bout du fil je vous appelle
Que trouverai- je à mon retour ?
Tout va très bien, madame la Marquise
Tout va très bien, tout va très bien
Pourtant il faut, il faut que l'on vous dise
On déplore un tout petit rien
Un incident, une bêtise,
La mort de votre jument grise
Mais à part ça, Madame la Marquise
Tout va très bien, tout va très bien !
Allô, allô, Martin, quelles nouvelles
Ma jument grise, morte aujourd'hui ?
Expliquez moi, cocher fidèle,
Comment cela s'est- il produit ?

Cela n'est rien, madame la Marquise
Cela n'est rien, tout va très,
Pourtant il faut, il faut que l'on vous dise
On déplore un tout petit rien
Elle a périt dans l'incendie
Qui détruisit vos écuries
Mais à part ça, madame la Marquise
Tout va très bien, tout va très bien !

Allô, allô, Pascal, quelles nouvelles
Mes écuries ont donc brûlé ?
Expliquez moi, mon chef modèle
Comment cela s'est- il passé
Cela n'est rien, madame la Marquise,
Cela n'est rien, tout va très bien !
Pourtant il faut, il faut que l'on vous dise
On déplore un tout petit rien
Si l'écurie brûla madame,
C'est qu'le château était en flamme,
Mais à part ça, madame la Marquise
Tout va très bien, tout va très bien !

Allô, allô, Lucas, quelles nouvelles
Notre château est donc détruit ?
Expliquez moi car je chancelle !
Comment cela s'est- il produit ?
Eh! bien voilà, madame la Marquise
Apprenant qu'il était ruiné
A peine fut- il rev'nu de sa surprise
Qu' Monsieur l'Marquis s'est suicidé
Et c'est en ramassant la pelle
Qu'il renversa toutes les chandelles
Mettant le feu à tout l'château
Qui s'consuma de bas en haut
Le vent souflant sur l'incendie,
Le propageant sur l'écurie
Et c'est ainsi qu'en un moment
On vit périr votre jument
Mais à part ça, madame la Marquise
Tout va très bien,tout va très bien !


Ajout (9 décembre 2007)

Monsieur Jean Vircoulon (Sainte- Foy- La- Grande, Gironde) nous informe avoir publié, en 1987, un article sur ce thème dans la Revue Historique et Archéologique du Libournais (Tome LV, n° 203).

En voici l'essentiel :

"1935, Tout va très bien, Madame la marquise... "

Un demi- siècle auparavant, ce même type de récit connaissait une certaine popularité dans le Gers ou... en Autriche.

Pour le Gers, extrait de l'œuvre de Jean- François- Zéphirin Bladé, voici l'un des récits les plus charmants de ce Gascon qui, au dire d'Édouard Dulac, dérida jusqu'aux Parisiens "du Nord" :

"Un jour de marché, un bordier arrive chez son maître.
- Bonjour, Monsieur.
- Adieu Joanille. Qu'y a- t- il de nouveau à la Métairie ?
- Rien ; certes, Monsieur, sinon que votre chien est mort.
- Pauvre bête ! et de quoi est- il mort ?
- Monsieur, il est mort d'avoir trop mangé de viande, de la viande de vache.
- De la viande de vache ? On a donc a tué une vache dans le voisinage ?
- Non, Monsieur, ce sont les vôtres qui sont mortes.
- Mortes, mes vaches ! et de quoi donc, mon Dieu ?
- Parce qu'elles avaient charrié trop d'eau, Monsieur.
- Tu me fais mourir ; et pourquoi charrier tant d'eau ?
- Monsieur, pour éteindre le feu.
- Quel feu ?
- Celui qui avait pris à la métairie, Monsieur.
- Le feu a pris à la métairie ?
- Oui, Monsieur, tout est brûlé.
- Tout est brûlé ?
- Tout est brûlé. Les vaches et le chien sont morts...
A part cela, Monsieur, rien de nouveau
".

L'Autrichien Grün, qui était comte d'Auersperg et qui connut la célébrité sous le pseudonyme d'Anastasius, écrivait, quant à lui (avant 1883) :

Le Messager

Le comte revient du tournoi, son valet se précipite à sa rencontre.
- Ah ? ça, d'où viens- tu ? Où cours- tu d'un pas si précipité, mon garçon ?
- Je vais aussi vite que je peux me chercher dans les environs un logis.
- Un logis ? Qu'est- il arrivé chez moi ? Réponds sans tarder.
- Rien d'extraordinaire. Seulement votre petit chien blanc areçu une blessure mortelle.
- Mon petit chien, fidèle, blessé à mort ? Comment cela lui est- il arrivé ? Dis- le moi.
- Votre cheval favori s'est élancé sur lui tout épouvanté, et puis il a couru du côté du torrent et il s'y est jeté.
- Mon beau cheval, l'honneur de mon écurie ! qu'est- ce qui lui a fait peur à cette pauvre bête ?
- Si je m'en rends bien compte, ce qui l'effraya, ce dut être de voir votre fils tomber par la fenêtre.
- Mon fils  ! ai- je cette consolation qu'il vive encore ? Ma bien aimée femme le soigne de son mieux, n'est- ce pas ?
- Ce fut un terrible coup pour la comtesse quand elle vit le cadavre de notre jeune maître étendu devant elle !
- E quoi, lorsque tant de malheurs fondent sur une maison, imbécile, tu t'en éloignes !
- Votre maison  ! Ah ! n'en parlez plus ! A la place, vous ne trouverez que cendre et charbon.
- La femme qui le veillait s'endormit près du cadavre, le feu prit à ses vêtements et à ses cheveux. L'incendie activé par le vent a tout brûlé, château, écurie, jusqu'au mobilier. Cette catastrophe n'a épargné que moi : il fallait qu'il restât quelqu'un pour vous l'annoncer avec précaution"
.


Bibliographie

Adrien Lavergne, Jean- François Bladé Auch, 1904

Édouard Dulac, Traditions gasconnes, dans Revue Hebdomadaire, 28 décembre 1912, p. 511.

Gaston Guillaume, Jean- François Bladé et les contes populaires de la Gascogne, Delmas, Bordeaux, 1941 à 1943.

Collectif, Les poètes du foyer, poésies allemandes, Ed. Soc. Bibliographique, 1883, p. 38 et 39.


Ajout (25 mars 2008)

Misraki plagiant Bach et Laverne plagiant Gabriel de Lautrec plagiant Dumas plagiant Jean- François-Zéphirin Bladé plagiant Anastasius... ?

Voici que Madame Marjorie Burghat nous écrivait récemment :

"Je voulais simplement vous signaler, en complément aux renseignements que vous donnez sur l'origine du texte "Tout va très bien, Madame la Marquise", que ce motif narratif est encore plus ancien que vous ne le pensiez: il remonte au Moyen Âge, au XIIe siècle pour être précise. Il était alors utilisé non comme un "sketch" mais comme un "exemplum", - Vous trouverez des précisions et références précises dans cet article disponible en ligne (et qui cite d'ailleurs votre site en note) :

http://www.hottopos.com/rih10/lauand_a.pdf

Lecture faite, il s'avère en effet qu'un certain Pedro Alfonso, né Moshe Sefardi, un traducteur- savant- médecin- etc., converti au catholicisme en 1106, a écrit un récit semblable sauf qu'à l'inverse d'une marquise demandant des nouvelles, c'est à un serviteur que revient le rôle de raconter à son maître, plus ou moins malicieusement, ce qui s'est passé durant son absence...


Ajout (01 septembre 2009)

Avec l'amabilité et la permission du Professeur Jean Laua, auteur de l'article cité ci- dessus, c'est avec grand plaisir que nous pouvons ajouter, aujourd'hui, le texte de cette "Marquise" du Moyen-Âge, en portugais et dans la traduction qu'en a faite Monsieur Vincent Massard de Carreço (Portugal) :

Contam que o senhor voltava do mercado, todo contente pelo bom lucro que tinha auferido. E veio Maimundo a seu encontro.
O senhor, vendoo, temeu que viesse dar más notícias, como era de costume, e advertiuo:
Olha lá, Maimundo, não me venhas com más notícias!
E o servo respondeu :
Não tenho más notícias, senhor, só que nossa cadelinha Bispella morreu.
Como foi que ela morreu ? perguntou o senhor.
Nossa mula, assustada, quebrou o cabresto e, ao fugir, esmagoua sob suas patas.
E o que aconteceu com a mula ?
Caiu no poço e morreu.
E como foi que ela se assustou ?
É que teu filho caiu do terraço e morreu. Com a queda, a mula assustouse.
E a mãe do menino, como está ?
Morreu de dor pela perda do filho.
E quem está tomando conta da casa?
Ninguém, porque virou cinzas: a casa e tudo o que nela havia.
Como começou o incêndio ?
Na mesma noite em que a senhora morreu, a criada, no velório pela senhora defunta, esqueceu uma vela acesa na câmara e começou o incêndio, que se espalhou pela casa toda.
E onde está a criada ?.
Ela quis apagar o fogo, mas caiulhe uma viga na cabeça e ela morreu.
E tu, como conseguiste escapar, sendo tão preguiçoso ?
Quando vi a moça morta, fugi.
O senhor procurou abrigo num vizinho que o acolheu e exortouo a enfrentar cristãmente as adversidades.

On raconte que le maître revenait du marché, tout content du bénéfice qu'il y avait obtenu. Il vit Maimundo venir à sa rencontre. Craignant qu'à son habitude, ce dernier vienne lui apporter de mauvaises nouvelles, il l'avertit :

- Attention, Maimundo, ne viens pas avec de mauvaises nouvelles !
Le serviteur répondit :
- Je n'ai pas de mauvaises nouvelles, maître, à part la mort de notre chienne Bispella.
- Comment est- elle morte ?
- Notre mule, effrayée, a rompu son licol et, en fuyant, a écrasé la pauvre bête sous ses sabots.
- Et qu'est- il arrivé à la mule ?
- Elle est tombée dans le puits et elle est morte.
- Et pourquoi était- elle paniquée ?
- C'est quand ton fils est tombé de la terrasse et est mort. La chute a effrayé la mule.
- Et la mère de mon fils ? Comment va- t- elle ?
- Elle est morte de douleur à cause de la perte de son fils.
- Et qui s'occupe de la maison ?
- Personne, parce que ce n'est plus qu'un tas de cendres : la maison et tout ce qu'il y avait dedans.
- Comment s'est produit l'incendie ?
- La nuit même où votre femme est morte, la servante, lors de la veillée funèbre, a oublié un cierge allumé dans la chambre et l'incendie a débuté et s'est répandu dans toute la maison.
- Et où est la servante ?
- Elle a essayé d'éteindre l'incendie, mais une poutre lui est tombée sur la tête et elle en est morte.
- Et toi, si paresseux, comment as- tu réussi à t'en échapper ?
- Quand j'ai vu la servante morte, j'ai fui.

Le maître chercha asile chez un voisin qui l'exhorta à affronter chrétiennement l'adversité.


À quand le prochain ajout ?