[*]





















(collection Robert Thérien)















Delmet  cahier : Les plus belles chansons
Enoch et Cie Éditeurs - circa 1930

Paul Delmet

Jusqu'à ce que la télévision remplace le traditionnel piano qu'on retrouvait dans toutes les maisons bourgeoises du siècle dernier (et de la fin de l'autre avant), lorsque des fiançailles avaient lieu, si on donnait une petite fête, si un oncle "qui savait chanter" était de passage, on était sûr d'entendre, sinon plusieurs, au moins une chanson de Paul Delmet.

Il est né en 1862. Sa jeunesse, il la passe dans des chorales et des chœurs de chant (celui des Concerts Colonne, entre autres) et lorsqu'il commence à travailler, il est graveur de notes de musique dans un atelier d'imprimerie.

Il n'est pas grand ; il porte la barbe ; il est non pas mince mais fluet ; il a, de surcroît, de petites lunettes et même un œil de verre.

Tout en lui ne le destine pas à chanter des chansons d'amour mais il s'obstine (ce que fera, soixante ans après, un certain Aznavour...) sur des poèmes et des paroles qu'il recueille ici et là (dont chez Botrel) ; il écrit de la musique ; il chante également les chansons des autres. "Quand les lilas refleuriront", par exemple, de son camarade Georges Huyot dit George Auriol, secrétaire à partir de 1885 du Chat Noir.

Il aurait été professeur de chant dans un couvent qu'on l'aurait fort apprécié mais c'est au Chat Noir de Rodolphe Salis qu'il décide de faire ses débuts. - Contre toutes attentes, il a du succès. - Il en aura jusqu'à sa mort, en 1904.

Sa spécialité : la romance.

Sa voix, paraît-il, était juste, bien timbré et grave.

Son public était celui des dames, bourgeoises pour la plupart, qui venaient l'entendre, à Ba-Ta-Clan, au Divan Japonais et ailleurs.

Il eut un grand succès et ses chansons, débarrassées des banalités de l'époque, touchaient les cœurs.

On le chante encore aujourd'hui - moins peut-être qu'à une certaine époque mais Nougaro l'a endisqué ; Cora Vaucaire aussi, et puis Lys Gauty, Mouloudji, Roland Gerbeau, André Claveau, Reda Caire, Patachou, Richard Anthony, Francis Lemarque et surtout celui qu'on a considéré longtemps comme son successeur : Jean Lumière. - Quant à Tino Rossi, on ne peut le passer sous silence car c'est lui qui personnifiait  Paul Delmet à l'écran dans "Envoi de Fleurs" de Jean Stelli (en 1950).

(André Claveau fait une brève apparition en Paul Delmet dans French Cancan de Renoir en 1955 - il y chante le refrain des "petits pavés"...) - Voir à French Cancan - Films


Parmi ses chansons

  • "Envoi de fleurs", naturellement (Henri Bernard)
  • "Charme d'amour" (Maurice Boukay)
  • "Stances à Manon" (idem)
  • "Petit Chagrin" (idem)
  • "Vous êtes si jolie !" (Léon Suès)
  • "Le vieux mendiant" (Paul Delmet / Henri Bernard)
  • "Berceuse d'amour" (Paul Delmet)
  • "Tout simplement" (Maurice Boukay)
  • "Les mamans" (Théodore Botrel)
  • "La petite église" (Charles Fallot)
  • "Mélancolie" (Delmet)
  • "Le baiser promis" (Abel)
  • "Chanson frêle" (Paul Delmet)
  • "Chanson pour ma mère" (Vadorin de Volgré)
  • "La petite étoile" (Charles Fallot)
  • "Quand nous serons vieux" (Paul Delmet)

    etc.

Sa chanson la plus connue demeure "Les petits pavés", mentionnée ci-dessus, qui est d'une étonnante facture.  - À se demander comment  elle a pu non seulement passer mais durer. - De tous les succès de Delmet, c'est le seul que Tino Rossi ne chanta pas dans "Envoi de fleurs" mais que ne dédaigna pas Jean Lumière qui en fit une version non seulement adéquate mais remarquable par sa simplicité  : accompagnement de piano seul.  (Voir ci-dessous)

D'autres versions l'avait précédée : voir aux pages dédiées à : Lys Gauty et à Madame Rollini


Petits formats


Enregistrements

Voir à "Vous êtes si jolie", une page qui contient les paroles et donne accès à quatre versions de cette chanson datant de 1896.

Voir à Jean Lumière pour "Envoi de fleurs", "Quand nous serons vieux" et  "Les petits pavés".


[*] Collection Jean-Yves Patte


Ajout du 6 février 2013

Sur Paul Delmet, dans Montmartre et ses chansons de Paris de Léon de Bercy (Paris, 1902).

Ce Parisien, myope, gavroche, sceptique, officier de l'Instruction Publique et compositeur de musique atteindra la quarantaine le 17 juin 1902. À douze ans, rossignolait déjà à la maîtrise de Saint-Vincent-de-Paul, où sa voix très pure de soprano charmait et distrayait tout à la fois les fidèles. Cependant, il dut – nous raconte Valbel – s'arrêter net un jour au beau milieu d'un O Salutaris pendant une messe de mariage qu'on célébrait à l'église Saint-Eugène. Delmet, qui était alors jeune homme, crut devenir fou de rage et de désespoir. Mais le lendemain, ô joie! il se découvrait un superbe timbre de baryton.

À part quelques conseils de M. Archaimbaud, professeur au Conservatoire, Delmet ne reçut de leçon d'aucun maître ; c'est dire qu'il s'est fait tout seul. Il avait embrassé la profession de graveur de musique et, afin d'entretenir son organe, il allait fréquemment chanter dans des sociétés lyriques ou dans des concerts d'amateurs. L'ayant entendu un soir détailler je ne sais plus quelle romance, et séduit tant par la beauté de sa voix que par la pureté de sa diction, le poète Albert Tinchant, qui tenait alors le piano aux goguettes du Chat Noir, voulut à toute force présenter le jeune virtuose à Rodolphe Salis. Ce dernier l'agréa immédiatement et lui accorda libre accès aux réunions du dimanche. Toutefois, Tinchant souhaitait pour son pupille d'autres succès que ceux qu'il s'acquérait chaque jour comme chanteur.

" - Pourquoi ne composerais-tu pas de la musique ? lui demanda-t-il.

"- Oui, mais c'est que..., hésita Delmet.

"- Bah! essaie toujours."

Et le poète confia à son ami quelques pièces de vers, dont ce Joli Mai qu'a vite popularisé la mélodie originale et bien personnelle écrite par Delmet, du jour au lendemain:

Il va fleurir le joli mai.
Quoi! toutes celles que j'aimais
Déjà parties!
Ainsi s'en vont, en leurs atours,
Jeunes comme vieilles amours
Désassorties!

Bonjour, bonsoir, on s'est aimé.
Dans sa robe blanche, embaumé,
On porte en terre
Le pauvre cher songe meurtri,
Si doux à l'homme endolori
Et solitaire.

Dans les bois, par les champs de blé,
A l'ombre du boudoir troublé
De parfums roses,
D'autres folles l'enlaceront
Et dans leurs baisers lui diront
Les mêmes choses.

Lorsqu'il aura bien, cabotin,
Fait près des filles le pantin,
Meure son âme!
Il sentira qu'il est trop las
Pour aimer encore ici-bas,
Et prendra femme.

Ce fut une révélation; la note nouvelle apportée par le jeune compositeur enchanta le public, et Salis s'attacha définitivement Paul Delmet, qui, entré au Chat Noir en 1886, n'en quitta que pour suivre son camarade Meusy aux Décadents et au Chien-Noir. On l'a depuis entendu aux Quat'-z-Arts, au concert de l'Orient, aux Noctambules, au Carillon, au Tréteau-de-Tabarin, à Trianon, à la Boîte à Fursy et au Grillon, où il est encore en ce moment. Il a de plus concouru au succès des tournées du Chat Noir ainsi qu'à celle des Anciens Chansonniers du Chat-Noir avec Ferny, Meusy, Masson, Lefèvre, Hyspa, et dernièrement Jules Moy, Bonnaud et Montoya.

Delmet de son timbre robuste
Nous donn' des sensations de choix;
Il a charmé de sa voix juste
Des parterr's de ducs et de rois.
Mais son âme est par trop sujette
A s'effaroucher des taquins:
Pour un rien il croit qu'on lui jette
Des Pavés dans ses P'tits Chagrins.

Ainsi chantait Gaston Sécot, qui ne faisait en cela que répéter les compliments que la critique adressa à Delmet toutes les fois – et elles furent nombreuses – qu'elle eut à se prononcer sur le compositeur des "Stances à Manon". Les succès de Delmet sont innombrables. Qui ne connaît "Petits Chagrin", "les Vieux Mendiants", "les Petits Pavés", "Petite Brunette aux Yeux doux", "Tout simplement", "Berceuse d'Amour", "Regain d'Amour", "Envoi de Fleurs", "la Nichonnette", "Ton Nez", "Tu me disais", "Charmes d'Amour", "Tourne mon Moulin", "le Cœur du Poète", "Mélancolie", "Chanson Triste", "Fanfreluches", "Beau Page", "l'Escalier", cette farce si amusante, et "l'Etoile d'Amour", sur l'air de quoi les revuistes du cabaret des Noctambules ont composé une plaisante parodie? L'œuvre de Delmet, presque tout entière éditée chez Enoch, comprend plusieurs albums et volumes illustrés luxueusement : Chansons de Montmartre, préface de Maurice Boukay, dessins de Steinlen (Flammarion) ; Chansons Tendres, préface et dessins de Buret ; Chansons du Quartier-Latin, Chansons d'Atelier et Chansons pour Femmes.

Par son charme simple, la musique de Delmet devient rapidement populaire; et les auteurs de revues ne manquent jamais l'occasion de l'emprunter pour aider au succès de leurs œuvres.