Henri Garat

Fils d'un obscur comédien, Edouard Charles Garassu, dit "Garet" et d'une chanteuse lyrique, Césarine Paola Lévy, Henri Garat (parfois Henry) est né Henri Garassu à Paris, le 3 avril 1902.

Les différentes légendes concernant sa vie veulent qu'entre 1912 et 1918, il aurait été plongeur, garçon de table, employé d'un grand magasin, puis, à partir de 1918, élève au Conservatoire de Bruxelles, boy au Casino de Paris, figurant au Moulin Rouge et même membre de la Légion Étrangère (sic).

Officiellement, il a fait ses véritables débuts dans le domaine du spectacle au côté de Mistinguett (en même temps que Jean Gabin), en 1924. - En 1926, il remplace Maurice Chevalier dans la reprise de Ça, c'est Paris mais il passe difficilement la rampe, n'ayant qu'un filet de voix. - En 1927, il est d'une revue quelconque au Concert Mayol puis, en 1928, avec Florelle dans la Revue [de] Wagram (pour l'ouverture des Folies Wagram, futur Étoile) pour, en 1929, être de retour avec la Miss, mais cette fois-là, lui donnant la réplique, au Casino de Paris.

Beau garçon, véritable jeune premier, sa carrière se serait sans doute limitée à ces prestations ou à des rôles secondaires si le cinéma ne s'était pas emparé de lui car, dès 1930, sa présence sur scène devint épisodique quoiqu'il ait fait partie de la distribution d'Un soir de Réveillon aux Bouffes-Parisiens en 1932 et qu'il ait été de la reprise de Florestan 1er, Prince de Monaco (Sacha Guitry, Richard Heymann et Albert Willemetz) au Théâtre des Variétés, en 1933.

En 1930, en effet, il tourne son premier film pour l'Universum Film AG ou UFA, la plus grande machine cinématographique des années vingt et trente, en Allemagne, là où ont où auront tourné où tourneront Fritz Lang (M le maudit et Le Testament du Docteur Mabuse) et Josef von Sternberg (L'Ange bleu). Ce film, c'est Flagrant délit d'Hanns Schwarz et Georges Tréville sur un scénario de Robert Liebmann et Louis Verneuil (1930) avec René et Albert Dumontier. - Cela suffit pour intéresser les producteurs et, la même année, en France, sous la direction d'un des piliers de l'Universum, Eswald André (ou Ewald Andreas) Dupont (Le dernier homme, Variété, etc.), dans une production signée Marcel Vandal et Charles Delac, Les deux mondes, un film qui n'a aucune suite.

Universum Film AG rapplique mais, cette fois-là, avec une de leurs grandes vedettes, Lilian Harvey. Ce sera le début d'une collaboration éblouissante, courte mais suffisante pour faire d'Henri Garat une grande vedette :

En 1930, les deux tournent Le chemin du Paradis de Wilhelm Thiele et Max de Vaucorbeil puis, en 1931, Le congrès s'amuse d'Erik Charell et de Jean Boyer (à la fois en anglais avec Conrad Veidt et en français avec Armand Bernard) de même que La fille et le garçon de Roger Le Bon et Wilhelm Thiele. En 1932, ce sera Princesse, à vos ordres d'Hanns Schwartz et Max de Vaucorbeil et Un rêve blond d'André Daven et Paul Martin d'après un scénario de Walter Reisch et Billy Wilder.

Lilian Harvey

Lilian ayant décidé de faire carrière aux USA, Henri Garat n'a aucune difficulté à faire accepter à, dorénavant, son public, sa nouvelle partenaire, Meg Lemonnier avec qui il tourne en 1932 Simone est comme ça de Karl Anton et surtout ce qui deviendra son plus grand succès, "Il est charmant" de Louis Mercanton d'après l'opérette d'Albert Willemetz. - Ce film sera suivi d'Une petite femme dans le train de Karl Anton et, l'année suivante, d'Un soir de réveillon, sans doute son meilleur film, aux côtés de Dranem, Arletty et René Koval (voir, pour ce dernier, à Pauline Carton).

En 1933, il est aux studios de la Fox, aux USA, pour tourner dans Adorable, une reprise de Princesse, à vos ordres - qui était déjà, une reprise de Ihre Hoheit befiehlt d'Hanns Schwarz (1931) -  sous la férule, cette fois-là, de William Dieterle, avec Mitzi Gaynor en remplacement de Lilian Harvey. - Le succès est mitigé et le voici donc de retour à Paris où, interrompu en, 1935, que par une pièce de Molière filmée par Reinhold Schünzel et Albert Valentin (Les dieux s'amusent - d'après son Amphytrion - où il joue le rôle d'Amphytryon), sa carrière de séducteur se poursuivra jusqu'en 1938 avec de nouvelles partenaires :

  • Catherine Fonteney dans Prince de minuit de René Guissart (1934)
  • Renée Saint-Cyr dans Valse royale de Jean Grémillon (1935)
  • Danielle Darrieux dans Un mauvais garçon de Jean Boyer et Raoul Ploquin (1936)
  • Jeanne Aubert dans La souris bleue (1936)
  • Jacqueline Francell dans L'amour veille d'Henry Roussel (1937)
  • Jacqueline Delubac dans L'accroche cœur de Pierre Caron sur un scénario de Sacha Guitry (1938)
  • Suzanne Dehelly dans Ça... c'est du sport de René Pujol (1938)
  • ...

(Sans, toutefois oublier ses anciennes partenaires car il retournera, en 1936, avec Lilian Harvey un dernier film, Les gais lurons de Paul Martin et Jacques Natanson et, en 1937, avec Meg Lemonnier, dans La chaste Suzanne d'André Berthomieu.)

Puis vint la guerre, la disparition et... le déclin.

À la fin des années trente, déjà, il a commencé à consommer de la cocaïne et si, à partir de 1939, il disparaît quelque peu de l'avant-scène, c'est qu'il est de moins en moins fiable. Ses extravagances (auto, yacht, avion), ses déménagements, son château, ses liaisons,  ses mariages et ses divorces (dont un avec une "princesse russe") l'ont ruiné. Il ouvre un restaurant, un magasin de jouet mais ses chèques sans provision et les échecs de ses derniers films, Le Valet maître de Paul Mesnier (1941), Annette et la dame blonde de Jean Dréville (1942) et Fou d'amour de Paul Messier également (1943) où il est pourtant en compagnie d'Elvire Popesco, Andrex et Carette, font qu'il sombre dans une grande dépression, en 1944, année où il quitte Paris pour se rendre en Suisse où il entreprend une longue cure de désintoxication.

On le dit en Angleterre (où il a déjà eu un certain succès), aux États-Unis, sur la Côte d'Azur et même en prison mais personne n'a de ses nouvelles. - En 1947, après avoir épousé sa garde-malade, il tente un retour sauf que... on ne s'intéresse plus à cet ex-jeune premier des années 30. - Son style est dépassé.

En août 1950, il écrit une lettre à Albert Willemetz. Une lettre terriblement touchante, et émouvante. Il y résume son passé et exprime combien il est difficile pour lui de trouver des engagements. - Il a eu vent de la grande revue que Willemetz prépare avec André Roussin, pour la rentrée d'Arletty au music-hall, prévue pour l'automne. Ce sera la Revue de l'Empire, dernière grande apparition d'Arletty dans un spectacle de ce type, puisqu'elle commence déjà à avoir des problèmes avec sa vue. - Garat, dans cette lettre, indique combien il est en bonne forme physique, et endurant, comme avant-guerre si ce n'est que le temps l'a orné de cheveux blancs. Il supplie Willemetz de l'engager dans la revue. Un petit rôle, n'importe quoi lui suffira. Hélas, Benoît Léon Deutsch, le co-directeur de l'Empire avec Lehmann, a déjà bouclé la distribution. Il est trop tard : les répétitions commence dans la quinzaine. Willemetz, touché de la détresse de l'artiste, fait suivre cette lettre d'une seconde missive, qui contient 500 francs pour aider son ancien interprète.

En 1951, il est à Alger. En 1952, il est à Paris et tente un comeback dans un cabaret des Champs-Élysées mais rien ne va plus ; ni la carrière, ni le moral, ni la santé. - Au début de 1953, il donne un ultime tour de chant à la Villa d'Este puis quitte son domicile parisien pour la Côte d'Azur où on lui rend un ultime hommage au Casino de Juan les Pins où il retrouve, entre autres, Lilian Harvey. - Suit une tournée avec un cirque et, finalement, la paralysie.

Le treize août 1959, Garat meurt à cinquante-sept ans, non pas "oublié de tous" ni, "dans la salle publique de l'hôpital d'Hyères" mais, selon les informations recueillies à droite et à gauche, entouré de sa quatrième épouse, Elisabeth Lugimbuhl, et sans doute de son jeune fils, né au milieu des années cinquante. - Son adresse d'alors est le 6 Square Gabriel Fauré, Paris, 17e.


Henri Garat, le chanteur

La discographie d'Henri Garat s'étend de 1929 jusqu'en 1942 si l'on tient compte de la non mention de son nom sur avec divers enregistrements de la Miss et quelques disques gravés à Bruxelles, en avril 1942, dont deux avec Lilian Harvey, dans une sorte de rappel de ses (leurs) anciens succès. En réalité, sous son nom, n'ont paru que des disques entre 1931 et 1936, la plupart tirées de ses films. On en compte une soixantaine. Les premiers enregistrements datent de 1931.

En voici quelques détails :

Dans Le congrès s'amuse, Garat crée "Je t'aimerais toujours, toujours" (Jean Boyer et Werner-Richard Heymann), dans Il est charmant de Louis Mercanton (1931), il chante "En parlant un peu de Paris" (Moretti / Willemetz), "La biguine" et "Histoire de voir" des mêmes auteurs. En 1934, il ajoute à ses succès "J'ai donné mon cœur aux femmes" (Pascal Bastia et Pauley) du film Le prince de minuit (René Guissart). En 1936, c'est "Un mauvais garçon" du film du même nom (Jean Boyer), chanson qui sera reprise par une foule de chanteurs dont tout récemment par Renaud.

De cette série, tiré du film Un soir de Réveillon (1933) de Karl Anton, on pourra voir et écouter Henri Garat chanter "J'aime les femmes" (Paul Armont et Albert Willemetz - adaptée par Jean Boyer) [*].


[*] Cet extrait est tiré d'un film dont les droits appartiendraient, aujourd'hui, selon les informations que nous avons pu retracer,  à la société Lobster Films.

La voix ? Plaisante à souhait. - Ses chansons ? Entraînantes, pleines de charme et de grâce. - Mais le style date. Les yeux fermés, on peut facilement entrevoir le smoking et les dames en robes longues et aux décolletés plongeants.

Nous écouterons de lui :

du film Le prince de minuit [1]

"J'ai donné mon cœur aux femmes"

du film Il est charmant (1932) [2]

"La biguine" (Moretti/Willemetz)

Et cette petite chose à laquelle a contribué Sacha Guitry : "Amusez-vous" (cliquer sur le lien pour les paroles et la musique)

Et puis pourquoi pas, ce charmant :

tiré d'Un soir de Réveillon, enregistré en 1932 [3]

"Ninon" (Moretti /Boyer)

[1] Polydor 522986 avec Wal-berg et son orchestre - Paris, Octobre 1934.

[2] Polydor 522161 avec Paul Godwin et son orchestre - Berlin, Octobre 1931.

[3] Inédit (sauf en film) - Orchestre sous la direction de Raoul Moretti, Paris, décembre 1932.


Merci à Christophe Mirambeau pour les informations et une partie du texte.
Merci à Julien Chanier pour certaines photos dont le certificat de décès.


Ajout du 9 septembre 2010

Céline Colassin du site Cinévedette nous rapporte ce qui suit :

Lorsque Lilian récupéra une partie de sa fortune, elle vint au secours d'Henri Garat alors complètement ruiné et malade.
Il refusa son aide matérielle.
Pour préserver l'orgueil de l'acteur déchu, elle lui proposa de faire un retour !
(il vivait du Secours Populaire alors qu'au temps de sa gloire, les femmes se jetaient sous les roues de sa voiture !)

Ils montèrent donc un spectacle de pots pourris de leurs grands airs, Lilian fit refaire à l'identique une robe de Princesse à vos ordres et... ils ne trouvèrent aucun lieu qui acceptât de les recevoir ! Lilian dut payer, sur ses propres deniers, un cabaret Bruxellois qu'elle loua. La salle fut comble. Lorsque le public vit venir sur scène cette femme déjà marquée par le cancer, maigre à faire peur et les traits tirès dans sa robe à volants d'organdi blanc et Henri Garat trembant et décati, le public n'en crut pas ses yeux. Quelques uns rirent, d'autres eurent les larmes aux yeux, personne n'applaudit à ce spectacle qui avait tout du macabre, beaucoup s'en allèrent. La presse du lendemain afficha leurs visages décatis et roucoulants leurs vieux airs aux portes de la mort et les articles furent insultants "Comment peut-on se montrer dans des états pareils, un peu de décence" ou "Ils croient qu'ils ont encore vingt ans, ils en ont cent de plus". Les mots "pitoyable, minable, has been, vieille princesse et masques grimaçants" étaient dans toutes les colonnes, les articles les plus aimables parlèrent de "fin pathétique, crépuscule de gloires déchues."
Garat mourut moins d'un an plus tard, Lilian se retira au cap d'Antibes.