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Source : Gallica





Fursy en 1902



























Fursy

Henri Dreyfus, dit Fursy, né à Paris en 1866, mort le 14 avril  1929, reste un des plus représentatifs des chansonniers montmartrois de la Belle Époque quoique - on n'a jamais su pourquoi - il est également connu pour avoir dirigé pendant quelques années (quatre ans et demi) la Scala... : autant dire que Toulouse-Lautrec s'intéressait aussi à la généalogie.

Son père était chef de service au Journal Officiel. Ayant perdu sa mère très jeune, il fut mis en diverses écoles avant de devenir apprenti dans le commerce, employé à la Banque Nationale, comptable, facteur aux Halles puis à nouveau comptable mais, cette fois-là, au journal La France où il devient le secrétaire du directeur, un certain Lalou, un curieux type de journaliste qui ne connaissait pas l'orthographe et qui, à temps perdu, se faisait élire député.

Côtoyant les hommes politiques, il se fait engager comme rédacteur parlementaire au journal National tout en collaborant à celui de La Bataille qu'il quitte après quelque temps pour Le Rappel où il écrit de petits "tableaux parisiens" avant de devenir reporter à La Liberté, intervieweur pour le compte de l'Éclair où il est également le courriériste théâtral. Bref : une carrière diversifiée.

Petit à petit, il s'intéresse à la chanson et en vient à écrire des paroles pour Mme Duparc, Marguerite Duclerc, Reschal [1] et même pour Fragson mais toujours, il n'a pas encore trouvé son filon.

Après plusieurs mois à rimer ici et là, il se présente, finalement. au Carillon avec quelques chansons traitant de l'actualité dont une chanson sur le scandale de Panama. Le succès n'est pas immédiat mais tandis que ses aînés d'obstinent à chanter, soir après soir, les mêmes chansons, il en pond une à chaque fois qu'il monte sur les planches..

Son ironie, la finesse de ses traits sont telles qu'il finit par percer et, en l'espace de quelques mois, il développe une clientèle qui accourt de partout pour l'entendre dans son tour de chant où il récite des couplets et des refrains qu'il appelle rosses mais qui sont généralement sans grande méchanceté.

En 1895, il est à l'ouverture du Tréteau de Tabarin où il crée "L'Ange Gabriel", son plus grand succès.

En 1899, après la mort de Rodolphe Salis, il rachète Le Chat Noir qu'il rebaptise La Boîte à Fursy où allait se produire notamment, le plus montmartrois des bretons, Théodore Botrel.

Il est, à partir de ce moment-là, considéré comme le représentant  d'un certain style qu'on allait baptiser montmartrois aussi bien à Montmartre que sur les boulevards dans différents cabarets, en réalité les mêmes mais qui changent régulièrement de noms : Au Moulin de la chanson, Chez Fursy et Mauricet...

Suivirent de ombreuses tournées à l'étranger, et... Le Ba-Ta-Clan, sous la "direction" de Paulus dont il fut un temps le secrétaire (1902).

En 1909, suite à la mort d'Édouard Marchand qui avait dirigé la Scala pendant dix ans et suite à trois malheureuses tentatives pour relancer cet établissement selon la formule de ce dernier, Fursy, contre toute attente accepte d'en prendre la direction insistant qu'on devait y revenir à la chanson fine et intelligente. - Mayol fait partie de ceux qu'il engage au tout début mais petit à petit, il veut étendre ses idées et décide de se diriger vers la revue à grand spectacle. - Les frais que ces revues et opérettes lui demandent ont raison des finances limitées de l'endroit.- En janvier 1914, élégamment, il démissionne, prétextant qu'il avait la nostalgie de sa boîte.

Sa boîte, c'est celle de Chez Fursy et Mauricet où, pendant des années encore, accompagné d'un seul piano, il allait continuer à chanter ses chansons d'actualité dans cet esprit montmartrois qu'il avait, créé et qui allait faire la gloire des Noël-Noël (1897-1989), des Raymond Souplex (1901-1972) et de tant d'autres, bien longtemps après sa mort.

De son vivant, Fursy a publié Chansons rosses (deux séries : 1898 et 1899), Chansons de la Boîte (1901), Essais rosses d'histoire contemporaine (1904), Pendant la guerre, Impression de Gavroche et Mon petit bonhomme de chemin (1928).

On pourra entendre Fursy chanter la chanson de l'A.P.G.A. (sic) en allant vers la page dédiée à cette marque de disques.

Et pourquoi pas un court vidéoclip ?

Fursy devant son cabaret vers 1921 (3 secondes).

Pour une petite anecdote concernant un enregistrement d'une chanson de Fursy ("Un bal à l'hôtel de ville"), voir le blog d'un sympathique lecteur, Claude Razanajoa :

http://radama.free.fr/(...)


[1] Un correspondant non identifié nous demandait, à propos de ce Reschal, s'il avait pu être le futur écrivain, affairiste, éditeur et restaurateur Antonin Reschal, de son vrai nomArnaud.

Nous n'avons pu, à ce propos le renseigner n'ayant trouvé aucune référence à celui cité ci-dessus. - Notre référence provient du Larousse Mensuel Illustré, n° 217, septembre 1929, d'un article signé Henry Lyonnet, dont un des passages se lit comme suit :

"Paulus, qui avait lancé "Le Père la Victoire", trônait alors à Ba-Ta-Clan, bizarre, fantasque, autoritaire. On y appelle Dreyfus qui écrit des chansons pour Mlle Duparc, Marguerite Duclerc, pour Reschal, Fragson, etc..."

Aucun problème, naturellement avec Paulus, Mlle Duparc et Marguerite Duclerc mais... Reschal ? - Sans doute s'agit-il là d'un surnom tel Kam-Hill, Gesky ou même Fragson.


Note supplémentaire

Monsieur Daniel Auliac nous  a informé qu'il avait retrouvé dans un des fonds documentaires des Arts du Spectacle de la BNF une référence à un certain Charles Reschal qui aurait tenu un rôle dans quelques vaudevilles, à savoir : Le contrôleur des wagons-lits d'Alexandre Bisson en 1907, La dame du 23 de Paul Gavault et Albert Bourgain en 1907 et La revanche d'Ève  d'Antony Mars en 1909. - Voilà sans doute la personne à laquelle Henry Lyonnet devait faire allusion. - Merci Monsieur Auliac !


Note du 12 août 2012

Désormais, notre site présente une fiche biographique consacrée à Charles Reschal. Le distinguo entre Charles et Antonin est clair à présent.


Ajout du 25 octobre 2012

Extrait de Montmartre et ses chansons (H. Daragon, libraire - 1902) de Léon de Bercy :

FURSY

De son véritable nom Henri Dreyfus, Fursy est né à Paris, le 26 février 1866. Après avoir fait ses études à Colbert, il entra dans une maison de commerce; mais cette branche ne lui plaisant qu'à demi, il l'abandonna bientôt pour faire du journalisme. Comme bien d'autres jeunes gens, il entra dans la presse par la petite porte du reportage. Quand je l'ai connu - il y a de cela douze ou treize ans - il appartenait à la rédaction du Rappel; et je me souviens de l'avoir vertement critiqué au sujet de sa première chanson, "La Lymphe du docteur Koch", j'étais à cette époque rédacteur à la Nation, où je faisais la "Chanson au jour le jour", et je professais cette opinion : que le versificateur dont les rimes ne sont pas d'une richesse rothschildienne n'est point digne de ramasser le crottin de Pégase. Mon "bêchage" ne découragea pas Dreyfus - et le temps lui a donné raison : - il écrivit des chansons sur des airs que lui indiqua Marguerite Duclerc, qui en fit autant de succès.

Après avoir rédigé dans plusieurs quotidiens et obtenu les palmes académiques, il fut pris du désir de se produire comme chansonnier à Montmartre et se fit engager au Carillon par Tiercy à la fin de l'année 1893.

Au moment de la dégradation du capitaine Dreyfus, afin d'établir qu'il partageait le sentiment général touchant ce militaire, notre chansonnier répudia son nom, ou plutôt le transforma : Dreyfus donne en anagramme Frusyde, Frudyes, Férudys, Syfédur, Rudéfys, etc., où transparaît encore le nom d'origine. L'intéressé découvrit de Fursy; mais la particule lui parut un peu prétentieuse il la sacrifia carrément ; et c'est ainsi qu'il devint Fursy.

On dit - mais je ne puis l'affirmer - qu'au retour d'Alfred Dreyfus en France, Fursy se serait écrié: "Je vais donc enfin pouvoir reprendre mon nom !"

Lorsque Tiercy céda le Carillon à Millanvoye, celui-ci confia à Fursy la direction de son spectacle. Mais le nouveau régisseur ne garda que peu de temps ce poste, qu'il quitta en octobre 1895, pour prendre le secrétariat général d'un cabaret nouveau-né, le Tréteau-de-Tabarin. En cette dernière qualité, Fursy fut un réclamiste avisé, et les notes qu'il passa alors dans les "Courriers de Théâtres" ne contribuèrent pas peu à établir la réputation de la maison. Après quatre ans, le propriétaire du Tréteau se sépara de son secrétaire, lequel alla monter, rue Victor-Massé, dans l'hôtel de l'ancien Chat Noir, la Boîte à Fursy, non sans avoir introduit contre son ancien patron une action en justice qui lui rapporta de gros dommages-intérêts et entraîna la faillite de son adversaire.

A la suite de ces événements, Fursy se rendit acquéreur du Tréteau, qu'il exploite aujourd'hui...

S'inspirant de la note de Jacques Ferny, - de qui il n'a pas la forme soignée, - il ne fait presque exclusivement que de la satire politique. Il a déjà publié sous le titre de Chansons Rosses (Ollendorff, éditeur) deux volumes prenant ensemble près d'une centaine de chansons. Dans la "présentation" de son premier livre, il s'exprime ainsi :

"Je ne suis pas un poète : on le verra tout de suite. Mes rimes sont rarement riches et mon style n'est pas toujours bon; mes chansons sont des boutades écrites d'un jet, au hasard de l'actualité, et qui n'ont d'autre prétention que de faire rire mes contemporains aux dépens les uns des autres.

"Elles ont eu la chance d'y réussir quelques fois.

"Écrites rapidement, comme je viens de l'exposer, elles pêchent souvent par la forme : j'aurais pu - pour ce volume - les châtier, les corriger, les soigner, leur donner le vernis simili-banvillesque qui leur manque généralement, mais j'ai tenu à les livrer écrites au public, telles qu'au Tréteau-de-Tabarin je les lui ai livrées chantées."

Que puis-je, quant à l'œuvre, ajouter à la critique qu'en fait lui-même l'auteur ? Je me bornerai à la justifier en publiant ci-dessous une de ses chansons, intéressante à relire, à cette heure où les échos répètent les lamentations de l'ancien comité de lecture du Français.

UNE LECTURE A LA COMÉDIE-FRANÇAISE
À M. Jules Claretie.

Quand on leur apporte une pièce,
Tous les membres du comité
S'réuniss'nt dans un' vaste pièce.
D'un air plein de solennité,
Ils assoient l'auteur sur un' chaise;
- Eux ils s'install'nt dans un fauteuil ! -
Prenn'nt un' pos' "Comédi'-Française",
Et, gais comme... des gens en deuil,
Ils écout'nt l'auteur, du coin d'l'œil :
Pendant qu'il lit,
Mounet-Sully
Cherche un "to be or not to be";
Coquelin cadet, l'œil clignotant,
Guette un monologue à chaqu' tournant;
Mamzell' Lara
Répèt' tout bas
Un mot raid'... qu'ell' ne comprend pas !
Et chacun se dit à part soi :
"Va-t-il y avoir un rôl' pour moi..."

L'auteur continu' sa lecture,
Sans un seul mot d'encourag'ment.
(Les sociétaire la trouv'raient dure
Si l' public leur en f'sait autant !)
Si c'est un drame, les comiques
Font des gueules d'ours mal léchés;
Si c'est un' pièc' drôl', les tragiques,
Avec de petits airs penchés,
Sourient... comm' des dogu's déboucher.
Dudlay frémit,
Sylvain rugit,
Quand ils entend'nt un mot d'esprit;
Monsieur de Féraudy d'vient fol
Dès qu'un vers lyrique prend son vol;
Mamzell' Muller
Prend de travers
Tout c'qu'est pas d'l'emploi d'Reichenberg...
Et chacun se dit à part soi :
"Il n'y aura pas d'rôl' pour moi!..."

Bref, suivant qu'tragique ou comique
Domine dans le comité,
Un' pièce est jugé' magnifique,
Ou traité' comme un' bass' sal'té.
Et Corneill' lui-même, ou Molière,
S'ils venaient lir' ? les ambitieux !
L'Cid ou l'Malade imaginaire,
N's'raient pas certains, les pauvres vieux,
D'être reçus par ces messieurs.
Car Georges Berr,
Laugier, Truffier,
Leloir, Falconnier ou Leitner,
Mamzell' Lecomt', mamzell' Marsy,
Mamzell' Brandès, le p'tit Dehelly,
Et du Minil,
Worms le subtil,
Chacun des autr's... ainsi soit-il !
Dans tout's les pièc's jamais ne voit
Quel' rôl' "qu'est fait pour son emploi..."

La caractéristique de Fursy est la persuasion. Il entre en scène souriant, l'œil malin, le menton levé ; et, hochant la tête, il a l'air de confier à son public : "Je vais vous en dire une bien bonne". Et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que, quoi qu'il interprète, il se divertit lui-même follement tout le temps qu'il est sur le tremplin. Et les spectateurs rient et applaudissent presque malgré eux.

"- Ce sacré Fursy, disait un jour Hyspa, il leur ferait prendre le Messie pour des lanternes !"

Il a fait représenter plusieurs revues de café-concert, notamment à la Cigale, et plusieurs revuettes de cabaret, dont Ohé ! la Chanson ! avec Vély, et Vive la Grève ! avec Nunès et Goudezki. Il vient de publier un troisième volume de chansons : Chansons de la Boite (Ollendorff).

Le directeur du Tréteau-de-Tabarin - de qui, pour ma part, je n'ai jamais eu à me plaindre - se rappelle un peu trop souvent, si j'en crois certains camarades, l'ego nominor leo de la fable. Qu'en dire ? C'est la vie qui fait l'homme ; et on lutte comme on peut.