Arletty


LES MOTS D'ARLETTY


Qu'ils soient ironiques, attendrissants, drôles ou grinçants... les mots d'Arletty ont leurs identités... son idendité.

Morceaux choisis, des commentaires de Madame Arletty à propos des gens de la "profession", dans l'ouvrage de Claudine Brecourt-Villars - Les mots d'Arletty - Éditions V&O - 1991


Damia

Dommage qu'elle n'ait pas mis sa voix, sa plastique, ses gestes, la beauté de son visage au service de Racine !


Édith Piaf

Il y aurait de la mauvaise foi à ne pas lui reconnaître une espèce de génie : elle chantait bas-ventre... Je n'aimais pas la femme, mais j'aimais son talent, sa personnalité. Le l'ai imitée à l'Empire en 1950. Naturellement tout le monde a été surpris que je fasse Piaf !

J'avais un faux crâne, je marchais avec les bras collés au corps et je chantais un pot pourri de ses airs. Je l'ai tellement charriée qu'après ça, sur les conseils de Marlène Dietrich, elle a changé de costume et amélioré sa coiffure. Grâce à moi, elle est morte en beauté.


Fernandel

Avec sa gueule chevaline, il était sûr d'être à l'arrivée !


Florelle

(...) Elle avait débuté au Cabaret dans les revues de Rip où elle chantait merveilleusement.
C'était une nature ! Je ne vois pas pourquoi on s'extasie sur des tas d'autres bonnes femmes alors qu'on ne parle pas d'elle ?


Fréhel

Elle faisait honneur au cap dont elle portait le nom. Imbattable dans la chanson réaliste. En perdant sa beauté, son talent grandissait. Généralement, c'est le contraire.


Gaby Montbreuse

Inimitable. Amie du duc d'Uzès, elle lui sort un soir, où il était noir : "Mais vous buvez comme un trou, duc !"


Jean Gabin, dit Gabinos

L'homme qui a fait sa carrière de tombeur, sans lèvres. Avec ses grands yeux bleus, grand teint, il était Paris béguin en gueule d'amour pour cœurs chaloupés. (...) Il connaissait tout du métier. Sa marche à petits pas de danseur de Java lui était venue de son passage aux Folies Bergère. Tout lui était possible : il n'était que de l'entendre chanter "La Môme caoutchouc". Voir ici.


Joséphine Baker

Elle était merveilleuse. Je garde le souvenir de sa beauté, de son talent, de sa générosité. Quand on arrive à Paris avec deux bananes, quelle réussite !


La Goulue

Ah ! La Goulue, je l'ai vue plusieurs fois. D'abord en 1905, dans la baraque d'un dompteur elle faisait la parade, maillot bleu, fouet en main. (...) Elle a eu sa dernière baraque au Pont de Neuilly. C'est là que j'allais avec mes petits copains. J'avais cinq ou six ans. J'avais entendu dire que ses lions avaient des faux crocs. Elle m'a prise par la culotte pour me les présenter de plus près ; c'a été ma première trouille. (...) En 1916, je l'ai croisée par hasard sur le quai du métro Châtelet. Elle portait un tablier de marchande de fleurs. Je l'ai embrassée.


Maurice Chevalier

Une voix à la canaillerie dosée. Un œil bleu d'enfant. Il donnait l'impression à chaque spectateur de ne chanter que pour lui. Il entrait en scène comme un boxeur, sûr de mettre le public K.O.

Un soir, Mistinguett m'invite à dîner avec lui. Il était sur le point d'éditer ses mémoires. Très vite, nous parlons littérature ! Il disait être stoppé par l'Antiquité. Moi, pas du tout ! Éclectique, j'allais de Diogène à Trignol. Alors je dis à la Miss, qui servait des moules :

- Et vous, Miss, la littérature ?

- Moi, j'lis qu'les catalogues !

Elle n'avait de regards que pour Maurice. Je risque un :

- C'est fou l'amour qu'elle a pour vous !

- Oui... depuis notre séparation, je me suis marié, j'ai eu des aventures, mais j'ai l'impression qu'elle me prête.


Max Dearly

L'intelligence au service de la fantaisie. Une souplesse d'acrobate. Il dansait ses rôles.


Michel Simon

C'est l'acteur avec qui j'ai le plus joué au théâtre, sans compter les films. Je n'aurais jamais joué autant avec lui si je ne l'avais pas aimé ; ça finissait par faire un couple, lui et moi... Nous étions mari et femme de théâtre. Un grand partenaire, celui-là. Mieux, un ami. Pourtant entre nous, il y a eu des bagarres terribles. C'est ça qui est drôle ; il doit y avoir des hauts et des bas avec un gars pareil. Ce sont presque des rapports passionnels... J'ai roulé ma bosse passionnément avec Michel. J'ai regardé la vie avec lui. C'est quelqu'un, monsieur Simon. S'il m'avait déplu, je n'aurais pas joué avec lui, rien ne m'y obligeait. Ce que je peux dire tout de même, c'est qu'il n'apportait pas la joie sur les tournages.

C'était une très grande présence. Il disait de sa gueule : "Mieux vaut celle-là que pas du tout". C'était vrai ; quand on arrive avec une gueule comme ça, on a déjà gagné 50 %. Sa performance, c'est qu'il pouvait jouer Théodore cherche des allumettes avec une barbe de patriarche, et on y croyait. (...)

(...) Milliardaire pleurnichard, il a toujours crié misère tout en planquant à Genève d'admirables collections de joaillerie, d'estampes, de gravures, d'éditions originales, de dessins érotiques. C'était aussi un collectionneur d'excentricités, du style godemichés, mais pas agressives.


Mistinguett

La Miss, c'était un personnage irrésistible. Je la place dans la catégorie A. D'abord, j'admirais le boulot de cette femme-là. Quelles sont les femmes qui pouvaient faire ce qu'elle faisait sur scène ? (...) A quatre-vingt ans, d'Athènes elle m'envoie la photo d'un jeune et bel evzone. Au dos "Mon dernier amoureux !" (...)

(...) On se promenait toutes les deux et tout à coup, je vois un jeune parisien très gentil qui fait "Oh! La Miss... Oh ! Quelle joie !" Alors, moi, j'embrasse la Miss et je lui dis : "C'est merveilleux de voir qu'on vous aime comme ça" Et puis on continue. On fait peut-être cent mètres et on croise un type qui dit : "Oh Arletty". Et elle : "Quel con !"


Montel

J'ai joué avec lui dans La Danseuse éperdue au Théâtre Édouard VII en 1924. C'est le seul comédien pour lequel je suis allée coller mon nez derrière le portant pour le voir jouer. Il n'avait peut-être pas l'intelligence de tous les grands acteurs de l'époque mais il tuait tout le monde quand il entrait... Dans Mon gosse de père les gens partaient une fois sa scène terminée. Je n'ai jamais vu ça, pour aucun acteur.

Lucien Guitry et Sacha l'admiraient beaucoup. Sacha a voulu le faire travailler au cinéma, mais il avait perdu la mémoire. On lui écrivait les répliques sur un tableau noir, mais ça ne marchait pas. Il aurait certainement été un Buster Keaton en Amérique.


Pauline Carton

Je l'ai très bien connue. Nous avons même tourné ensemble avec Sacha (Guitry). Elle était issue de la grande bourgeoisie : c'était la fille d'un ingénieur qui avait travaillé avec Eiffel. C'était une personnalité. Elle habitait toujours l'hôtel, rue de Rivoli. Elle y avait, je crois, 7 000 bouquins. C'est d'ailleurs elle qui faisait les recherches de Sacha à la Bibliothèque Nationale.
D'une très grande érudition, elle était précieuse pour lui. Bien sûr, avec les rôles qu'on lui a donnés, on ne s'attend pas à ça. Elle avait aussi une somptueuse poitrine.


Reynaldo Hahn

Ce n'était pas un personnage pittoresque, je dirais plutôt d'une grande originalité.


Suzy Solidor

C'était un cas unique, cette femme-là. Elle était très belle. Elle intéressait tous les peintres. Quelle est celle qui n'aurait pas voulu être faite par les plus grands artistes, les Derain, les Kisling...On la peignait à l'œil, on la choisissait, mais elle n'en tirait pas vanité du tout. Y'a pas une femme milliardaire qui se serait permis ce truc-là. (...)

(...) On admirait Suzy pour sa gueule, sa voix. Elle a chanté : "Lili Marlène" comme personne. C'était formidable. Son cabaret était aussi très agréable. Malgré tout ça on n'a pas parlé d'elle. C'est incroyable, alors qu'on fait des plats pour des bonnes femmes à la noix...


Yvette Guilbert

Elle faisait un tour d'intelligence et méritait bien d'être immortalisée par Lautrec. J'ai fait sa connaissance en 1936 dans Faisons un rêve dans lequel l'astucieux Sacha (Guitry) avait ajouté un prologue où figuraient les plus grands comédiens de l'époque. Au Palace, quand le public lui réclamait encore et encore "Le Fiacre" elle avait le culot de dire : "Trop fin pour le quartier!"


Yvonne Printemps

(...) Sacha m'a dit : "Après l'Amérique, je lui dois la moitié de ma fortune !"

Avec Pierre Fresnay (...) elle attaquait toujours ce mari acteur. Au cours d'un dîner, elle me dit :

- Vous ne trouvez pas qu'il joue démodé, Arletty ? Il joue comme au Français, comme les ringards. C'est un vrai ringard, hein, Arletty ?

Je baissai la tête, mais je lui ai répondu :

- Ecoutez vous me gênez infiniment, c'est pas possible de dire des choses comme ça.

Fresnay, lui, il riait. A un moment, il s'est penché vers moi et m'a chuchoté à l'oreille :

- Vous savez Arletty. elle me traite de vieux con, mais elle pense : "mon amour !"


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