TABLE DES MATIÈRES
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Prologue
Après la guerre 1870
Dans les affaires
Dernier souvenir de mon père
Le débat du ventre
Deux hommes passèrent
Adelina Gaillard
Théâtre des Boulevards
Mon audition - L'Eldorado
Débuts au Casino de Lyon
Débuts à l'Eldorado
Éden-Concert
Ma silhouette définitive
Liège et la "Pocharde"
Le Moulin Rouge
Le Divan Japonais
Le Concert Parisien
La Bodinière
Le Nouveau Cirque
A la Scala
Comment j'ai compris Bruant
L'Horloge
Les Ambassadeurs
Une soirée chez l'éditeur Charpentier
Mon répertoire
Les journaux et les journalistes
Ma seconde carrière
Portraits
Jean Lorrain - Goncourt
Sarah Bernhardt
Le Prince de Galles
futur Édouard VII)
Toulouse-Lautrec
Pierre Loti
Jules Roques
Maurice Donnay - Forain
Eléonora Duse
Deux cardinaux :
Le cardinal Mercier et le cardinal Dubois

Récompenses
A travers le monde
Épilogue

Yvette Guilbert


Récompenses

Il y a deux ans, dans un petit cénacle où les littérateurs se retrouvent et s'accueillent, M. Mercereau me fit l'honneur de me recevoir aussi. La guerre, avec ses catastrophes financières, a fait de la presse de Paris une institution commerciale qui, américanisée, ne s'occupe plus d'art ni d'artistes que moyennant finances. Ce sont donc de grandes fêtes de l'esprit, quand des possibilités nous sont données de connaître les opinions mieux précisées qu'en des paroles volantes, sur ce que représente aux yeux "modernes" des efforts qui prirent naissance, il y a plus de trente ans, et s'essayèrent à ne point se démoder en s'habillant des robes de tous les temps.

Et ce furent Rachilde, Fagus le nouveau Baudelaire, Henri Jeanson, un tout jeune intellectuel, Emmanuel de Thubert, un autre "jeune?", puis quelques-uns de ceux qui, du commencement de ma carrière à ce jour, suivirent "mes étapes" : Gérard d'Houville, Gros-claude, Henri de Curzon, Pioch, Georges Loiseau, Couyba, Maurice Boukay, Maurice Donnay, Reynaldo Hahn, Frantz Jourdain, Georges Montorgueil, Edmond Sée, Louis de Robert, qui déposèrent sur mon cœur un baiser qui le troubla.

EMMANUEL DE THUBERT :

Je n'ai pas entendu Mme Yvette Guilbert quand elle chantait aux Ambassadeurs ; j'étais bien trop enfant ; je me souviens seulement qu'elle était peinte sur les murs avec des gants noirs et une tignasse rousse ; c'est de la sorte que la représente une affiche, je crois, de Toulouse-Lautrec. Ses chansons étaient assez gaillardes, mais elle les débitait sur un ton d'innocence, d'où le sel très particulier de son répertoire; les femmes n'avouaient qu'à voix basse qu'elles pouvaient l'entendre, comme si c'était péché. Elles sont exposées aujourd'hui à de bien autres brutalités, mais qui les troublent moins peut-être. Avec les chansons de Mme Yvette Guilbert, elles sentaient jusqu'au fond de l'âme combien peuvent leur ressembler, tout à coup, les filles.

Mme Yvette Guilbert créait un type de gigolette élégante, toute finesse et ruse, dépravée par nature, canaille par goût, mais qui, touchée dans la substance commune à chaque femme, redevenait vierge comme mi enfant. Autant de traits qui lui donnaient les éléments d'un tragique nouveau. Les plus indifférents, quand elle chantait, étaient obligés de penser à toute cette féminité, marchandée dès l'enfance, livrée dès la puberté, détaillée, rompue, mise en pièces, mais soudain debout devant l'homme pour lui réclamer plus qu'il ne donne. Ne vous y trompez pas : il existe une mystique dans la noce. La triste chair des filles aspire après aine merveilleuse pitié : C'est plus que dit plaisir qu'elle veut, plus que de l'argent, c'est une nouvelle innocence, et de se perdre dans un maître. En vérité la gigolette, dont nous devons la création à Mme Yvette Guilbert, n'était pas moins qu'une sainte Madeleine du trottoir, condamnée à l'homme comme ne fut jamais celle de l'Écriture, tombée toute à bas, et cependant, elle demeurait en attente. Qu'est-ce dire à : en attente ? J'entends que le maître après qui soupire la fille n'est point l'homme. L'homme est pour elle un objet de terreur, ou d'enivrement. Son accomplissement, c'est encore Dieu. Aussi quelle merveilleuse logique je trouve, logique chrétienne, il me plaît de le dire, dans l'évolution dramatique de Mme Yvette Guilbert ; car enfin, que fait-elle aujourd'hui, de sa gigolette ? Elle ta jette aux pieds du Christ.

C'est comme une tragédienne que m'apparaît Mme Yvette Guilbert, tant son port, son masque, son geste, ont de gravité. Personnalité singulièrement changeante, au demeurant : Elle détaille des chansons de bergères, elle lance des couplets de Montmartre, elle psalmodie des prières, elle danse, elle mime. Tout cela sans grand mouvement : il lui suffit de quelques gestes, d'un simple regard, même, pour nous montrer tout un être. J'ai dit de quelle autorité était revêtu aux Ambassadeurs son premier personnage. Celui, qu'elle nous montre à la salle Gaveau est tout aussi hardi : c'est une Madeleine repentie qui célèbre sa foi, comme elle criait son vice, avec audace, et il faut de l'audace, évidemment, pour chanter sur un air à boire :

Vive, vive, vive, vive,
Vive, vive Jésus-Christ !

Mme Yvette Guilbert a fondé en Amérique une école d'art dramatique : douze jeunes filles qui jouent des scènes de mystères ou donnent des spectacles religieux. C'est une sorte de confrérie de la Passion, vêtue d'or et d'ornements sacerdotaux, qui chante et officie. Le spectacle vaut d'être vu. Parfois les robes tombent à plis si droits et les jeunes filles tiennent une si belle immobilité que vous vous pensez devant des statues de bois recouvertes d'or. De telles figures qui touchent à la grande sculpture n'avaient point encore paru sur la scène. Ajoutez que le spectacle se déroule autour de l'image de la Vierge ; les statues s'endorment sur des Ave Maria, elles s'éveillent au chant de Gloria in excelsis ! Vous évoquez donc successivement des scènes de l'Annonciation, de la nuit de Noël et du mois de Marie. Ce sont là des cérémonies, comme les femmes, je pense, en imagineraient à la gloire de la Féminité Suprême s'il leur était permis de prêter leur forme à la célébration des mystères chrétiens. Je ne sais s'il faut y trouver la revendication par la femme d'une fonction sacerdotale ; en ce cas je m'expliquerais qu'une telle tentative ait remporté tant de succès en Amérique. L'effet, à Paris, n'est pas moins grand Yvette Guilbert chante la louange de la Vierge, et tout un public s'en émeut et pleure comme si elle lui rouvrait les sources de la prière. Voilà donc incontestablement quelque chose de nouveau : le principe de tout un art dramatique et l'artiste en a bien le sentiment, puisque, après avoir monté ces offices féminins, elle rêve de jouer quelques-uns de nos mystères du moyen âge. Je ne doute pas que leur représentation, de même que la mise à la scène de nos soties, de nos farces et de nos moralités, ne rencontreraient la faveur du public.

Un tel théâtre, un théâtre du moyen âge, doit être donc fondé. Il s'opposerait enfin à cette sempiternelle tragédie gréco-romaine qu'on s'acharne à reconstituer de pièces et de morceaux, depuis que Moréas nous a donné son Iphigénie. Si Mme Yvette Guilbert poursuit son projet, nous sommes ici un certain nombre : poètes, musiciens, architectes, sculpteurs et peintres qui l'appuieront de tout notre pouvoir, et pour ma part, je n'y hésiterai point, tant il une paraît utile de faire revivre notre vieux théâtre, du XIIIe au XVIe siècle, tant nos auteurs, à l'heure présente, auraient intérêt à s'en inspirer, tant notre art dramatique, enfin, pourrait prendre à son contact un caractère à la fois national et universel qui lui manque.

EMMANUEL DE THUBERT.

HENRI JEANSON :

MADAME YVETTE GUILBERT,
YVETTE GUILBERT,
YVETTE,

Je suis divinement ému. Je sais que ma voix, resterait accrochée dans ma gorge si je tentais de vous parler ce soir. Je dois donc prendre, pour vous dire tout ce que j'ai sur le cœur, des intonations qui ne me sont point habituelles et qui n'appartiennent qu'à Dussane.

Dussane me prête sa voix. Je lui prête des phrases. mais je ne lui avance pas de cœur. Elle en a pour deux.

Yvette, vous m'avez généreusement donné d'incomparables minutes. Je ne vous les rendrai pas, car je ne paye jamais mes dettes sentimentales. Au fond la vie est faite de quelques minutes comme celles-là. Le reste... les années..., c'est du remplissage, du tirage à la ligne... Quand je vous ai entendue à l'Empire, vous avez été pour moi la révélation de quelque chose de très bien, de très épatant.

Songez donc !

Vos camarades dansent les chansons. Vous, vous les pensez, vous les vivez, vous les riez, vous les pleurez, mais vous ne les dansez pas.

Aujourd'hui, c'est le rythme qui porte les faibles paroles des chansons modernes. Or, les fortes paroles de vos chansons à vous portent leur rythme. Vous avez compris que l'interprète n'est pas seulement un singe savant qui parle, mais qu'il doit aussi susciter des talents. Si vous chantez tant d'œuvres charmantes, subtiles, spirituelles ou émouvantes, c'est bien un peu parce que vous les avez inspirées, vous qui composez un personnage original pour chacune de vos chansons.

Je vous ai vite, certain jour, sauter allègrement de l'épaisse carcasse d'une paysanne dans la peau fine et transparente d'une lorette. L'avouerai-je  ... je craignais que vous n'attrapiez un chaud et froid...

Enfin, vous osez interpréter Laforgue, ce drôle de triste. Sa lyre était un orgue de Barbarie. Il en tira mille plaintes extravagantes. Quoi de plus tendre, de plus canaille, de plus désespéré que ces vers clownesques qui se tiennent en équilibre sur la pointe de leur cœur et qui marchent sur le fil tendu d'une sensibilité paradoxale? Eh bien, vous avez eu assez de génie pour les composer et pour transformer les cochons de payants en dilettantes...

Vous avez adopté la chanson, cette enfant perdue. Elle a parfois de mauvaises fréquentations. Tant de chanteurs la brutalisent, la piétinent, l'étranglent... Vous avez respecté sa fragilité et vous avez tant de délicatesse que pour la caresser vous prenez des gants...

Mais à quoi bon vous chanter, vous qui chantez si joliment. J'ai peur de détonner...

Madame Yvette Guilbert,
Yvette Guilbert,
Yvette,
Notre-Dame de la Chanson.

HENRI JEANSON.

LOUIS DE ROBERT :

MON CHER CONFRÈRE,

Je ne puis en quelques heures vous envoyer les lignes d'hommage que vous me demandez, étant incapable d'écrire à l'improviste et sans réflexion préalable quelque chose qui soit digne de la grande artiste que vous fêtez ce soir.

Le talent d'Yvette, tout le monde le connaît et l'admire. Ce que j'aurais aimé dire, ayant eu la joie d'être durant de longues années de ma jeunesse son ami et son familier, c'est la noblesse de son caractère, la vaillance de sa vie, sa belle et vive intelligence, son courage quotidien et la générosité de son cœur. Malheureusement je n'écris pas quand il me plaît et subis un état de santé qui m'interdit presque chaque jour de faire, entre toutes choses, ce qui me serait le plus agréable.

Excusez-moi donc et trouvez ici l'expression de mes sentiments les meilleurs.

LOUIS DE ROBERT.

MAURICE DONNAY :

Ce 24 juin 1925.

Yvette Guilbert a-t-elle besoin de mon hommage De la part d'un vieux camarade, ce mot doit la faire sourire. Car j'ai assisté à ses débuts.

C'était au printemps de 189., peu importe ! enfin, ce n'était pas hier.

Chaque soir, elle chantait au Moulin Rouge, puis au Divan Japonais. Le premier soir que je l'entendis au Moulin Rouge, j'ai aimé son originalité et sa traînante diction. Le soir suivant je me suis assis sur une marche d'un petit escalier à droite de la scène et, quand elle eut fini son numéro, je lui ai dit : "Mademoiselle, vous avez beaucoup de talent ; j'aimerais de faire, pour que vous les chantiez, des chansons."

Elle me répondit : "Monsieur, je dois aller au Divan Japonais ; accompagnez-moi, si vous voulez, et nous causerons de ça en route." Et nous voilà partis, côte à côte, le long des boulevards extérieurs, elle, jeune étoile, longue et pâle, moi jeune poète du Chat Noir. Elle ne pensait qu'à son art, elle ne parlait que de son art. Conversations blaguo-esthétiques.

C'était l'époque où l'on était rosse, modern style et fin de siècle. Heureuse époque, âge d'or, le prix de la vie défiait toute concurrence.

Voilà comment j'ai connu Yvette Guilbert !

Ce n'est pas à proprement parler un hommage, mais un souvenir de jeunesse.

N'empêche qu'un soir de printemps de 189., et de notre printemps, j'ai dit à la grande artiste qu'on fête aujourd'hui : "Mademoiselle, vous avez beaucoup de talent !?"

MAURICE DONNAY.

MAURICE BOUKAY :

Paris, 11 juin 1925.

MON CHER CONFRERE,

Veuillez m'excuser de l'impossibilité où je me trouve, par suite d'engagements antérieurs, d'assister à la soirée donnée en l'honneur de Mme Yvette Guilbert que j'aime et que j'admire depuis longtemps !

C'est une des plus grandes artistes et des plus méritantes propagandistes de la chanson française, moderne et ancienne, dont elle a porté le renom un peu partout !

Elle est devenue la Muse de la Chanson par ses dons naturels et son labeur immense ! Elle a tout ensemble la science et la conscience, l'intelligence et la volonté, la sensibilité et la raison.

Elle est tour à tour comédienne et tragédienne. Elle fuit d'une chanson tout un poème satirique, philosophique ou dramatique. Elle possède la diction nette et l'expression juste. Elle n'est pas seulement l'interprète, mais le professeur ; elle a formé des élèves qui prolongeront son œuvre.

Comme elle a mis toute son âme dans la chanson, elle en a tiré sa gloire ! Honneur à Yvette Guilbert ! Bien cordialement à elle et à vous !

MAURICE BOUKAY

FAGUS :

Ce 8 juin 1925.

MADAME,

J'hésitais à venir vous saluer, venir vous entendre. Je voulais demeurer sur la magie d'antan. Ah, que j'ai donc été récompensé ! Yvette est toujours Yvette, mais avec un renouvellement dans le sens de l'éternité, par la grâce de la tradition. La Samaritaine (pauvre heureuse pécheresse !), la coquette d'il y a six cents ans et de maintenant et de toujours. Suis-je, suis-je, suis-je belle ? Eh oui, vous l'êtes toujours ! et la tragique lorette qui rejoint la vieille Heaulmière de mon contemporain Villon, et l'évocation de Jules Laforgue qui - par vous, à travers vous - nous a renouvelé l'éternel féminin.

Merci, madame, merci, vous restez notre poésie et devenez notre enseignement.

Votre reconnaissant,

FAGUS.

REYNALDO HAHN :

8 juin, Saint Médard, il fait beau.

Quelle est l'artiste capable, aujourd'hui, de faire tenir en une phrase, en un mot prononcés dans la veine comique, dans l'ironie, dans la franche gaieté, dans la malice bonne enfant ou corrosive, un monde de pensées, de sentiments, de convertir une simple chanson en une sorte de microcosme psychologique, d'effleurer, sur le clavier du rire, la touche cachée, celle qu'atteignent seuls les grands virtuoses de l'ironie, les grands observateurs ? Je n'en connais qu'une Mme Yvette Guilbert.

On peut poser en principe qu'il n'y a pas de beau citant sans belle diction, et que toute diction vraiment belle assure au chant une belle qualité.

En vertu de cette loi je n'hésite pas à déclarer que les malheureux élèves du Conservatoire, ainsi que la plupart des chanteurs qui constituent le médiocre attrait de nos théâtres et de nos grands concerts, devraient s'efforcer d'entendre Mme Yvette Guilbert. Ils apprendraient bien des choses qu'ils ne savent pas en observant cette artiste étonnante dont le talent, si original et si frappant dès son début, a pris en ces vingt ans de travail continuel, d'expérience, de voyages, de contemplation quotidienne de la vie, une variété, une largeur, une noblesse et une ironie supérieures. Il y aurait toute une étude à faire sur elle, et par extension sur l'art qu'elle représente. Pour aujourd'hui je ne veux qu'indiquer aux connaisseurs et aux ignorants une preuve nouvelle de ce précepte méconnu : "Bien dire, c'est bien chanter."

REYNALDO HAHN.

GEORGES MONTORGUEIL :

Nous avons entendu Déjazet, Thérésa, Judic, qui furent illustres et qui étaient admirables. Elles chantaient. Mais Yvette Guilbert est venue qui nous a révélé la Chanson.

Elle a été, dans le choix de leurs sujets, d'une audace intrépide, et dans les plus intrépides et les plus audacieuses, elle a marqué ce sens de la mesure dont sa merveilleuse intelligence n'a jamais manqué de l'avertir.

Et dans les autres, dans ces frémissantes anonymes signées du sang de la race, vers lesquelles un sûr instinct sensible et peuple la guidait, c'est toute son âme qu'elle a donnée.

Et dans toutes, sans excepter les plus perverses, c'est le cœur de l'humanité qu'elle a mis à nu.

Combien d'Yvettes avons-nous dans Yvette ? Une artiste comme elle débute toujours. Elle se repose de ce qu'elle a réussi en réussissant autre chose. La jeunesse de son talent est dans ce continuel recommencement. Elle nous arrive, chaque fois renouvelée, fraîche, dans l'ingénuité de sa dernière impression, ardente et passionnée dans le feu de son dernier enthousiasme. Si occupée d'un art qu'elle pratique comme une mission, elle n'a jamais trouvé un moment pour vieillir.

Le temps à ses genoux a replié ses ailes,

a-t-on dit de la plus aimée de ses devancières. Des gants noirs d'Yvette aux cheveux blancs qu'elle aura, il n'y a pas eu place pour une lassitude, une défaillance, un fléchissement. Qu'un vieux témoin de ses vingt ans entrés en coup de vent dans la célébrité ait le droit de le dire.

Un jour, on lui a demandé : "Si vous aviez à recommencer votre vie, que désireriez-vous accomplir ?"

"Si je revenais au monde, répondit-elle, je voudrais être une nonne laïque, un prédicateur du peuple. Je voudrais fonder un cercle de philosophes et y inspirer la modestie et la sagesse. Je voudrais essayer de réveiller la conscience humaine. Je voudrais fonder des écoles de générosité, de bonté, de pitié."

Yvette n'a pas attendu la supposition réalisée d'une deuxième vie pour remplir ce programme. Il a tenu tout entier dans l'apothéose mondiale de la vie qu'elle a vécue et qui n'a été qu'une chanson.

GEORGES MONTORGUEIL.

EDMOND SÉE :

Je salue en Yvette Guilbert, non seulement une des plus parfaites diseuses de ce temps, mais encore une grande artiste humaine dont le souple génie a traduit tour à tour l'ironie la plus incisive et l'émotion la plus pathétiquement douloureuse comme en se jouant !

Grâce à son art, Yvette nous a conté, en chansons, l'histoire satirique de notre époque, en même temps qu'elle sut esquisser en quelques traits, en quelques expressions, en quelques intonations (si tragiquement évocatrices), en quelques gestes (parfois en un regard, en un silence !) toute la souffrance féminine !

Et je ne parle ici que de l'artiste !

La femme si généreuse, si ardente au bien, si passionnément dévouée toujours aux belles et bonnes causes, seuls ses amis la connaissent !

Je suis heureux et fier d'avoir été, d'être demeuré un de ceux-là, de garder aujourd'hui encore à Yvette (et après tant d'années !) la même amitié et une admiration qu'elle s'entend si bien à aviver, à renouveler sans cesse !

Car jamais elle n'eut plus de génie, de bonté, d'ardeur vivante ! Et il semble qu'elle prenne à cœur de se multiplier, afin de réagir contre une époque qu'elle brave, domine, ennoblit magnifiquement et qui, certes, ne la mérite pas.

EDMOND SÉE.

FRANTZ JOURDAIN :

MON CHER AMI,

Je suis navré de ne pouvoir assister vendredi à la fête affectueuse que vous avez la pieuse et excellente pensée d'organiser en l'honneur d'Yvette Guilbert.

Cette prodigieuse artiste possède un des plus admirables tempéraments que j'ai rencontrés dans ma vie, c'est l'art incarné, l'art simple, naturel, vivant, humain, sublime, qui sait émouvoir les êtres les plus affinés et en même temps remuer les foules les plus frustes. Elle sait faire rire et pleurer, car sort souple génie emprunte suivant sa fantaisie le masque tragique ou le masque comique.

C'est avec une sorte de colère amère que je pense qu'aucun auteur n'a eu l'intelligence de confier un rôle au théâtre, à cette femme exceptionnelle.

Mes félicitations enthousiastes pour votre heureuse initiative qui ne m'étonne pas d'ailleurs de vous.

Bien cordialement à vous.

FRANTZ JOURDAIN.

RACHILDE :

Yvette Guilbert en Amérique.

Pour un monde neuf, c'est-à-dire encore plein d'enthousiasme et qui ne dénigre pas systématiquement ce qui lui plaît ou ce qu'il aime là-bas, elle a chanté les vieilles chansons de France, les vieux noëls, les rondes et tous les petits drames de gestes et de cris naïfs que les enfants se sont repassés les uns aux autres sans, paraît-il, les apprendre réellement de leurs parents. Cris de joie, cris de colère, cris de guerre ou cris de douleur, ils savent que tout arrive en tournant car le monde aussi danse une éternelle ronde !

Qu'est-ce que la vie d'un artiste ?
Un temps où l'on dépend des autres,
Un temps où les autres dépendent de vous !

Yvette en est arrivée à ce temps où l'on choisit sa voie, et celle qui fut obligée, par le succès même, aux concessions plus ou moins vulgaires faites à un public de beuglant a dirigé là-bas le mouvement des foules vers les naïvetés et les beaux fabliaux de la France de jadis. Elle a montré ce que pensait notre pays quand son éducation délicate lui demeurait comme un parfum dont le souvenir traverse les âges. Elle s'est jetée dans ce monde trépidant comme on se lancerait pour un bain dangereux en pleine muer. Elle en ressort avec une fraîcheur de Jouvence, parce que les Américains, en dehors de nos néfastes subtilités, admettent et comprennent les jolies choses sans chercher à les déformer sous les ongles de la critique. "Mais, ce pays, à part des défauts qui ne sont pour nous que des manques d'habitude ou des surprises de nos faiblesses physiques, est un admirable pays, le champion du vieux monde. Tout y résonne comme sur un gong et pénètre d'un bloc en leur cerveau. Tant pis pour les détails : force, force, force, activité, activité, activité, tensions, chaos, coups de tampons, sports, bruits, usines en ébullition, visages tourmentés, mains tendues larges, yeux tout crus, bouches cuites, réduites autour des cigares gros comme des canons, mais des cœurs qui crient : "Vive la France avec l'adoration jeune et puissante des premières peuplades pour le soleil."

Loin d'une éruption volcanique on s'imagine à peine l'intensité du feu central !

Yvette Guilbert a voulu donner ou publier tous les secrets des coulisses de la chanson et nous trouverons dans How to sing a song les différents masques de ses expressions les plus curieuses : cette très grande diseuse est arrivée à nous montrer, à nous faire toucher du doigt en quelque sorte, la sensation de la gaîté, de la peur, de l'extase, de la pitié, de l'horreur, du mépris ou de l'amour. Son facies, qu'elle pétrit sous la paume puissante de sa volonté, exprime tour à tour l'émoi d'une fille de quinze ans ou le dédain spirituel, d'une vieille marquise qui regrette sa jambe bien faite et son bras dodu.

L'art d'Yvette Guilbert est un art absolument voulu et travaillé, mais de même que le clown exécutera cent fois un tour afin de l'amener à son maximum de perfection et son minimum de danger, elle ne laisse la sculpture de son impression que parfaitement achevée, conduite jusqu'au suprême degré du naturel.

A Paris, Yvette a mené le train de l'artiste qui a choisi son heure pour essayer de s'expliquer. Elle fut très entourée par un public d'élite qui n'avait même pas le souvenir de ses triomphes (si lourds à porter) de café-concert où pourtant elle donnait aussi dans cette chanson des faubourgs la mesure juste de ce qu'elle devait exprimer. La vie d'Yvette Guilbert est au fond celle d'une enragée travailleuse qui va d'œuvres en œuvres, essayant toujours le mieux. Je crois qu'on peut seulement lui reprocher de tenter la perfection pour, souvent, des choses qui n'en valent pas la peine : "Moi, moi, je vaux la peine !?" répond-elle en riant.

Elle a eu, dans les dernières années de la paix, dans une toute autre vie que celle qui naît, l'idée d'une Maison d'art où l'on recevrait les étrangers, les artistes passant par Paris que l'on reçoit souvent trop officiellement pour que les jeunes puissent en profiter. Elle a l'activité dévorante de cette Amérique où l'on va de l'idée à l'exécution avec une généreuse fièvre. Comme tous les artistes qui ont du sang, elle rêve toujours d'accoupler une pensée de moralisation à une œuvre de théâtre, de là un fiasco complet chez les barnums seulement soucieux du gain immédiat. J'ai entendu reprocher à cette Yvette si franco-américaine son idée des noëls comme un sacrilège ! Les pauvres cœurs avilis de nos hautes études musicales qui traînent derrière eux les vices les plus bas et les calculs les plus pervers..., autruches solennelles qui cachent ou croient cacher autre chose que leur tête sous leurs basques d'habits, sont scandalisés par cette intervention du motif innocent dans la grande organisation d'une gloire d'ailleurs beaucoup plus nette que la leur. Où est le labeur incessant il n'y a pas de vice cérébral : "Je suis un instrument qui s'accorde toujours !" dit-elle. Or, on oublie que, ayant atteint non pas l'âge du repos, mais le droit au repos, elle travaille toujours. Je souhaite cette manière de conclure à ceux qui pensent avoir tout fait en devenant des machines à moudre l'or.

Yvette Guilbert est une Française, absolument du pays où elle apprit à tourner ses premières rondes et ses premiers couplets. Elle a l'esprit d'une Française... du temps d'avant les déformateurs et elle a aussi le cœur des filles de notre peuple qui se souviennent d'avoir trimé. Je souhaite ce parchemin à beaucoup de nobles parvenues dans les arts.

RACHILDE.

Les bras étendus, frémissants, les mains tombantes, à la façon des fleurs fauchées, la tête inclinée sous la lourde gloire d'une couronne rousse où le reflet du sang se mêle à la teinte de l'or, ce corps de femme s'enveloppe d'une dalmatique de soie pourpre, un peu transparente, glissant, droite, jusqu'à ses pieds et la virilisant. Elle nous apporte, en pleine soirée de gala, devant ce mouvant, irrespectueux, trop léger public de lettrés parisiens, la silhouette tragique d'un dieu agonisant, et le contraste est tellement violent que nous en souffrons avant même de savoir pourquoi on ose l'évoquer.

Ecce homo ? et voilà la femme? C'est Yvette Guilbert, chantant, mimant, ou soupirant la Passion du Christ, "tant moult et dolente". J'aperçois, tout prés de la ligne de lumière qui nous sépare de la chanteuse, un monsieur, impassible d'apparence, un grand journaliste dont la bouche fine, railleuse, va sans doute nous fournir le joli mot définitif. Stupeur! Ses yeux brillent ! Est-ce un binocle.., ou des larmes stoïquement arrêtées au bord de l'inconvenance de pleurer dans le monde ? Ce monsieur ému, je risque son nom : c'est M. Bailby, directeur de l'Intransigeant, un homme d'esprit, un homme de sport, un blasé probablement, et il est touché au cœur. Une émotion imprévue le surprend, cependant son courage ne t'abandonne pas ; il avoue son émotion, la répand en applaudissements frénétiques et tous les assistants avec lui, en ce soir de fête bruyante compliquée de danses voluptueuses ; nous sommes transportés dans une atmosphère inconnue où l'art, lié à la religion, devaient vraiment une chose sacrée. Nous sommes forcés de communier sous les deux espèces.

Tout le nouveau répertoire d'Yvette Guilbert, celui de ses vieilles chansons, des vieux noëls, des rondes légendaires coule sur nous comme une eau limpide, fraîche et souvent furieuse, de torrent qui nous submerge et nous passe à la pureté des premiers âges, nous baigne dans l'onde lustrale, la candeur enfin retrouvée des temps de foi chevaleresque ou de naïves amours. C'est tellement puissant de beauté naturelle, d'ardente simplicité que cela désarme les humoristes du siècle des machines, ceux dont l'humour se témoigne par la grimace d'un dégoût prudent et qui ont bien l'air de clefs anglaises !

J'entends des exclamations effarées : "On veut donc nous convertir ? Ne serait-ce pas du Barrès de derrière l'église ?" Mon Dieu, non. C'est seulement de l'art pur. J'aurai même l'audace de vous dire que, pour moi, l'art pur est bien au-dessus de toute espèce de religion, et comme je me crois assez animale pour ne pouvoir, hélas ! m'élever à aucune conversion, je ne suis accessible qu'au transport d'admiration pour la sincérité de l'artiste. A mon humble avis, quand quelqu'un nous offre une manifestation parfaite de ce qu'il sait faire, la première manière de lui prouver notre respect, c'est de ne pas lui demander de quel genre de conscience il s'est servi pour arriver à la perfection de son travail. Il faut avoir entendu les vers de Jules Laforgue "Je suis la femme, on me connaît..." mis en musique, j'allais dire en action, par Yvette Guilbert, pour ne plus douter de la puissance qui gouverne cette extraordinaire évocatrice, laquelle recommence courageusement sa vie avec la pleine conscience, cette fois, de son devoir vis-à-vis du public lettré ou non. Ah ! nous sommes loin de l'Yvette de music-hall, de l'Yvette touchant, avec des gants noirs, aux brandons incendiaires des sous-entendus !... Eh bien ! Pas tant qu'il vous en semble ! Déjà, en chantant La Pocharde, Yvette Guilbert, conservant en elle l'âme de la petite fille amoureuse du Discobole qu'elle fut à douze ans, l'âme de la petite gamine de Paris, éprise des chefs-d?œuvre du Louvre. Mme Yvette Guilbert possédait la religion de ce qu'elle créait et l'amour sacré de la forme qu'elle avait à lui donner. J'ai vu, jadis, sa silhouette rigide, souvent comme crucifiée par, les foules trop enthousiasmées se dresser en une sorte d'apothéose ironique et cette jeune femme, qu'on disait laide, revêtir brusquement le manteau royal de l'indignation, changer la grâce de sa bouche dans la torsion d'un rictus terrible, devenir la meneuse de révoltes, la grande prêtresse de toutes les misères morales, et je retrouve le même rictus infernal qui se divinise dans ce masque de Christ féminin, ce regard noyé d'un dieu se voilant sous l'anonyme de la mort hume Yvette Guilbert est vraiment très belle, car elle peut atteindre à l'horreur par la science sans passer par aucune déformation. Elle reste Elle en toute transfiguration, et par le seul mouvement, le petit pli de l'ourlet de son sourire, elle peut faire que tour à tour ses lèvres soient une blessure et une fleur.

Je ne pense pas qu'on puisse m'accuser de n'être point assez indépendante dans mes admirations. Je connais peu Yvette Guilbert. Je la devine encore plus que je ne puis l'étudier.

Autrefois elle m'effrayait et ne m'a jamais fait rire, jamais. Aujourd'hui je me trouve en présence d'un être qui poursuit un but avec passion, et cela m'intéresse beaucoup plus que ses succès passés, présents ou futurs. Elle rêve de nouveaux combats et ce n'est pas rien que pour elle qu'il lui faut des victoires. Elle est la patiente nerveuse d'une couvée de pinsons pauvres, elle veut aussi devenir l'amie encourageante des jeunes artistes, des jeunes poètes, elle rêve de fonder l'union des intellectuels dans une maison d'art qui recevrait des grands hommes de toutes les nations et organiserait des fêtes de la pensée universelle... (remarquez que ces, maisons d'art, assez semblables à la Maison des Étudiants de Paris, existent dans toutes les capitales de l'Europe). On a parlé raisonnablement à Yvette Guilbert et on a essayé de lui démontrer l'inutilité de ses efforts, mais on ne retient pas les êtres nés pour l'enthousiasme. Je crains bien que cette fervente de l'art, de tous les arts, ne fasse tout ce qu'elle a promis de faire. Je le redoute pour elle si je le souhaite pour les autres.

Je le redoute, parce que Mme Yvette Guilbert a la candeur d'âme d'une honnête princesse barbare parmi la coupable civilisation des princes... de l'industrie littéraire.

Vous imaginez facilement tout ce qui peut s'ensuivre ! Elle est toujours prête à implorer pour un artiste malheureux, et cela, voyez-vous, produit une ombre sur le tableau de nos brillantes inerties, une ombre qui ne nous donne aucun lustre, tout en nous plongeant dans un abîme de remords.

Mon opinion sur ses beaux projets altruistes est celle-ci : Je désire l'entendre chanter et je me moque du reste. Les gens de lettres sont égoïstes ; j'en suis. Mais je veux bien qu'on bâtisse un temple, une église, une salle de spectacle ou une maison d'art, tout ce qu'elle voudra, pourvu qu'on la place au milieu, dans sa dalmatique de soie rouge, sous la couronne de ses cheveux roux, d'or et de sang teintés, qu'elle se crucifie là, pour l'unique religion de l'art et aussi pour la satisfaction de ses merveilleux appétits de dévouement à toutes les nobles causes, si tel est son bon plaisir.

RACHILDE.

GÉRARD D'HOUVILLE :

Mme Yvette Guilbert a chanté, au théâtre Albert-Ier, des chansons du moyen âge, des chansons du XVIIIe siècle et de l'Empire. Elle est une grande, très grande artiste et qui ne l'a pas vue et entendue dans ce répertoire ignorera toujours tout ce qu'il peut y avoir de sens, d'âme et de vie dans une vieille chanson.

Elle ne fait pas que la chanter : elle la revit, elle la sent, elle la joue, elle la mime, elle la refleurit elle prend les vieilles syllabes et les vieux sons, usés, émouvants qui ont beaucoup erré sur les lèvres humaines, sur des lèvres muettes depuis si longtemps et elle leur fait don d'une jeunesse nouvelle ; la vieille chanson se met à reverdir comme une forêt d'avril, où les oiseaux reviennent ; la vieille chanson familière, amoureuse ou tragique, recommence à s'épanouir comme la fraîche rose d'un vieux rosier noueux, épineux... La vieille chanson se défripe, se déplie, s'envole avec des ailes neuves. Elle a chanté de pittoresques chansons du moyen âge : Pourquoi me bat mon mari, de Guillaume de Machaut ; La Dame mariée a un puant ; Dites-moi si je suis belle, d'Eustache Deschamps, avec une variété d'expressions, d'intonations, une intensité d'évocation, une puissance de suggestion absolument étonnantes ; elle a chanté des chansons populaires du XVIIIe siècle : cette délicieuse Voilà la rosée, qui perle en gouttes matinales et en friponnerie puérile ;,ces admirables Cloches de Nantes, où elle nous fait vivre tout un roman; où elle est à la fois le battement sonore des cloches, le prisonnier qui s'évade et nage dans la Loire, la fille du geôlier qui s'attendrit et s'épouvante... Vraiment, il faut être une incomparable magicienne pour évoquer ainsi, avec quelques notes et quelques strophes, un pays, une époque, et des êtres de cette époque et de ce pays et leurs sentiments et leurs terreurs, et leurs peines et leurs joies... C'est là peut-être ce qu'elle a le mieux chanté ; bien qu'elle nous ait ensuite fait frissonner jusqu'aux larmes avec La Mort de Jean Renaud et passionnément divertis avec La Délaissée, où elle a imité un frère capucin avec une verve sans égale. Et ne l'oublions pas, surtout dans la Grand'mère de Béranger... Ah ! quelle grand'mère impayable, tout en farce et en bleu de ciel avec son fichu de dentelle et son bonnet à nœud de satin sous le menton !

Mme Yvette Guilbert aime particulièrement le moyen âge et veut consacrer son talent à nous en apprendre les textes et les chants. Nous ne demandons pas mieux, car c'est une splendide époque de poésie riche et drue ; mais Yvette nous ravit de toutes les façons sous le hennin, la coiffe ou la cornette, en droite simarre ou en paniers bouffants. Son âme et sa voix sont de tous les temps et en ressuscitent tous. les prestiges ; et sans nous préoccuper des dates, laissons venir à nous le charme et l'émotion, la malice, l'esprit, la farce, la poésie, la grâce et l'amour des exquises chansons de France !

GÉRARD D'HOUVILLE.
(Gaulois, 20 janvier 1923.)

GEORGES LOISEAU :

Je me la rappelle presque à ses débuts, à l'heure de sa vogue initiale, grande, très mince, la tignasse rousse ; l'œil malin, le pif cocasse, dans sa robe ample et décolletée, en fait sur... de la place, les bras longs gantés de noir. Du premier coup, elle avait créé son type, fait affiche en couleur, empaumé son public avec les chansons de Xanrof et marqué, son rang impérieusement.

Intelligente et fine, douée d'un masque mobile, elle avait saisi, comme l'a d'ailleurs fort bien exprimé sa camarade Dussane, de la Comédie-Française - ce Saxe de la causerie - ce qu'il y a dans quelques couplets, raccourcis de roman ou de pièce, petit drame ou comédie, matière à effets ou à créations de personnages multiples. Et c'est à ce genre de théâtre qu'Yvette Guilbert s'est consacrée.

Lorsqu'elle fut pour tous "Yvette" tout court, quand sa réputation d'artiste fut un lait accompli, elle délaissa le café-concert qui commençait à se transformer, s'enferma quelque temps et, dans les trésors de toutes les régions et de toutes les époques patiemment amassés, elle choisit pour un public d'élite ce qu'il y avait de plus éloquent, de plus curieux. de plus spirituel dans l'œuvre des chansonniers.

Alors elle fut la Chanson elle-même. Du moyen âge à nos jouas, elle traduisit aux yeux et aux oreilles, par la mimique, le geste, la voix, cette voix dont le timbre n'a pas changé, la vie mise en refrains par l'humour des poètes et des musiciens.

Ce qui la distingue et la fait l'amie de tous les intellectuels, c'est la profondeur de sa compréhension... Certes, elle a pour s'exprimer la plus parfaite diction du monde ; elle met la chanson en scène comme personne ; elle est tour à tour hautaine, distinguée, austère, gaie, simple, bonne enfant, peuple ou voyou elle est toutes les comédiennes et les meilleures en quatre mesures ou en deux vers : mais par-dessus tout elle est l'esclave de sa seule pensée, la servante du sens et de la lettre : elle réussit - cette rareté - la fusion de l'auteur et de l'interprète. Et c'est cela qui donne à ses présentations cet achevé et constitue son art incomparable de chanteuse. Avec rien Yvette fait tout ; elle ne diminue pas, n'amplifie pas, elle ressuscite la sensibilité ou la malice de celui qui écrivit : elle burine, elle peint, elle habille, elle émeut ou elle amuse. Elle intéresse et intéressera toujours.

GEORGES LOISEAU,
Ancien secrétaire de la Bodinière.
23 janvier 1926.

Je sais que l'artiste de théâtre ne laisse rien après lui, et que toute sa fierté doit consister à honorer "son présent". Je mis tous mes efforts à le faire. Un jour de méditation je me suis amusée à parodier François Villon, et je fis cette balade de l'an 2000 :

Où sont les gloires de Paris,
Pompadour et la Dubarry,
Et icelles qu'Amour lia,
Et la Dame au Camélia.
Desclée, Rachel et Déjazet,
Et la gente Marie Crouzet,
Mounet, Coqueline, Rostan ?
- Mais où sont les gloires d'antan ?

Semblablement où est la Royne
Qui, mâlement en matinée,
Bravement supporta l'essoyne
D'être en Paris guillotinée :
Où sont allés Francey Sarcisque
Et son Adolphe Bissonnan,
La Ferronnière, son Francisque ?
- Mais où sont les gloires d'antan ?

Dites-moi où n'en quel païs
Se trouvent Duse la Romaine,
Sarah, sa cousine germaine,
Et les Lureau-Escalaïs.
Où sont Granier (Jehanne), Yvette,
Réjane, Judic, la divette ?
- Mais où sont les gloires d'antan ?

ENVOI

Gloire factice, saugrenue,
Vous ai dédié toute nue
Cette ballade biscornue
En une langue triscornue.
- Gloires à mort sont destinez,
Et glorieux qui sont vivans,
S'ils en sont, coursez ou tennez,
Autant en emporte ly yens !


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