TABLE DES MATIÈRES
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Prologue
Après la guerre 1870
Dans les affaires
Dernier souvenir de mon père
Le débat du ventre
Deux hommes passèrent
Adelina Gaillard
Théâtre des Boulevards
Mon audition - L'Eldorado
Débuts au Casino de Lyon
Débuts à l'Eldorado
Éden-Concert
Ma silhouette définitive
Liège et la "Pocharde"
Le Moulin Rouge
Le Divan Japonais
Le Concert Parisien
La Bodinière
Le Nouveau Cirque
A la Scala
Comment j'ai compris Bruant
L'Horloge
Les Ambassadeurs
Une soirée chez l'éditeur Charpentier
Mon répertoire
Les journaux et les journalistes
Ma seconde carrière
Portraits
Jean Lorrain - Goncourt
Sarah Bernhardt
Le Prince de Galles
futur Édouard VII)
Toulouse-Lautrec
Pierre Loti
Jules Roques
Maurice Donnay - Forain
Eléonora Duse
Deux cardinaux :
Le cardinal Mercier et le cardinal Dubois

Récompenses
A travers le monde
Épilogue

Yvette Guilbert


Portraits

JEAN LORRAIN ET ED. DE GONCOURT

Jean Lorrain ! Je le revois arrivant chez moi, avenue de Villiers (où j'habitais alors) avec des roses dans une main, sa canne à l'autre et me racontant, en se tordant de rire, qu'un homme de lettres qu'il venait de rencontrer, croyant le méduser par un mot cruel, relatif à ses goûts... spéciaux, lui avait dit "Vous, Lorrain, vous mourrez dans la peau d'un jeune homme..." Et Lorrain, secoué de joie, en pleurait presque, ses gros yeux humides, maquillés comme ceux d'une femme, en étaient tout congestionnés, et il postillonnait :

- Est-ce drôle, hein ? Est-ce drôle !

- Mais aussi, lui dis-je, quelle idée de sortir ainsi bichonné, poudré, fardé, rose et mauve comme une dragée de baptême...

- J'adore le maquillage, pourquoi les femmes et pas les hommes ? dit Lorrain en s'affalant dans un fauteuil.

Remis de son amusement, il sortit de ses poches des vers qui devaient devenir des couplets. C'était Morphinée que j'ai tant chanté.

Ce jour-là faillit être celui d'une rupture entre nous.

Je lus et relus sa chanson.

- Eh bien, dit-il, hein ? elle est épatante !

- Je ne sais pas, dis-je, si...

- Qu'est-ce que vous ne savez pas ?

- Je ne sais pas, mon cher Lorrain, si je saurai...

Là, Lorrain bondit du fauteuil, hurlant :

- Ah non ! Ah non ! ne continuez pas ! je sais, je sais ce que vous allez dire, voilà trois ans que vous me le faites, à moi, que vous nous le faites à tous... C'est une manie ! C'est de l'hypocrisie ! ou une modestie imbécile ! Jamais, jamais je ne reviendrai chez vous, vous entendez, Yvette... jamais !" Je le trouvais grossier, et, le regardant, sans ajouter un mot, je lui tendis ses gants, sa canne et son chapeau... Il comprit, se leva, se dirigea raide vers l'antichambre.

A la porte, je m'aperçus qu'il avait oublié ses roses dans le boudoir, je courus les chercher et les lui plaquai dans les mains ; il les regarda, me regarda, toute sa colère tombée, et, redevenant l'homme exquis qu'il pouvait être, il me prit par le bras et rentra s'installer dans le salon. L'orage était passé.

Pauvre cher Lorrain, de tous les coins où il allait, il m'envoyait des vers. En Algérie, il fut hanté par une vision de femme à la fontaine qu'un Arabe offrait aux étrangers. D'un village aux environs de Paris il m'envoya FLEUR DE BERGE ! " Fleur de berge"... Il venait de Fécamp pour me l'entendre chanter aux Ambassadeurs... Quand il me l'envoya, je me souviens qu'il écrivit au dos de ses couplets : "Saurez-vous  ... Non, vous ne saurez pas la chanter !" Et je lui télégraphiai : "Peut-être bien !"

Mon plus curieux souvenir de Jean Lorrain fut le dîner que je fis chez lui.

Il voulait depuis des mois me présenter Goncourt, et mes voyages m'empêchaient d'être là au moment voulu. Enfin, un été, Goncourt était à Paris en juillet, je chantais aux Ambassadeurs, la rencontre fut décidée.

Rue d'Auteuil, à Passy. Un petit salon provincial et coquet, le bureau de Jean Lorrain "tout en miroir" ; c'est là que le maître de la maison me présenta à Mme Duval, sa mère. Quel contraste avec le fils ! Une femme adorablement simple, distinguée fine, de beaux cheveux blancs, habillée de noir, des mains très, très blanches de religieuse cloîtrée, et l'air loin, loin, loin de la vie de Paris que synthétisait son fils ! Arriva Léon Moreau, le compositeur, M. de Goncourt et une dame. Goncourt ressemblait à Georges Moore, l'auteur anglais : je ne cessais de le regarder, il était blanc de peau, blanc de cheveux, et sa chemise éclatante lui faisait "réflecteur" et l'immatérialisait presque. Il parla "tirage", libraires, éditions, et aussi "de Montmartre" et comme je prononçais le verbe déambuler, il sourit et dit à Lorrain "Hé... hé... elle a des lettres, la p'tite !" - "Non, dit Lorrain, elle a surtout de l'argot." Piquée au vif, j'employai une douzaine de mots anciens qui, loin d'être argotiques, sentaient leur provenance villonesque pure. Lorrain vit mon manège et la surprise de Concourt. "Cette mademoiselle Guilbert lit, figurez-vous... C'est rare au café-concert." Ah ! que je me rappelle tous ces détails... et Léon Moreau qui ne pouvait pas manger tranquillement, sa longue mèche noire tombant de son front perpétuellement dans son assiette. Et ces visages différents, Mme Duval à tête blanche, Goncourt "en neige", Moreau, corbeau, Lorrain et moi passés au henné, Lorrain les yeux très maquillés de bleu turquoise : moi les lèvres très rougies et les grenouilles vertes en faïences posées sur les fauteuils roses (la dernière lubie de Lorrain !) et la tête martyrisée de Saint-Jean-Baptiste en cire jaune transparente, avec imitation de sang lilas au col.., la bouche torturée... les yeux en extase... Et le triptyque religieux d'un primitif à la tête de son lit !

Lorrain me fit remarquer la volupté des mains des personnages... il en avait comme un appétit... Une autre tête de cire verte, qui semblait suer du sang, était coiffée d'un linge de soie rose, à franges d'or ; un antiquaire l'avait fait venir de loin pour la lui vendre. Enfin, à côté de cette cire, tout un étalage lugubre de bocaux, d'ouate, d'instruments de chirurgie que je considérais effarée... "Oui, dit Lorrain, c'est pour ça que nous dînons, ma chère, ensemble ce soir... demain, on m'opère et..." Et il manipula des pinces, des outils d'acier, avec des doigts soignés et bagués comme ceux de Liane de Pougy...

Le dîner terminé, je m'en fus aux Ambassadeurs, amusée et ravie de ma visite. Ah ! Lorrain, tout fantasque et rossard que vous étiez, vous saviez être bon et charmant, et plein d'esprit, et distingué, distingué même dans vos vadrouilles, et je vous admirais, et je vous aimais bien, car votre masque avait des transparences... Vous aviez fait un jour une chanson, inspirée de ma silhouette et jamais elle ne fut chantée, cette décadente. - La musique m'en avait déplu d'abord, et vous refusiez ensuite de modifier certains couplets dont les allusions obscènes visaient ma silhouette mais semblaient aussi atteindre mon caractère. Si peu prude que je fusse je la refusai ; mais vous, cela vous faisait rire ! Ah ! pervers ami...

DECADENTE

Par JEAN LORRAIN.

Pour Mlle YVETTE GUILBERT.
(Inédite.)

Je suis une jeune fille symboliste
Aux bandeaux plats, et frêle, et triste.
Je rêve tout le long du jour,
Cherchant des consonances rares
Et des prosopopées bizarres
Symbolisant le mot "amour".
Car mes amants étant de mœurs raffinées

Il me faut affecter des grâces d'araignées ;
Et les mots que chacun connaît
Me semblent plats et laids...
Symboliste, ô puriste,
Femme au regard troublant,
La pâleur de mes joues
Vous prouve que je joue
De la lyre, de la lyre, toute la lyre,
Pan Pan.

Je suis une pure helléniste
Hébraïsante et latiniste.
Mes amants, tous gens distingués,
Entre tant de choses savantes
De toutes les proses vivantes
Ont voulu m?enseigner la clef.
Et, de silhouette épique à subjuguer un prince
Je suis sphinge et liliale et mince, mince, mince
Et les appas que chacun tonnait,
J'les ai pas ! j'les ai pas !
Car ils sont gros et laids.

3e COUPLET

Quand je m'en vais de par la rue
Dardant ma prunelle éperdue
Au travers de mon face-à-mains
Je vois des femmes et des hommes
Névrosés de Londres et de Rome
En extase sur mon chemin !
Mes longs bras en guirlande et néon corsage esthète
Ont courbé à mes pieds jusqu'au mage éthopète
Peladan ; un éphélisme délicieux,
Est dans mon corps mystérieux.
Harmonie, harmonie,
Pour le plaisir des yeux.

Symboliste, ô puriste,
Femme au regard troublant,
La pâleur de mes joues
Vous prouve que je joue
De la lyre, de la lyre,
Pan, Pan.

Cette chanson-là est peut-être la seule à laquelle Lorrain ne voulut rien changer ; pour d'autres couplets je faisais lentement mot par mot les changements moi-même, car son manque absolu de pudeur ne comprenait pas ma propre pudeur ; alors quand il venait écouter le lancement de ses couplets et que, dès le premier soir, il entendait le public applaudir, il oubliait mes retouches faites, je le répète, avec une telle prudence qu'il croyait les avoir faites lui-même, d'autant que je lui disais :

- "Hein, Lorrain... Comme vous avez bien fait de changer tels et tels vers..."
- "Oh mais, répondait invariablement Lorrain, j'avais vu tout de suite qu'il fallait le faire !" Ah ! cher Lorrain, que c'était charmant ces façons de vous tricher... en toute élégante amitié et de sentir que votre orgueil en était heureux. Vous étiez un collaborateur très adorablement dangereux. Et quand on vous déplaisait, vous aviez la plume si vite trempée de vitriol ; vous rappelez-vous votre querelle avec Mlle Bob-Walter ? que dans un article vous aviez appelée Bob Walter closet ! Elle en pleurait, la pauvre... et si vous l'aviez su... l'auriez-vous fait ? Non. Depuis que mon évolution m'a transportée dans un monde nouveau, que de fois j'ai pensé à vous qui me disiez si souvent :

"Les deux extrêmes se touchent, je vous verrais un jour en Saint Sébastien ou Sainte Thérèse que cela ne m'étonnerait pas !... et quand le peintre Granié eut fini mon portrait sur fond or, vous vous êtes écrié : "Un Van Eyck ! Un Martyr ! Une Sainte ! une Yvette ! Néron vous ferait grâce !?"


SARAH BERNHARDT

Sarah Bernhardt ! nom qui équivalait à celui de Fée, de Princesse, de Reine ! Nom légendaire en mon enfance, car mes parents, fervents de la Comédie-Française, y avaient vu débuter Croizette et Sarah !

Croizette savait se décomposer le visage à un tel point qu'on allait alors "la voir pâlir" dans Le Sphinx. L'actrice s'empoisonnait en scène si ma mémoire est bonne, et la lividité de la mort blanchissait à tel point son visage qu'il y avait dans le public une longue minute d'angoisse à la regarder blêmir lentement pour tomber inanimée... On courait à la Comédie-Française pour "cette minute-là?", et je me rappelle que mes parents en restaient extasiés !

Ses splendides cheveux dénoués sur les épaules, Croizette, plus âgée que Sarah, était la grande attraction du Sphinx. Le port de tête très fier, les épaules tombantes, elle avait alors une très grande allure, puis devenue mère de plusieurs enfants, elle perdit sa beauté ; atteinte d'éléphantiasis, elle devint si volumineuse que je l'ai vue un jour monter dans un train, poussée dans le wagon par deux domestiques ! Elle épousa Stern, le banquier qui, à chaque enfant qu'elle lui donnait, déposait un million dans le berceau du nouveau-né (du moins était-ce le bruit qui courait alors à Paris). Elle quitta le théâtre pendant que Sarah Bernhardt continuait son ascension splendide.

La première fois que je vis "de près" Sarah Bernhardt, ce fut au Figaro. Une superbe réception était faite au roi de Serbie, Alexandre, venu pour la première fois à Paris. On avait demandé l'élite des théâtres et les grandes étoiles étaient là. Sarah Bernhardt avait la réputation de se tirer des "corvées" par un évanouissement. C'était simple et facile pour elle, et ce soir-là, le roi, qui avait été retenu à un gala de l'Élysée, nous fit attendre si longtemps sa venue que, vers 2 heures du matin, les directeurs du Figaro ne savaient plus comment apaiser nos impatiences. Enfin le roi arriva.

Sarah Bernhardt, nerveuse, fatiguée, demanda à être la première du programme qu'on allait offrir au roi, et montant sur la plate-forme, elle commença la poésie célèbre :

"Si tu veux faisons un rêve..."

et crac, elle chancela, et tomba raide sur le tapis... Un aide de camp du roi sauta sur l'estrade et, relevant la célèbre artiste, voulut l'asseoir sur un fauteuil, on l'y aida ; alors l'aide de camp, empoignant une carafe d'eau glacée, voulut la vider sur la poitrine de Sarah. Elle bondit ! On retira la carafe des mains de l'aide de camp et Sarah, pantelante, fut portée à sa voiture dans les bras de je ne sais plus qui... Et elle fila se coucher !

Ce soir de la réception du Figaro, j'avais, à l'arrivée de Sarah Bernhardt, été lui baiser la main.

Pour moi, si jeune alors, elle représentait la somptuosité romantique de "l'actrice", la science séductrice de la courtisane antique. Quand je la vis jouer Cléopâtre, elle ne faisait (pour moi) que redevenir ce qu'elle avait dû être "autrefois", dans les siècles passés, et elle ressuscitait tous les reflets des miroirs éteints de Byzance. Et puis, ses fantaisies tapageuses ! Son cercueil à couchette de satin qu'elle essayait de temps en temps ; les fauves qu'elle gardait en son hôtel ; son luxe qu'on disait prodigieux ; sa demeure violemment personnelle, avec ses cages, ses fourrures, ses divans où on l'imaginait disparaissant dans des satins et dans des dentelles précieuses, ses bijoux ciselés pour elle, ses robes et ces fleurs qui l'encadraient perpétuellement, que sais-je, moi ? Notre jeunesse imaginative amplifiait la vie déjà très splendide qu'elle s'était créée, et cette femme était à nos yeux "surnaturelle". Tout de même, il faut bien que je le dise, si sa personnalité me surprit d'abord, m'amusa ensuite et m'émerveilla toujours, elle ne sut jamais par son art "me bouleverser". Mon cœur se refusait au truquage de sa voix, de sa prononciation saccadée qui cliquetait parfois comme des castagnettes, mais éteignait la vérité, au profit des fioritures.

Un jour, dans une revue, à mes débuts (au Concert Parisien), j'avais fait d'elle une imitation si exacte qu'elle me pria de vouloir bien la cesser. C'était la parodie de son voyage en Amérique vers 1894, une scène dans la cabine d'un transatlantique, où je me fâchais parce qu'on ne me permettait pas de m'entourer de mes chiens, de mes lions, de mes panthères, etc., etc., ce que tous les journaux du temps avaient relaté, et je ne faisais rien d'autre que d'utiliser sa voix d'amour pour dire les choses usuelles de la vie et cela devenait d'un comique énorme. Quand je me fâchais avec le capitaine du bateau, j'employais en revanche sa voix de rage et je hachais, hachais les syllabes ou je les précipitais les unes sur les autres en les mordant selon sa manière. Et cela aussi était de la piquante vérité, à peine exagérée. C'est cette "vérité n dans la farce qui la désobligea, paraît-il. Dans cette revue je chantais une chanson qui amusa beaucoup Sardou quand il l'entendit, mais agaça Sarah. Sarah très mince, très svelte, féline, délicieusement ondulante, n'avait pas de seins ; or dans Cléopâtre, elle pose un aspic sur sa gorge pour se donner la mort et Xanrof m'avait écrit Le Petit Serpent de Sarah, dont le refrain fit fureur à Paris :

C'était un pauv' petit serpent
Qu'avait rien à s'mettr' sous la dent.
On l'amène à Monsieur Sardou
Qui, pour les animaux, est doux.
Il m'engagera, pensa-t-il,
Lui qu'a déjà fait l'crocodil'.
C'était un pauv' petit serpent
Qu'avait rien à s'mettr' sous la dent.

Sardou, dès le lend'main matin.
Le mène à la Porte-Saint-Martin,
Chez Sarah, qu'a pas l'cœur de bois
Puisqu'il est en or, comme sa voix.
C'était un pauv' petit serpent
Qu'avait rien à s'mettr' sous la dent.

Mais l'serpent, quand il voit Sarah
Si mince, si souple, s'écrie : "Ah !
"Je la reconnais, c'est ma maman !"
Sardou pleurait d'attendrissement.
C'était un pauv' petit serpent
Qu'avait rien à s'mettr' sous la dent.

Et v'là qu'à son tour se trompant,
Prenant pour un r'jeton l'serpent,
Sarah voulut lui donner l'sein ;
Malheureusement y n'trouve rien !
C'était un pauv' petit serpent
Qu'avait rien à s'mettr' sous la dent.

Depuis ell' s'obstine, mais en vain.
Le pauv' petit serpent maigrit d'faim.
Un d'ces soirs pour sûr, il mourra
Dans l'corsage désert de Sarah,
Rien à se mettre sous la dent.

Un soir, au Concert Parisien, on vint me prévenir que le fils de Mme Sarah Bernhardt était dans la salle. "Allez-vous tout de même chanter le Petit serpent, Yvette", me demanda le régisseur. "Certes, dis-je, pourquoi pas ? La farce du texte n'en est point désobligeante et si je me sentais gênée de la chanter devant M. Bernhardt, je serais inexcusable de la chanter derrière lui.

Un soir, le critique et journaliste sévère Henri Bauer vint me demander si je ne voulais pas consentir à faire un grand plaisir à Sarah, en venant, après mon concert, chanter chez elle. - "Vous comprenez, Yvette, me dit Bauer, c'est difficile pour la grande tragédienne d'aller dans cette salle enfumée..." - "Très bien ! Très bien, dis-je, j'irai chez Sarah avec joie, le jour qu'elle voudra."

J'avais une telle curiosité de voir l'intérieur de Sarah Bernhardt. Je m'imaginais des choseset des choses ! Je fus déçue, la cage aux lions était vide, mais l'odeur des fauves était restée. Le fameux "grand hall" me parut petit, trop bric à brac pour mon goût et sans style, et même sans personnalité ; à côté de beaux bibelots, des cameloteries étonnantes arrangées en "salle d'exposition" place Clichy. Mais l'accueil et la femme furent charmants. Elle avait là des amis que je ne connaissais pas et qui me firent fête autant qu'elle, qui fut enchantée de ma façon de prononcer les t ! "Si peu d'artistes, me dit-elle, savent prononcer les t !" Au moment de nous quitter, elle me dit : "Vous n'avez pas encore été en Amérique, Mademoiselle Guilbert ?" - "J'y vais dans trois semaines, Madame." - "Pas possible ! Eh bien, comme je serai à New-York quelques jours après vous, venez me voir, cela me fera plaisir."

Et Sarah Bernhardt me remit une longue boîte contenant un de ses éventails, avec sur sa carte ces mots tracés : "Acceptez, Mademoiselle, cet éventail en reconnaissance de votre venue chez moi, et croyez à mes sentiments affectueux et admiratifs. Sarah Bernhardt." Cette carte allait jouer un rôle comique quelques semaines plus tard, car ma femme de chambre, faisant mes malles pour mon premier voyage aux États-Unis, y joignit avec mes boîtes d'éventails celle de Sarah, dans laquelle était restée sa carte.

Or je débutai à New-York avec un succès formidable, les journaux étaient remplis de mes portraits, articles nombreux et très élogieux.

Trois semaines après mes débuts, Sarah Bernhardt arrivait. Les reporters lui dirent qu'une célèbre artiste française avait eu un gros succès.

- Qui ça ? demanda Sarah.

- Mlle Yvette Guilbert...

- Connais pas, dit Sarah...

- Comment, Madame, Yvette Guilbert vous est inconnue ?

- Absolument.

- Mais on nous a assuré qu'elle était à Paris une célébrité.

- Connais pas, dit Sarah... jamais entendu ce nom...

- C'est trop fort, dit le reporter. On nous a encore trompés en faisant passer pour célèbre une artiste "inconnue" et elle est payée, cette Yvette Guilbert, une somme fantastique : 30.000 dollars pour un mois.

- 30.000 dollars ! 30.000 dollars ! répéta Sarah, eh bien... ce nom m'est tout à fait inconnu !

A cinq heures du soir, tous les journaux racontaient que Mme Bernhardt ne connaissait pas Yvette Guilbert, qu'à Paris cette chanteuse était inconnue, etc., etc.

Grand arrivage de "boys" des journaux à mon hôtel ! Et à ma stupeur, j'ai la visite de l'impresario de Sarah, Maurice Grau, qui me prend les mains et, une dit, en m'embrassant : "C'est indigne ! C'est indigne ! Répondez, Yvette, et ne la ménagez pas !" J'étais atterrée, je ne pouvais détacher mes yeux des articles inondant la presse de New-York toujours si friande de scandales. Enfin je répondis, m'essayant à froisser cette grande tragédienne, si petite femme, et j'écrivis :

"Je ne comprends rien à l'attitude de Mme Sarah Bernhardt ; cette dame, qui commence à perdre sa jeunesse, semble commencer aussi à perdre la mémoire..., mais voici une carte écrite de sa main il y a quelques semaines, que je prends d'une boîte où dort son charmant cadeau : son propre éventail."

Alors ce fut dans toute la presse des articles qui mirent les rieurs de mon côté et cette sotte rosserie de la grande artiste me rapporta beaucoup de sympathies.

A quel stupide sentiment répondait le geste de Sarah ?

Des années passèrent quand, un jour, un journaliste, M. M. T..., écrivit sur Sarah Bernhardt un article férocement méchant et terminé par à peu près ceci : "Mlle Yvette Guilbert se réjouira de mes vérités." Ah non ! je ne permettais pas cela et j'écrivis à Sarah : "Madame, j'espère que vous me faites l'honneur de ne point croire que je puisse me réjouir d'insultes qui vous sont lancées à la figure ; ce journaliste, que je ne connais pas, s'est permis d'user de mon nom en m'octroyant des sentiments dont je rougirais si je les avais."

Et Sarah me répondit qu'elle me savait trop noble pour me croire complice d'une infamie pareille.

Quelques années plus tard, à Londres, je fus engagée au Coliseum, où Sarah Bernhardt jouait un acte de la Tosca. C'était la première fois que la grande artiste consentait à "faire du music-hall" et je sentis toute la gêne qu'elle allait avoir chaque soir en me croisant dans les coulisses ; je me dis : "Sois chic, Yvette, va lui tendre la main, et oublie la bêtise de la dame..." et un soir, avant mes débuts, je frappai à sa loge et je passai ma carte. Elle me reçut souriante, inconsciente, adorable et sembla trouver tout naturel que je vinsse l'embrasser.

Nous restâmes de ce jour-là "bonnes amies". Et vraiment j'oubliai l'incidentde New-York.

Mais il se passait chaque soir une scène épique. Devina-t-elle jamais que je m'en amusais à un tel point que je la favorisais pendant toute la période de mon contrat au Coliseum ?

Tous les soirs, je succédais à Sarah Bernhardt sur la scène de ce music-hall. Il me fallait donc être là dès sa sortie du plateau pour une seconde après occuper la scène. Mais j'arrivais toujours quinze minutes avant et, au moment où la Tosca voit par la porte ouverte torturer son amant qui hurle et se tord de douleur, Sarah, convulsée d'épouvante, m'apercevait plantée en face de la porte, habillée d'une robe 1830 (je chantais des chansons "crinoline") et elle s'écriait, se tordant les mains avec un accent de bête blessée : "Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! quelle horreur ! quelle horreur !" et son visage fixait le mien ! Je m'amusais follement.

Louis Mercanton était alors son secrétaire, il allait la prendre à sa loge, lui offrait le bras et l'amenait jusqu'à la scène. A la fin de l'acte, même cérémonie pour revenir à sa loge.

Pendant la guerre, pauvre chère femme je la revis en Amérique, la jambe coupée déjà et donnant en été, dans un village près de la mer où j'avais un petit cottage, une représentation de la Dame aux Camélias. Mon cœur chavira. Une salle de cinéma ; un public de bonnes et de femmes de chambre, un orchestre de bastringue entre les actes ; elle jouait sans conviction, semblant improviser son texte, entourée d'une troupe bien modeste, sa devise affreuse et magnifique : Quand même, s'étalant sur le rideau qu'elle emportait en voyage.

Quelques mois après, j'allai la voir à l'hôpital Mont-Sinaï à New-York, où elle était tombée malade. Je la trouvai outrageusement fardée, poudrée, les yeux noircis, collés, les lèvres écarlates, les cheveux rouges frisés, ébouriffés, un lion couché dans un lit ! Elle m'effara. Mon Dieu, mon Dieu ! ne pas savoir être "soi" dans la fièvre et l'angoisse, et porter toujours, toujours "un masque" de déguisement, et des accessoires mensongers, pour tromper qui ? Elle parla de son fils... "Pourvu qu'il vienne, disait-elle, on va m'opérer..., pourvu qu'il vienne..." et une grande tendresse passait dans ses yeux. A un moment donné, elle me prit la main, la garda dans la sienne sur son édredon et dit : "Vous êtes vraiment bonne, Yvette... je vous remercie d'être venue... Vous êtes vraiment bonne, Yvette..." Je sentis qu'il me fallait partir, car l'émotion montait à ma gorge et j'avais peur de pleurer, car de la regarder me torturait le cœur. J'aurais voulu la débarbouiller et rendre à son visage si douloureux sa beauté vraiment dernière. Je l'embrassai et je sortis.

Elle guérit et je la revis à Paris en 1922, je lui amenai une demi-douzaine de jeunes filles qui brûlaient du désir de la voir. Je lui demandai la permission de lui présenter mes jeunes élèves américaines, elle les reçut adorablement dans son hôtel du boulevard Péreire où elle mourut. Son enterrement aurait pu être plus majestueux. En voyant s'avancer son char couvert de fleurs, je me suis rappelé toutes les minutes où elle fut mêlée à ma vie, et j'étais heureuse d'avoir su lui pardonner et de pouvoir, au passage de son cercueil, avoir des larmes très tendres pour la saluer une dernière fois.


LE PRINCE DE GALLES
(plus tard le ROI ÉDOUARD VII.)

Un soir, à la Scala de Paris, où je chantais, on téléphona d'appeler Mlle Yvette Guilbert pour une communication urgente. J'étais en scène et j'envoyais ma femme de chambre dans le bureau du directeur (alors M. Marchand) où se trouvait l'appareil. Le Bristol Hôtel demandait si je pouvais venir dans deux jours à Cannes, chanter dans un salon. Je fis répondre que, chantant chaque soir à la Scala, je ne pouvais m'absenter de Paris et rompre le cours de mes représentations.

Une demi-heure après on resonne, et cette fois ce fut mon directeur qui répondit à l'appel ; on me supplie de venir à Cannes, de faire l'impossible ; on payera ce que je, demanderai, etc., etc. Mon directeur, nerveux, rien qu'à l'idée qu'on osait ainsi mettre ses recettes en péril, répliqua sèchement que, tout de même, les gens du monde devraient savoir qu'une artiste a ses devoirs ! Une discussion violente eut lieu entre Bristol et la Scala ; à la fin, Bristol ne lâchant pas prise, la Scala revint m'avertir. Je finissais de chanter et vins au téléphone, nerveuse, agacée, d'une insistance qui mettait mon directeur en furie !

"Mais enfin, dis-je à Bristol, qui est l'ignorant qui ne veut pas comprendre qu'une artiste jouant à Paris ne peut pas quitter Paris ?"

Bristol répondit : "L'ignorante est une Américaine, ma cliente, Mrs. Ogden Gœlet !" - "Connais pas !" répondis-je laconiquement ; et comme Bristol ne lâchait toujours pas, je m'écriais furieuse : "Mais enfin, Monsieur, j'ai bien le droit de refuser de me déranger, si ça me plaît !"

Alors, mon directeur, assis à mes côtés, me souffla : "Dites-lui un chiffre qui fasse cesser la conversation." - "Combien ?" - "15.000 francs !" Je me tordais de rire et lâchais : "Pour 15.000 francs seulement je bougerai de Paris." Bristol répondit sans broncher "15.000 francs, c'est entendu !"

Mon directeur et moi, nous restions estomaqués de surprise... Il y eut un petit moment de silence, sans me soucier de mon directeur, j'empoignai le téléphone : "J'accepte, venez demain chez moi. 30, rue Saint-Lazare, régler les détails du voyage".

Le lendemain Bristol vint me voir et m'expliquer que sa cliente millionnaire, Mrs. Ogden Gœlet, habitant Cannes l'hiver, y recevait le prince de Galles (plus tard roi Édouard VII), et que lui ayant demandé quels artistes il voudrait entendre après le dîner, le prince avait réclamé Yvette Guilbert qu'il n'avait pas encore entendue. J'arrivais à Cannes avec un tel humanisme que je crus ne pouvoir paraître chez Mrs. Gœlet le soir. Mais mon énergie, ma volonté, firent un miracle et, à dix heures, j'étais à sa villa.

Le dîner n'était pas encore fini. On me fit entrer dans un petit salon avec deux autres jeunes artistes de la Comédie-Française, dont je ne sais plus les noms. Tout à coup la porte du petit salon s'ouvrit et Mrs. Gœlet vint me recevoir et me prier, en raison de la "qualité princière" de son hôte, futur roi d'Angleterre, de choisir mes chansons les moins "risquées", ce fut son mot. Puis les invités, sortant de table, laissèrent passer d'abord le prince dans le petit salon où se tenaient les artistes. Ses yeux cherchaient à deviner laquelle de nous était Yvette Guilbert, et je m'amusais fort de son manège discret, mais visible... il alla droit à une jeune femme, habillée de rouge, ayant de grosses roses dans les cheveux, elle lui répondit qu'Yvette Guilbert était la grande jeune fille toute simple, "en satin blanc", avec ses gants noirs. Je vis la surprise se peindre sur son visage. Très respectueusement je le saluai et pris la main qu'il me tendit. Il resta une seconde à me dévisager et dit : "Quelle distinction, Mademoiselle... cela vaut une célébrité", et il me tourna les talons. J'étais sous le charme de cet accueil, bien entendu !

La soirée commença par de la musique. Derrière moi j'entendis un "débinage" en règle de la marquise de Gallifet, femme du célèbre général, que se payèrent deux Américaines. Après l'éreintement de la marquise de Gallifet ce fut celui de la princesse de Sagan.

Enfin vint mon tour de chanter. Je me levai et me dirigeai vers le piano, le prince de Galles m'y suivit, prenant un fauteuil à mes côtés.

Il ne cessa de me sourire cordialement, pendant mes premières chansons "choisies" ; puis tout à coup, se levant, il se dirigea vers Mrs. Gœlet et lui parla à l'oreille. Elle vint alors près de moi et me dit : "Le Prince a entendu parler d'une chanson, " Le Fiacre", et va du reste vous dire lui-même..." et en effet le prince me prit le bras, et gentiment me murmura de façon à n'être entendu que de moi : "Chère mademoiselle Guilbert, pourquoi ne me faites-vous pas entendre vos chansons montmartroises ? J'ai tant lu d'articles sur votre façon d'interpréter l'esprit du Chat-Noir."

"Monseigneur, lui dis-je, vous m'embarrassez fort, car Mrs. Gœlet m'a priée, en raison de votre "qualité princière", de ne vous chanter que des choses... pour jeunes filles." Le prince se mit à rire si fort qu'un silence subit se fit dans l'assemblée ; il en profita pour déclarer qu'il demandait la permission de suggérer les couplets qu'il voulait entendre. On applaudit sa proposition et le prince, accoudé au piano; demanda les chansons les plus spirituellement parisiennes de mon répertoire.

Le Prince avait vraiment de l'humour et une grâce simple, charmante, c'était le vrai grand seigneur ; gentiment il déclara que c'était pour lui une soirée "inoubliable". "Que puis-je faire pour vous, Mademoiselle ?" - "Me patronner quand j'irai, pour la première fois de ma vie, à Londres, la saison prochaine, Monseigneur." - "C'est dit ! Mais il faut vous produire à l'Empire, afin que j'aille à votre première", et il ajouta : "L'Empire, établissement de premier ordre, donne 14 p. 100 à ses actionnaires !" J'éclatais de rire à ce côté "business" du prince, et comme je lui disais : "Comment un prince peut-il s'occuper d'argent", il me répondit, amusé : "Il en faut beaucoup pour le perdre." Le prince de Galles, à cette époque, perdait beaucoup au jeu, disait-on.

A dater de cette soirée, le prince de Galles me montra un intérêt qui ne se lassa jamais. A mon début à Londres, six mois plus tard, il pria Arthur Sullivan, le célèbre compositeur, de faire une réception chez lui en mon honneur, où des femmes de la Cour seraient invitées ; le duc de Connaught et le duc de Cambridge assistèrent aussi à cette réception.

Je fus assise au dîner à la droite du prince de Galles, à ma gauche était l'ambassadeur d'Autriche dont je ne me rappelle plus le nom, mais qui avait un esprit d'enfer ! Des mots d'une ironie froide, qui cinglaient tous les gens assis autour de la table. J'avais une peur atroce que le prince n'entendît ses satires. Il disait de lui : "Il n'aime pas les arts, se commet avec des gens d'argent... La Goulue, la danseuse du Moulin Rouge, le tutoie... Il fréquente les Américains aux gros sacs !..." A ces derniers mots, comme le prince tourna sa tête de son côté, l'ambassadeur le regarda bien dans les yeux et tranquillement : "Oui, Monseigneur, je disais à Mlle Guilbert combien Votre Altesse aime la France, ses artistes, ses vins, et combien Votre Altesse y est populaire..." Le prince sourit et remercia d'un signe de tête l'ambassadeur.

J'étais outrée, indignée, du procédé hypocrite du diplomate. Après le dîner on fit de la musique... Sullivan se mit au piano... Letty Lind (une artiste Londonienne alors dans sa vogue) arriva "souffler" plutôt que chanter une chanson anglaise et la dansa. Elle était adorable, petite et mince, roussotte, distinguée et exquise. Puis vint à ma stupeur un "siffleur" attraction, à ce moment, d'un grand Music-hall de Londres. Et le prince de Galles et le duc de Connaught se mirent eux-mêmes à siffler.

Je ne pus chasser ce souvenir étrange de ma mémoire. Le prince de Galles me renouvela, après que j'eus chanté pendant plus d'une heure, son désir de me continuer son patronage.

"Eh bien, lui dis-je, Monseigneur, me promettez-vous de venir avec la Cour, la saison prochaine, au Palace-Théâtre, car j'y suis engagée, et cela aiderait beaucoup au prestige de mes représentations  ..."

- With great pleasure, répondit le prince. Faites-moi savoir votre arrivée.

Il tint parole, plus tard, lors d'un engagement au Palace-Théâtre de Londres toute la large loge royale fut occupée un soir. De longues années après ce fut à Marienbad que je revis le roi Édouard VII, escorté de femmes du monde Mrs. Hall-Walker, lady Cunard et la marquise de Ganay. Un lunch à l'hôtel Weimar, où le roi habitait, fut organisé. Après le lunch S. M. me pria de chanter.

Comme j'avais alors ajouté à mon répertoire des chansons de l'ancienne Angleterre (que je chantais en anglais) le roi fut très amusé et me demanda où j'avais trouvé ces charmantes choses. "Majesté, lui dis-je, le titre du petit livre est à lui seul une trouvaille : Pills to purge melancholy ! Pilules purgeant la mélancolie !" Le roi s'amusa si fort qu'il me proposa de me faire appeler à la Cour pour les chanter devant la reine. Quelques mois après je fus en effet chanter au Buckingham Palace.

La reine était habillée de mauve, sans aucun bijou qu'un haut "collier de chien" de perles lui servant de col de robe. Très mince, très sèche, et pourtant fort gracieuse, elle me complimenta sur ma façon "grande dame" (ce fut son mot) de dire les choses piquantes. Mais je ne reçus aucune fleur, aucun petit "souvenir", geste habituel des "gens de Cour".

Comme un jour j'en disais ma surprise au roi Édouard que j'avais retrouvé à Marienbad, S. M. me répondit, se tordant de rire : "Quand les maris sont prodigues, les femmes sont économes !"


TOULOUSE-LAUTREC

C'est en Mai ou Juin 1895 qu'un matin il vint avenue de Villiers déjeuner chez moi. Il y fut amené par Maurice Donnay.

Mon valet de chambre, après avoir introduit les deux hommes, accourut m'avertir, la figure effarée :

"Mademoiselle ! oh ! mademoiselle ! M. Donnay est là... avec "un drôle de petit machin."

- Un drôle de petit machin ? Que voulez-vous dire ?

- C'est un petit machin, quoi... un "guignol"...

J'allai recevoir mes visiteurs et je restai figée devant "le petit machin" debout, à côté de Donnay.

Figurez-vous la grosse tête de Gnafron (du Guignol lyonnais), posée sur le corps d'un petit nain ! Une tête brune, énorme, la face très colorée et noirement barbue, une peau grasse, huileuse, un nez de quoi garnir deux visages, et une bouche ! une bouche balafrant la figure d'une joue à l'autre, ayant l'aspect d'une large blessure ouverte. Les muqueuses des lèvres, formidables et "violet-rose", aplaties et flasques, ourlant cette fente effroyable et... obscène ! Je reste muette et enfin je plante mes yeux dans ceux de Lautrec. Ah ! qu'ils sont beaux, grands, larges, riches de chaleur, étonnants d'éclat, si lumineux !

Je m'attarde à les contempler et soudain, Lautrec, qui s'en aperçoit, retire son lorgnon. Il connaît sa magnificence unique et me l'offre en toute générosité. Son geste me laisse voir alors sa cocasse petite main de nain, sa main toute carrée, accrochée à d'extraordinaires petits bras de marionnette.

Maurice Donnay dit : "Voilà... Je t'ai amené Lautrec à déjeuner, il veut faire des croquis de toi."

- Très bien, je vais prévenir ma mère pour qu'elle fasse mettre un couvert de plus...

Je fus surtout prévenir ma mère de la surprise qui l'attendait en la personne de Lautrec. Et quoique "au courant", elle resta sans paroles devant le grand artiste, si saisie qu'elle serra la main de Donnay, salua Lautrec et sortit sans pouvoir l'accueillir d'un mot. Elle était figée de stupeur.

En attendant le moment du déjeuner, on bavarda et je n'étais préoccupée que de l'idée "d'asseoir" Lautrec à table. Fallait-il lui mettre un petit banc pour l'aider à grimper sur sa chaise ? Des coussins pour le rehausser ?

J'étais sur le gril et je pris le parti d'attendre les gestes du nain, pour les aider. A ma stupeur, il sauta du sol sur sa chaise grâce à la paume de sesdeux mains sur son siège pour se donner l'élan nécessaire ! Ouf !... ça y était ! Son buste était en place ! Ses petites jambes d'enfant se balançaient dans le vide et comme mes chaises étaient sans barreaux, je le sentais mal à l'aise et je n'osais pas intervenir. Donnay pourtant approcha de la table Lautrec assis, et je m'aperçus alors que Lautrec avait le menton à vingt centimètres de la nappe. Jamais je n'oublierai ce déjeuner. Les mets s'engouffraient dans la fente de sa bouche, et chaque mouvement de la mastication montrait la manœuvre humide et salivée des énormes muqueuses qu'étaient ses lèvres. Quand vint le poisson sauce rémoulade, ce fut un clapotis extraordinaire.

Mais l'homme parla ; sa simplicité charmante ce jour-là nous fit oublier le reste. A un moment donné, il me demanda un rendez-vous pour venir chez moi la semaine suivante faire des études, des portraits, des silhouettes, et comme je lui disais : "Je vous écrirai, Monsieur Lautrec...", il se mit à rire mystérieusement, sans rien dire, et refusa de me donner son adresse. Je n'insistai pas par discrétion.

Trois semaines plus tard, il revint avec tous ses petits ustensiles de dessinateur et me dit : "Voilà... je viens vous surprendre, mais je fais une exposition de dessins et je dois avoir Yvette Guilbert, n'est-ce pas  ..." Et je posai pour lui, et comme je lui disais en souriant : "J'espère que vous n'oublierez pas de me donner un de ces croquis, en souvenir de vous, Lautrec", il fit la sourde oreille. Alors, pour le taquiner, ajoutai : "Si vous ne me l'apportez pas, j irai le chercher chez vous, voilà tout..." Du coup, il se mit à rire convulsivement et s'écria : "Je parie bien que non ! Savez-vous où l'on me trouve le plus souvent, Yvette ?"

- Non... mais, sans doute, à votre atelier.

- Non, fit Lautrec, dans une maison visiblement numérotée...

- Vous y vivez  ... Non  ... Sérieusement  ...

- Très sérieusement, jeune Yvette.

- Vous avez sans doute des créanciers... C'est votre cachette. Personne n'ira vous chercher là, bien sûr.

Ah ! son rire ! son rire ! et sa voix hachée où se mêlaient et la préoccupation momentanée du dessin à fixer, et celle de la réponse à faire ! Et par bribes, tout en retaillant son crayon, il me dit "son goût" de vivre dans la "maison close", d'y regarder palpiter la prostitution, d'y voir défaillir les pudeurs et de pénétrer les douleurs sentimentales des pauvres créatures, fonctionnaires de l'amour. Il était leur ami, leur conseiller parfois, jamais leur juge, leur consolateur, bien plutôt leur frère de miséricorde. Quand il parlait de ces pauvres femmes par minutes, l'émotion de sa voix trahissait la pitié si chaude de son cœur... que je me suis souvent demandé si Lautrec ne trouvait pas "une mission de beauté" dans cette volonté de commisération fraternelle et chrétienne, envers ces femmes dépourvues de toute fierté pudique.

Il disait souvent : "Toujours et partout la laideur a ses accents de beauté, c'est passionnant de les découvrir là où personne ne les voit..." D'autres fois, gouailleur et douloureux, il m'affirmait que : "Les Don Juan étaient "des bêtes d'amour à femelles", les amants, des animaux lubriques."

- Ah ! l'amour ! l'amour ! disait Lautrec, vous pouvez le chanter sur tous les tons, Yvette, mais bouchez-vous le nez, ma chère... Oh ! bouchez-vous le nez !... Si vous nous chantiez : Le Désir on s'entendrait, et sur la variété de ses coups de sang on s'amuserait... mais l'amour ! ma pauvre Yvette... l'amour ! "ça n'existe pas."

Et il scandait chaque syllabe.

- Et le cœur ? qu'est-ce que vous en faites, Lautrec ?

- Le cœur ? Mais le cœur n'a rien à faire avec l'amour.

- Le cœur, s'esclaffait-il, comment une fille intelligente peut-elle mêler "le cœur" aux affaires de...

"Mais, ma p'tite Yvette, les hommes aimés des belles filles n'ont que le vice dans l'œil, le vice sur la bouche, le vice dans les mains... le vice du ventre..."

"Et les femmes donc !"... Et Lautrec, d'un rire infernal et douloureux, criait : "Aussi... ça leur en fait, des gueules ! tenez en v'la des aimeuses et des aimés, r'gardez-moi ça..." Et Lautrec ouvrait un petit album, où des croquis de vendeuses et d'acheteurs "d'amour" étaient crucifiés, stigmatisés sans pitié, crûment horribles, déformés volontairement par lui, qui jouissait de leur luxure, de leurs cris de bêtes en désir... Ah ! ces mâles et ces femelles qui lui, faisaient conclure, comme s'ils le vengeaient de sa disgrâce physique : "Hein ! quelles gueules, ces Roméo et ces Juliette !"

Un jour, comme je regardais quelques uns de ses dessins faits d'après moi, je lui dis, énervée d'être si déformée : "Vraiment, vous êtes le génie de la déformation..." D'une voix coupante comme un couteau, il me répondit : "Mais... évidemment !" Je compris tout de suite ma gaffe et je me sentis devenir toute rouge.

Lautrec a dessiné toutes les "gloires" du Moulin Rouge : La Goulue, Valentin le désossé, la Môme Fromage, Grille d'Égout, etc., etc., tout le vice ravageur de la noce était sur leurs visages.

Je n'ai pu obtenir que Lautrec me fît cadeau d'un dessin auquel j'avais servi de modèle ! Beaucoup d'autres artistes le firent ; lui, jamais. Un jour, pourtant, il remarqua chez moi une table de céramique turquoise commandée par moi en Angleterre et autour de laquelle on pouvait placer douze personnes. Comme il la trouvait belle, je lui exprimai le désir d'avoir une céramique de lui, pour en faire une table à thé ; il ne me répondit rien, mais il m'apporta à signer une caricature de moi sur laquelle j'écrivis : "Mais, petit monstre, vous avez fait une horreur ! (signé Yvette Guilbert)." Quelque temps après une céramique faite d'après ce dessin m'arrivait avec ma critique écrite et ma signature.

Personne en regardant cette œuvre de Lautrec chez moi ne se souvient d'en avoir vu le double, ce qui me fait croire qu'elle fut tirée, pour moi, à un unique exemplaire.

Lautrec aimait beaucoup ?le cirque" ; il me racontait qu'il allait souvent "à Médrano", le cirque du boulevard Rochechouart.

Dans l'album qu'il fit de ces visions athlétiques, il y a une impression de cauchemar ; on dirait qu'il a dessiné en proie au vertige, il a déséquilibré les équilibristes, les écuyères semblent enfourcher les chevaux de la mort, la piste devient un cercle tragique où la démence mène, en hurlant, le jeu des bêtes et des gens. Arsène Alexandre, le critique d'art qui connut aussi beaucoup Lautrec, m'assura qu'il les avait dessinés "de mémoire".

Lautrec eut un atelier rue Tourlaque et aussi avenue Frochot.

Il mourut, intoxiqué d'alcool, victime de tous ses excès.


PIERRE LOTI

Ah ! avec quelles extases j'avais lu, jeune fille, ses premiers livres ! et voilà que la vie allait me permettre de connaître l'homme qui m'inspirait tant d'admiration.

C'était vers 1894, il y avait deux ans que Paris avait fait le moi son enfant gâtée, et tout heureuse de cet amour, il me semblait que tous mes désirs allaient se réaliser. Donc je me promis, sachant que Loti demeurait à Hendaye, que si j'allais chanter dans les Pyrénées, j'irais le voir !

Et la Providence m'y aida. La saison où je fus invitée à me faire entendre à Biarritz, un ami de ma maison, Parisien, homme de lettres, Louis de Robert, était en villégiature chez Loti !

Je lui fis connaître mon vœu et un billet m'arriva m'informant que Loti, très heureux de me connaître, m'attendait à Hendaye, sa résidence d'été. Louis de Robert vint me chercher à Biarritz et me conduisit au rendez-vous.

Loti était dans son joli canot, sur la Bidassoa, en costume d'officier de marine, pantalon blanc, jaquette bleue à boutons dorés. Sa maison en réparation, pleine d'ouvriers, l'empêchait de m'en faire les honneurs ; on s'installa dans la barque et l'on bavarda. Je ne savais pas si vraiment je reverrais jamais Loti, et je ne faisais que m'en emplir les yeux. Il était pour moi; à cette minute, l'homme des bouts du monde, le héros des romances amoureusement orientales, portant en lui les frissons des amantes lointaines. Pour moi il avait pénétré tous les mystères amoureux et je l'imaginais "le grand collectionneur" des voluptés humaines ! Ah ! l'imagination de la belle, jeunesse !

Son visage maigre, bruni par le vent et le soleil, était éclairé par des yeux extraordinaires, des yeux d'émail translucide aux lueurs de feu, des yeux qu'on n'oubliait jamais, des yeux qui avaient des lueurs mobiles, rappelant certaines verreries antiques exposées au soleil des musées de Pompéi, il y avait quelque chose de surnaturel dans le "glacis" de ses prunelles. Usait-il de l'atropine, pour s'élargir les pupilles comme le font les femmes arabes et les Égyptiennes ? Je ne sais, mais les yeux de Loti captaient le regard, fascinaient ceux qui les connurent. La bouche était plutôt brutale de ligne, les dents grosses, les oreilles un peu décollées, le nez busqué légèrement, un peu fort. Il n'avait certes rien d'un bellâtre ! Mais il était fin, distingué, très simple, très accueillant sans familiarité et sa voix était douce comme celle d'une femme. À cette première entrevue il me dit : "Vous êtes bien jeune, Mademoiselle. C'est magnifique à votre âge d'avoir un tel succès..."

- Succès de passage, Monsieur.., mode, engouement peut-être. J'en suis heureuse, mais je ne m'en grisé pas ! Ce n'est pas avoir du succès, c'est avoir du talent qu'il faut pour durer. En ai-je ? Je ne sais pas! On verra !...

Pierre Loti n'oublia jamais cela et me rappela mes paroles en maintes circonstances. Il tint sa promesse et vint me voir à Paris à plusieurs reprises. Un jour que j'étais à étudier, assise à mon piano, il entra chez moi et m'invita à lui chanter de vieilles chansons populaires ; alors son enthousiasme me fut délicieux.

- Voilà ! voilà le vrai esprit de la race ! et de quelles richesses il est fait !

- La chanson de Paris, c'est amusant, soit, mais ce n'est pas beau.

- Vous y viendrez, Yvette, vous y viendrez à cette belle poésie universellement humaine, vous cueillerez des lauriers autrement nobles et durables à vous en faire le chantre ! Ça vous amuse de chanter, devant des habits noirs et des dames décolletées, des polissonneries qui, toutes, ne sont pas de premier ordre... hein ? avouez-le ?

- C'est Paris, cher Monsieur Loti, c'est Paris qui m'y force.

- Lâchez Paris.

- Quoi ! Vous n'aimez pas Paris, Monsieur Loti ?

- Moi ? mais au bout de huit jours que j'y suis, je n'ai qu'une idée, c'est de m'en sauver. Ah ! les chapeaux haute forme noirs sinistres, les habits de drap noir, la tenue de croquemort des hommes ! et les femmes en robes ternes ! sans joie pour les yeux ! Venez à Rochefort, Yvette, je vous y offre l'hospitalité et alors vous comprendrez ma fuite d'ici, dès que j'y arrive.

Je venais de me marier en juin 1897, quand Loti qu'envoya un adorable billet plein de souhaits tendres et renouvelant pour mon mari et moi son invitation et, comme je fis une tournée de concerts en France en décembre suivant, nous nous arrêtâmes à Rochefort pour y voir Loti.

Alors je compris tout, de l'homme, de ses goûts et de sa vie. La vérité ? C'est que Loti était un oriental et son goût du maquillage, qu'on lui reprocha tant, s'alliait logiquement à sa passion du faste, des costumes somptueux et des couleurs chantantes et surtout de ces cadres exotiques dont les luxes antiques nous sont inconnus.

Il vint donc nous chercher à la gare. Il était habillé d'une redingote grise à grands revers "directoire", d'un gilet de velours, d'une énorme cravate à plusieurs tours, coiffé d'un chapeau de feutre gris "Ange Pitou", avec une grosse boucle d'argent sur le devant, des souliers vernis à très hauts talons le faisaient "danser" sur les pavés. Nous préférâmes descendre à l'hôtel, mais nous acceptâmes d'aller chez lui déjeuner le lendemain.

Le lendemain matin, nous attendions Loti qui devait venir nous prendre à l'hôtel. Il vint dans le même costume et traversa un marché où personne ne sembla remarquer sa mise étrange, tant habitués étaient les gens à ses hardiesses, et nous arrivâmes devant une maison de si "neutre" apparence que je fus stupéfiée de voir Loti tirer des clefs de sa poche et en ouvrir la petite porte.

Un petit triste corridor dallé, un petit porte-parapluie quelconque, des patères à trois francs au mur... l'entrée d'une maison pauvre. Puis il referma la porte et nous fit entrer dans une espèce de petite chambre nue dès lors chaque porte qui s'ouvrit nous révéla la demeure d'un poète d'Orient ! D'abord, une sorte de petite halte, avant de pénétrer plus avant, vous obligeait à prendre des mains de Loti une longue tige de bois soufré qu'on faisait brûler devant un superbe dieu hindou, installé dans un réduit sombre de velours et d'or. Loti disait : "Il faut à ce dieu l'hommage de chacun... sans cela, il nous fera de mauvaises farces"... et chacun faisait brûler son cierge allumette à ses pieds.

Puis on entrait alors dans un salon féminin, celui de Mme Loti, qui nous attendait là pour nous faire passer dans la salle à manger.

Ce salon était classique, d'un adorable style Louis XVI avec meubles fanés et soies tendres.

Mme Loti, plus âgée que son mari, était fort distinguée ; sa surdité rendant toute conversation difficile avec elle nous gênait beaucoup ; mais elle-même nous mit à l'aise en nous priant de ne point nous en inquiéter.

La grande salle à manger patricienne était très haute, décorée de belles boiseries et de tapisseries sévères, une table parée comme celle d'un grand seigneur se dresse au milieu ; un matelot nous servira à table.

Après le café, ce fut la révélation ! La demeure d'un poète des Mille et Une Nuits !

Loti nous fit monter le petit escalier intérieur de la salle à manger et sur le palier ouvrit une toute petite porte. Alors de nombreuses chambres, des halls, des galeries, d'autres paliers, d'autres pièces, les unes éclairées, les autres sombres, dallées, parquetées, mosaïquées, des murailles de plâtre travaillé et de bois antiques ajourés, d'autres murailles décorées de laques de Chine, d'autres de boiseries richement nacrées, enfin des murs de céramiques persanes, hindoues, du XIIe siècle, des plafonds reconstituant des coins de l'Alhambra, des colonnes rapportées des mosquées, des temples minuscules, des sarcophages, des coffres, des sièges incrustés de jade, des velours, des satins, des damas brodés d'or et d'argent et de pierres précieuses ; des divans de Rajah, des couches de sultanes, des coussins royaux des palais d'Orient, des lits de reines, des tapis de tombeaux, de palais, de mosquées, jetés au travers des colonnes de marbre jaune. Et cette vasque de marbre rose, où chante le jet de sa mosquée reconstituée et qui, le soir, aide Loti à s'endormir, couché sur son matelas de satin crème, enroulé qu'il est dans une splendide robe brodée d'oiseaux et de fleurs, rapportée d'un de ses "Là-bas" !

Et voici les selles, les armes, les bijoux où les turquoises, les perles, les diamants, les grenats scintillent, accrochés, massés, auprès d'une cheminée haute, encadrée de banquettes somptueuses qui font "coin de méditation"

Puis voici l'autre étage, où le Japon met ses notes d'art : gravures, peintures, tapis, soieries, lustres et des quantités de joujoux remplissant une vitrine !

Murailles tendues de couleurs précieusement soyeuses, brodées d'ibis et de chrysanthèmes géants qui me font penser à Madame Chrysanthème... Des stores arc-en-cielisent la lumière des chambres, des nattes satinées et si fines ! des vanneries multicolores, des poteries, etc., etc.

Et voici cent vingt-cinq caisses de chinoiseries qui attendent la construction que va faire Loti d'une nouvelle aile à sa maison. Là, murailles, sol, plafonds, portes, tout sera reconstitué, et, nous explique Loti, de grands panneaux fleuris de jades en relief permettront une décoration de toute splendeur. "J'ai des tapis de toute beauté, disait Loti, des centaines de robes chinoises brodées achetées dix francs aux matelots qui, pendant les hostilités de la guerre des Boxers (où le butin leur mettait en mains des trésors dont ils ne savaient pas la valeur), s'en servaient pour essuyer leurs bottines !" "Quand j'avais la veine d'arriver à temps, alors j'échangeais ces merveilles contre de l'argent ou des torchons pour l'office des soldats."

Et comme je m'étonnais qu'on permît aux matelots et aux soldats de détériorer pareilles merveilles : "En guerre, le butin est permis, me dit Loti, c'est l'usage."

Loti invita à la crémaillère de la grande salle chinoise de nombreuses personnalités parisiennes. Mais, voyageant au loin à l'époque, nous ne pûmes nous rendre à son invitation. Plus tard, à un de ses voyages à Paris, il me raconta les splendeurs de la décoration de ce nouveau coin de palais ajouté à sa maison. Le jour où il vint, pendant la guerre, me dire adieu, partant en mission, il était très maquillé, superbement habillé de neuf et je ne fus pas du tout choquée du rouge de son uniforme, doré à l'excès, traversé du grand cordon de moire rouge qui lui barrait la poitrine, et des six ou sept décorations empierrées, brillantes, rutilantes comme des bijoux de femmes qui ensoleillaient sa poitrine. Cela lui allait bien et correspondait à sa cérébralité splendide et puis l'homme était modeste, l'ami était adorable ! J'aimais beaucoup Loti, il savait être grand avec modestie.

La France, à sa mort, a pleuré un merveilleux écrivain, ses amis pleurent l'homme exquis, si simple, si charmant, et si vraiment le style c'est l'homme, alors on doit adorer Loti et lui conserver son cœur au delà de la mort. Moi, j'ai ressenti de l'avoir pour ami un grand et affectueux honneur. Et chacune de ses visites chez moi est marquée d'un souvenir ineffaçable.


JULES ROQUES

Il était le directeur du Courrier Français, journal illustré par Forain, Léandre, Willette, Heidbrink, Widhopff, Steinlen et Hermann-Paul.

Quand je débutai, il s'occupait de faire "la publicité" des pharmaciens et des "cafés-concerts". Les directeurs l'employaient pour faire faire les affiches des "Étoiles" et utiliser en "réclames" les rideaux des scènes. Et les Pastilles Géraudel lui durent leur vogue. Quelle publicité il leur fit !
Il s'occupait de mille affaires. Il avait une tête de chat, des moustaches hérissées, des yeux qui bougeaient et vous regardaient "en face" rarement. Tantôt le pommeau de sa canne, qu'il caressait, fixait son regard pendant une longue conversation. Le jeu de ses paupières en travail perpétuel et les plis de son front démasquaient le but qu'il poursuivait : ne dire que certaines choses et surtout n'en point dire d'autres. Il mouillait ses lèvres pour prendre des temps... et avalait sa salive pour doser ses effets. Venant toujours pour affaires, il embrouillait dans des préparations oratoires le pourquoi de sa visite, afin, croyait-il, d'en déguiser le but. Mais il était serviable, autant qu'il usait de vous. Il s'amusait à paraître à double fond et jouait "au Rusé" comme un acteur de province. Quand il escamotait la vérité, on voyait tous ses trucs et il se révélait par ses cachotteries.

Il était très curieux à voir vivre. Quelquefois, on le croyait cousu d'or et, le plus souvent, sans le sou.

Les dessinateurs de son journal se plaignaient tous de lui, Roques les payait mal, disaient-ils, et surtout gardait leurs dessins, pour en faire une exposition qui lui rapportait de gros sous chaque année. Willette se sépara amèrement de lui et se fâcha même avec lui. Roques se mit à ma remorque, mon succès lui fit croire que j'allais certainement "payer" pour faire "enfler" ma gloire. Quand il me vit si décidée à ne rien tenter que mon honnête chance, alors il se fit méchant, agressif, me mettant toujours, croyait-il, "en éveil" en me parlant de "nouvelles étoiles" qu'il lancerait... de nouvelles affiches de dames qui, elles aussi, auraient des gants noirs !...

Il fit ce qu'il annonçait. Il joua ce petit jeu pendant deux ou trois ans. Devant mon impassibilité il cessa le feu et devint du jour au lendemain charmant, son journal m'aida beaucoup dans le monde des artistes, par les dessins qu'il fit faire de moi et qui me firent connaître.

Puis, comme j'avais, sans consulter le brave Roques, commandé des affiches à Bac, le dessinateur de La Vie Parisienne, Roques reprit l'offensive, mais d'une façon différente. Il venait alors me demander à déjeuner et m'assurait chaque fois que la petite Z... ou la grosse X... ou que Mlle Anna Thibaud m'en voulaient à mort.., qu'elles projetaient de monter des cabales... "Ah ! Yvette ! ce qu'elles vous débinent !" Il adorait brouiller les gens, créer des disputes, mais rien de tout cela n'ayant de prise sur moi, il se lassa. Chaque fois qu'il me voyait serrer la main à Anna Thibaud, il entrait en rage.

Je respectais peu son caractère. Toutefois je lui restais reconnaissante de l'aide apportée à mes débuts.

Un jour il fut arrêté pour je ne sais plus quelle bêtise indécente, publiée dans son journal. Il m'écrivit qu'il était "coffré". Je fus le voir immédiatement. Je compris vite qu'il était sans le sou. Je lui laissai un billet de cinq cents francs, il en fut si singulièrement touché que sa brutalité cessa pour toujours. Je suis certaine qu'il eut pour moi une très grande estime et une vraie amitié. Jean Lorrain m'a répété souvent ses propos à mon égard.

Jules Roques fut le grand lanceur des affiches de Chéret, ce célèbre coloriste qui, le premier, fit chanter les murs de Paris par sa palette rayonnante. Mme Chéret fut "l'adorable modèle" que tous les Parisiens virent, sous des aspects les plus multiples, sourire aux passants, ses cheveux de soie d'or ébouriffés au vent...

Jules Roques a tenu une grande place dans la vie artiste de Paris ; son journal le Courrier Français révéla, avec nos grands dessinateurs, Raoul Ponchon, l'étonnant poète-critique et aujourd'hui quel journal illustré petit se payer le luxe d'artistes comparables à ceux qui furent les collaborateurs de cet homme étonnant, déconcertant et pourtant sympathique ? Très important à connaître pour les dessinateurs (à cause de son journal) il se faufilait partout, il était de toutes les fêtes de peintres, de sculpteurs, connu à Montmartre, sur les boulevards, dans les clubs, dans le demi-monde, habitué des ateliers, des coulisses, des boudoirs ; il était une vraie figure parisienne, serrant la main à tous les grands boulevardiers du temps. Et la première fois qu'il vint me voir au concert du Divan Japonais, il m'énuméra toutes ses relations en me forçant à comprendre tout l'intérêt qu'il y aurait pour moi à le connaître et à l'utiliser pour établir "ma réputation". Jamais il n'oublia ma réponse : "Oui... oui... mais cela ne me donnera pas plus de talent !" à quoi il répondait : "Pas de succès sans publicité." Eh bien ! malgré tous ses vices et ses défauts, je l'aimais, parce qu'il était sensible à une bonne action et se mettait en quatre pour soulager un malheureux ou aider un bénéfice d'artiste ! Que de fois je lui dus d'avoir des programmes splendides pour ceux qui s'adressaient à moi en criant : Ausecours !


MAURICE DONNAY

Quand je l'ai connu, en 1892, il avait vingt-cinq ou vingt-six ans. Il me raconta qu'ayant fait des études pour être ingénieur, il était sorti de l'École Centrale pour rentrer... au Chat Noir ! Ce fut Saincère, collaborateur du Figaro, dont Donnay était alors le secrétaire, qui fut la cause de notre rencontre première.

Saincère était alors un journaliste très considéré (il venait d'épouser la femme divorcée de Paul Lindau, l'écrivain allemand).

Mme Saincère, très aimable femme, avait une fille que le divorce lui laissa, et Saincère s'était attaché à cette fillette comme à son propre enfant, j'en eus la preuve touchante quelques années plus tard, quand un matin il accourut chez moi, la voix étranglée, le visage défait, venant me demander de lui prêter quelques billets de mille francs, pour "sauver l'enfant" que Paul Lindau désirait reprendre. On envoya donc la petite fille au loin. Saincère vint me rapporter mes billets un beau matin quand j'en avais fait mon deuil, car je le savais éternellement gêné.

Donc ce fut Saincère qui, un soir, au Moulin Rouge, m'entendit chanter. Donnay l'accompagnait.

Il m'a dit souvent avoir été, ce soir-là, follement amusé par une silhouette ridicule d'Anglaise sèche, flanquée d'un parapluie et coiffée d'une toque qui me, donnait prétexte à des couplets idiots, mais parodiant la pruderie britannique. Donnay revint souvent au Moulin Rouge à l'heure de mon numéro, comme on disait alors, et nous fîmes plus amplement connaissance.

Il était à cette époque d'un caractère joyeux et jeune ! si jeune ! l'esprit gavroche léger, mousseux, l'âme tendre. Je sentais en lui beaucoup de choses qui étaient en moi, je l'aimais de savoir "me les révéler", de me les clarifier, de les faire transparaître nettement, comme pour m'éclairer sur mon moi intérieur. Mon goût de la satire me rapprochait alors de tous ceux qui traduisaient de leurs plumes ou de leurs crayons tout ce que leurs yeux intelligents observaient. Oh ! regarder vivre... quelle amusante chose !

J'avais, pour cette raison, une véritable adoration pour Maurice Donnay et aussi une grande admiration pour Forain qui soulignait de ses légendes rosses, faubouriennes et profondes, ses croquis quotidiens dans les journaux de Paris. Mais si Forain-Juvénal cinglait, piquait, fouettait ses victimes, Donnay, plus aristophanesque, les raillait d'une langue athénienne et d'un bon sourire farce et blagueur... Forain avait l'esprit de son visage comme Donnay celui de sa bouche lippue, faunesquement drôle. Forain, l'ail froid, sec, le visage maigre, le cheveu plat, collé au crâne, la bouche mince, fine, bien jointe, comme celle d'un juge. Donnay, l'œil riant, pétillant de malice, les cheveux crépus "à l'Africain", les lèvres ouvertes, luisantes, bonnes, laissant voir les dents larges, espacées, et s'avançant légèrement hors "du cadre" des muqueuses, indisciplinées comme ses boutades, une tête de faune attendant la couronne de pampres, et s'il n'avait point le pied fourchu il avait du diable l'esprit qui brûle et flambe, et l'entretenant avec tant d'ardeur qu'on ne le rencontrait jamais sans entendre une fusée d'esprit joyeux sortir de ses lèvres. C'était des pétarades de mots "drôles" plutôt que profonds ; il était "gavroche", il était "gamin", il était "boulevard", il était "Montmartre", il était "Paris" ! Qu'il était charmant ! Quand il m'écrit, il signe "Ton ami d'enfance" ou "Pour la vie". Il m'embrasse quand il me rencontre et dit : "Tiens, je te saute au cou comme une médaille !"

On lui attribuait un mot amusant à propos de Capus, l'auteur dramatique et le journaliste qui n'était pas facilement serviable... "Oui, disait, paraît il, Donnay, il est de ceux qui ne renvoient pas l'ascenseur !..."

Les grands lits des hétaïres de notre jeunesse étaient pour lui "des manèges".

Un soir Donnay m'apporta au Divan Japonais des vers de lui.

Je fis de la musique simplette pour "Adolphe ou le jeune homme triste" et le petit poème devenu chanson, Toulouse-Lautrec l'illustra. Donnay prétendait alors que cet Adolphe avait vécu, ou était de ses parents ou de ses amis, je ne sais plus. Voilà trente ans que je le chante ! Et trente ans que je récite : ?Les Vieux Messieurs" avec le même succès qu'aux premiers soirs. La verve du Donnay de ma jeunesse était donc bien précieuse et de forte trempe pour résister au temps.

On dit souvent de Maurice Donnay : "Est-il de ceux sur lesquels l'amitié pourrait s'appuyer en toute Sécurité en cas d'alerte ?" Pourquoi pas ? D'où vient qu'on en peut douter ?

Quand je vois certain autre auteur dramatique qui fut en sa jeunesse et la mienne si accueillant, si charmant, si brillant, si chaud, si affectueux aveu moi, répondre à mon souriant salut d'aujourd'hui par un geste vague..., les yeux froids..., vitreux..., et l'expression distante..., je ne lui retire pas cette affectueuse amitié que j'eus toujours pour lui, mais j'ai l'impression de l'adresser à un très prochain squelette ; la glace de son crâne est la seule clarté qui soit restée dans cette face de brouillard. Ah ! les pauvres cours qui, en vieillissant, ont le sort des "pêches Melba" et se figent dans la glace à la vanille de la vie !... Que Dieu m'épargne pareille gelée ! Oui, oui, mon visage s'est terni, mes chairs se sont fanées, mes muscles ne sont plus élastiques, mais rien de mon physique n'indique le mensonge et la ruse de cacher mes soixante ans ! parce que si "ma façade" a subi normalement les effets du temps, que mon cœur est resté jeune ! que mon cerveau conserve donc de joie active ! Dieu m'a empli le cœur "danaïdement", car plus j'ai aimé, dans le plus pur sens du mot, plus j'ai su aimer et je me sens à soixante ans toujours inépuisablement riche ! ni les années ni les séparations n'ont amoindri mon amitié pour les vieux et bons amis de ma jeunesse. Vous tous, tous, camarades, quand je prononce vos noms, sachez que mon cœur vous garde un souvenir attendri.

Jamais je n'oublierai le jour où Donnay obtint son grand succès de Lysistrata. Je sentais tout ce qui l'attendait d'heureux dans sa vie d'artiste et sa réussite me devenait chère comme celle d'un frère. De 1895 à 1900, il me conseilla de faire "du théâtre". "Donne-moi ta parole, d'honneur, Yvette, que la première comédie que tu accepteras de jouer sera une pièce de moi", m'écrivit-il.

A Vaux, où il vint me voir souvent, il me disait "Ah ! que tu es comique !" puis : "Ah !... c'est épatant de tragique ce que tu fais là !" - "Alors, Maurice, qu'écriras-tu pour moi, un rôle farce ou une tragédie ?" - "Je ne sais pas... je ne sais pas... Ça me trouble... tu comprends, ma p'tite Yvette, on ne peut pas se tromper avec toi... attends, attends... quand j'aurai "l'idée?", le rôle et la pièce viendront vite." J'attends toujours !

Te rappelles-tu, mon bon Donnay, le déjeuner chez moi, avec Saint-Saë ns et Pierre Louys qui voulait me confier la création de son Aphrodite et se refusa tout de même à signer avec toi la pièce à tirer de son œuvre ? Je te revois encore lui disant : "moi je ne veux pas toucher à un livre pareil sans vous avoir avec moi." "J'ai signé le roman, insistait Pierre Louys, c'est assez ; faites la pièce seul." Et ni tes instances, ni celles de Saint-Saë ns ne décidèrent Pierre Louys. Et c'est ainsi que, peut-être, la plus belle des opérettes françaises, livret de Maurice Donnay et Pierre Louys, musique de Saint-Saë ns, se trouva morte avant de naître.

En 1900, l'année où je subis la terrible opération de l'ablation d'un rein, on cria sur les boulevards l'annonce de ma mort, au moment où Donnay sortait du théâtre des Variétés ; il me raconta cela quelques mois après, quand, venant à Vaux où j'étais en convalescence, il m'écouta lui retracer les mille et une angoisses de mes dix-huit mois de maladie, de ces épouvantables dix-huit mois de souffrances physiques et toutes les déductions philosophiques que j'en tirais... Jamais je n'oublierai ses yeux figés sur mon visage et l'expression extraordinaire de sa voix disant : "Tiens, vois-tu, si on pouvait faire "du théâtre" avec ce que tu viens de me dire là si simplement et te faire raconter tes sensations et ce qu'elles te dévoilèrent... quelle chose étonnante on obtiendrait à la scène... ! Veux-tu, Yvette, que, pour ta rentrée, je pense à une pièce  ... C'est épatant... c'est épatant de vie, d'observation, tout ce que tu viens de me raconter..." Et tu partis ému, charmant, mon bon Maurice, et tu n'écrivis jamais ma pièce ! Mais qu'est-ce que cela fait ? Mon amitié te reste fidèle, toujours attachée au souvenir de notre jeunesse, et puis, c'est ma fierté que d'empêcher mon cœur de mourir avant moi.

La vie est un jeu de patience, fait de multiples petits événements qui, mis les uns à côté des autres, s'harmonisent et se complètent, les souvenirs les ajustent et par leur force tendre les éternisent. Oublier ses amis, c'est les faire mourir.


ÉLÉONORA DUSE

Quel nom ! Et quelle artiste que celle qui restera inoubliable, incomparable, et dominera si hautement nos souvenirs, nos grands émois, nos frissons d'art Par où commencer pour parler d'elle ? Et comment dire la vérité intense des surprises d'art que furent pour nous ses révélations dramatiques.

De quoi était donc fait son génie, pour qu'après avoir regardé "l'actrice", on restait bouleversé, prisonnier de son âme ? Ah ! son âme, comme elle nous était offerte glorieusement ! Comme elle nous émouvait par sa science des essences douloureuses de la vie, comme elle en exposait les multiples tortures, comme elle en dosait, comme elle en mesurait le poids, la légèreté, celles qui s'incrustent, celles qui s'effacent, et comme on sentait sa joie étrange de la douleur ; elle en faisait sa fontaine de Jouvence, lit source où se rafraîchissaient ses exaltations. Souffrir, c'était vivre, pour elle ! Sans souffrance de l'âme, pas de beauté de cœur ; sans beauté du cœur, laideur de l'esprit, il faut souffrir ! Il faut souffrir pour être belle !... dit aux coquettes un vieux proverbe. La Duse l'avait traduit selon son âme et ses besoins cérébraux. Et sûrement sa beauté rayonnait de ses martyres, et sa somptuosité intérieure irradiait ses accents artistes. La foule ne mérita jamais pareille offrande ! Non Non ! Non ! La mort du Christ à cinquante francs le fauteuil, quel blasphème !... Les palpitations d'Eleonora Duse pour le même prix, quelle horreur ! Aucun de nous n'était digne de tant d'humaine exposition. Il y avait en elle les grands cris de Baudelaire, et ceux de Verlaine mêlés aux siens, si bellement éloquents dans leur infernale tourmente qu'ils dominaient de leurs flammes les grands feux des amants brûlés de la vie. Une "actrice", la Duse ? Quelle "actrice" eut jamais ce cerveau, cette cérébralité, amante du silence, cette ardeur entêtée à fuir la foule, ce mépris de la louange "en masse", quelle actrice a su haïr comme elle certains de ses râles triomphants que ses impresarii l'obligeaient à jouer pour remplir leurs caisses. Quelle actrice refusa avec tant d'ironique philosophie l'embellissement de son visage, le harnachement de "la mode", tous les truquages artificiels des "Princesses de la Rampe". Quelle "actrice" vécut comme elle, isolée des mille "à côté" du !théâtre, des habitudes théâtrales, et fuyant surtout, oh ! surtout les entrepreneurs du théâtre qu'elle appelait Les canailles !

Elle croyait vivre deux vies, la sienne et celle "du théâtre", en séparant ces deux fonctions des mille accessoires qui les reliaient. Elle ne voulait pas voir, dans sa maison, la servante qui l'aidait "au théâtre". Elle avait un miroir "de travail" qui lui reflétait seulement sa face "d'actrice". Un autre chez elle. Et quand la maladie mit sur elle son joug, les miroirs disparurent tout à fait de sa vie. Elle les supprima jusque dans les chambres d'hôtel pendant ses voyages.

Je l'ai trouvée à Vienne avec un paravent devant l'armoire à glace, en sa chambre du Bristol Hôtel. Et pour augmenter l'ombre qu'elle aimait sur son cœur, elle avait supprimé la lumière sur son visage, en tournant son lit de façon à ce que sa figure fût en face d'un mur, et non d'une fenêtre. Elle ne prenait jamais ses repas en public. On la servait dans son appartement et elle sortait de l'hôtel par les escaliers dérobés, rarement par la porte principale. Elle exigeait qu'on la montât "seule" par l'ascenseur, elle avait le dégoût des yeux inquisiteurs la pénétration d'un regard lui faisait fermer sa physionomie, et dans le noir qui l'habillait toujours, sa face pâle ordonnait "à l'ennemi" de baisser les yeux. Jolie ? Non, plus que cela ! Quel beau visage était le sien ! Dans sa jeunesse, ses yeux et le luisant de ses dents admirables étaient extraordinaires, les mouvements naturels des mèches de ses cheveux ornaient son front de flammèches brunes, un chignon tordu sur la nuque la coiffait toujours si simplement. C'est ainsi que je l'ai toujours connue (de 1892 à sa mort en 1924). Visage noble, de belle mobilité, de grande science expressive, le jeu des sourcils d'une éloquence radieuse, donnant tant d'accents à ses volontés interprétatives ! Et ses mains ! ses mains célèbres au delà des mers, ces splendides mains dont les gestes amplifiaient les textes confiés à ses soins. Quelle science que celle de ses mains et de ses épaules, qu'elle employait pour souvent "préciser" ses silences. Un silence de La Duse était deux fois un texte ! Son art s'y étalait, somptueux et magnifique.

Quant à son organe, il était inouï de richesses colorées. Toute la palette d'un grand peintre était dans sa voix, et si un musicien, en l'écoutant, avait noté tous les modes de ses tons, l'usage de ses demi-tons, de ses allers, de ses retours, de ses sautes vocales, quel trésor il aurait pu garder, facilitant pour l'éternité l'étude de la modulation vocale ?parlée": D'abord, j'ai cru que c'était sa langue italienne qui lui permettait ces curieuses et riches variations, mais quand je fus son amie, je m'aperçus qu'en parlant notre langue elle en faisait, quand elle le voulait, le même usage enchanteur.

Sa voix est encore dans mon oreille.

Quelles cascades fraîches, quels cailloux chantants des petits ruisseaux clairs que sa voie gaie ! quels traits de harpe, de violoncelle, quels arpèges mineurs, majeurs, quel orgue plaintif où toutes les clefs se tiraient, se rentraient, éclairant et éteignant le mystère, l'angoisse, les calculs, la volupté, la rancœur lointaine, ou la minute haineuse de la vie, dans sa cruelle ci, honnête vérité. Aucune comédienne au monde n'a eu la voix de la Duse. Aucune comédienne n'a su, concave elle, la grande science de s'en servir.

Elle mettait "de la moralité" dans l'art, "parce que, vois-tu, me disait-elle, si ton âme est basse, ton talent ne sera pas haut". Sacha Guitry l'avait froissée, étant le mari d'Yvonne Printemps, en vantant au public, dans une pièce, les seins de sa femme. La pièce s'appelait "Une petite main passe". "Cela n'ajoute rien à la pièce, disait la Duse, alors... pourquoi ne pas respecter les intimités... ?" Et comme je riais : "Mais c'est l'épouse, Yvette, c'est l'épouse !"

Avoir connu, aimé la Duse, avoir mérité son amitié si bellement affectueuse, est un des plus attachants souvenirs de ma vie. Je l'ai aimée d'abord, comme le sublime modèle d'un art que je vénérais, et plus tard, comme une sœur mortellement blessée que je voulais guérir.

Les très grands êtres ont peu d'amis. La Duse sentit tout de suite la sincérité de mon cœur ; méfiante par nature, elle s'étonnait que jamais je ne me servisse de ses lettres d'admiration et d'amitié pour, dans les journaux, en tirer gloire et... publicité !

Et je lui répondis que j'attendrais la vieillesse pour tirer publiquement fierté de sa belle amitié. J'espérais qu'elle serait encore de ce monde le jour où je déciderais de parler d'elle "publiquement".

La première fois que je vis la Duse, ce fut à Bruxelles où je chantais (en 1893). Schurmann était son impresario. Je le rencontrai dans les Galeries Saint-Hubert et il me dit : ?Avant de rentrer à Paris, venez donc voir cette artiste italienne que je promène, elle est magnifique !" Je fus au théâtre où jouait la Duse. La salle vide, vide, vide. Mme Lambert de Rothschild et moi étions seules au balcon. En bas, quelques fauteuils d'orchestre occupés. La toile se leva, la dame aux Camélias apparut, mal habillée, sans goût. Cinq minutes après, j'étais électrisée, et Mme de Rothschild ne disait que : "Inouï... inouï..." C'était fabuleux ! La façon dont la Duse offrait son amour à Armand Duval était poignante ; en lui remettant le camélia qu'elle avait à sa ceinture, elle faisait un geste qui transformait la fleur en un cœur que ses deux mains tendues en calice offraient àl'Amour... Ah ! ce geste !... Ces yeux !... Ces silences !... J'étais médusée, je ne respirais plus. Mme de Rothschild sanglotait ; moi, j'absorbais "la révélation?" comme hypnotisée par cette femme étrange, qui souffrait, saignait, mourait d'amour. Sortant du théâtre, à minuit, j'écrivis jusqu'à deux heures du matin un article pour L'Indépendance Belge ! Mon article fut accepté, et la Duse n'oublia jamais, jamais, ce geste ! "La première camarade qui me salua fut Yvette Guilbert", disait-elle, et le comte Primoli, son grand ami dévoué, me le répéta et le raconta dans un écrit sur la Duse. Comme elle s'amusa de mon ignorance, quand je lui racontai que, la première fois que je me fis entendre à Vienne, où on !l'avait acclamée quelques jours avant, toute la ville était placardée d'affiches :

YVETTE GUILBERT
La Duse de la Chanson !

Qui était cette Duse-là  ... Encore une femme de music-hall qui devait être Viennoise, sans doute ? C'était le Théâtre Ronacher à Vienne qui avait fait cette publicité.

Avec les années, nous arrivâmes à nous tutoyer, ceci à la suite d'une lettre où je lui écrivis que je la considérais comme une sœur et qu'en cette qualité elle pouvait tout demander à mon dévouement.

Sa santé m'inquiéta tant que nous prîmes, mon mari et moi, la décision de la faire venir à Paris consulter un spécialiste. Elle vint et fut envoyée, comme elle en manifestait le désir, dans la Forêt Noire, pour y faire une cure d'air. Mais, hélas ! ses pauvres poumons étaient déjà pris. Elle retourna en Italie et y vécut clopin-clopant, cessant de jouer la comédie c'était, je crois bien, vers 1910. S'étant reposée deux ans au soleil, absorbée totalement en ses pensées rêveuses, sans la secousse du travail théâtral qui mange tant la vie, elle semblait pou à peu avoir perdu le goût de la scène et renoncer à y revenir, ses forces physiques l'abandonnant aussi pou à peu... Mais aux visites que je lui fis, je sentis que si on ne lui donnait pas l'illusion de vivre par son art, elle mourrait plus vite de sa vie. Ce brasier monumental s'éteignait.

Je m'appliquais alors à le rallumer sans cesse avec le bois unique capable de le faire reflamber : le travail !

Elle mordit à mon tendre piège, et mes visites à Rome la firent sortir de son lit.

Je fis une tournée de concerts en Italie, et ma surprise ne fut point petite d'apercevoir ma Duse assise dans l'assistance, à Rome, à Florence, à Milan, où elle me suivait ; elle arrivait les yeux ardents, la figure bouleversée du gros succès qui m'était fait. Par moi, elle reprenait contact avec la vie de théâtre, elle "enviait", disait-elle, de retrouver elle aussi des audiences enthousiastes, je me sentais un bienfaisant exemple pour elle, et j'en jouais sur elle, allons ! allons ! courage, recommence, ma Duse ! et ses yeux brillaient d'espoir... puis les lendemains de mes concerts, de s'être couchée plus tard, elle toussait... et le désespoir revenait, le découragement l'empoignait, et c'étaient dos lettres, des pauvres billets écrits au lit, et toujours au crayon, quelquefois de longues dépêches, où tout son cœur éclatait. Et cela dura des années.

Quand, en 1913, je fis une autre tournée en Italie, elle était hors de Rome et, comme je lui télégraphiais mon arrivée, elle m'envoya la dépêche suivante

"Hôtel Miramare S. Margherita Ligure,
27 mars 1913.

"Je quitte la mer, serai après-demain Rome, hôtel Éden. Aujourd'hui je pars, mais resterai à Pise la nuit, car le voyage est un peu long.

"La pensée du travail est avec la pensée de la vie. L'une aide et empêche l'autre.

"A toi de cœur.

"L."

J'allai la voir. Je la trouvai encore dolente, mais tout de même un peu plus alerte, mieux portante, la toux semblait calmée, la respiration meilleure, alors je la brusquai : "Mais tu es magnifique ! Et tu ne fiches rien ! Tiens... veux tu faire une tournée avec moi  ..." Ses yeux me scrutaient... Avait-elle vraiment si bonne mine qu'on pût compter sur son travail  ... Je sentais toute son anxiété... Et j'exposais mes idées "Voilà, tu jouerais trois jours par semaine, et moi je chanterais trois jours... on prendrait un théâtre une semaine entière, et cela te fatiguerait peu... ça va ?" Elle me regardait, ivre de joie ; le soir, je reçus au théâtre Manzoni la lettre suivante (je respecte son style d'Italienne) :

"Eden Hôtel, Rome, mars 1913
(adressée au Teatro Manzoni).

"Prends garde, ma bonne Yvette.
Peut-être ce que je te dis ne sera jamais.
Peut-être c'est l'angoisse de la maladie, de la solitude, de l'isolement du cœur et de l'esprit ; peut-être, c'est la traître vanité, puérilité d'artiste ou femme de théâtre (comme disent les canailles) qui me fait écrire... pourtant, pourtant si tu chasses toute cette surface stupide des choses... peut-être "ton âme" peut voir mieux et plus loin, que je ne parle.
Écoute ! Si je regarde le ciel, je crois avoir un ressort, Si je regarde les étoiles je me rapproche de moi, je me sens palpiter.
J'ai une vie dans moi-même, et elle n'est pas encore morte,
Je te le dis tout bas : Si je regarde le soir paisible et tranquille... il me semble comprendre tout... et l'art avec...
Alors.
Si tu veux regarder dans le cœur de l'aveugle, dis-moi comment faire.
Je meurs, je meurs ici, et pas assez vite, tout est là. J'ai assez fait le tour des choses, je sais bien, tout est ma faute, et la faute n'est à personne...
Mais ici je meurs, je meurs, je sens quelque chose qui est pareil à ce qui doit être l'a près-mort. C'est trop long.
En dehors des collines et des fleurs et des mers qui entourent la terre d'Italia, je n'aime plus rien ici et, chose horrible à dire, je sens parfois que je n'aime plus personne ici, ou bien enfin, désir de fuir, de donner de l'air à mon âme.
Hier, tu m'as fait un bien, un bien sanglant dans le cœur, et le cœur est encore gonflé ce matin. Hélas... je ne sais pas écrire, j'ai honte des paroles !
Écoute.
Ne dis rien à personne, car peut-être, je ne guérirai jamais plus, et jamais plus je ne pourrai être vaillante au travail.
Mais avec toi, je retrouverai peut-être la confiance. Mais moi, partir alors, très loin, et toute seule, encore liée à la rampe, non ! je ne le pourrai pas.
Mais avec toi, en saur d'âme et travail, peut-être, ta force réveillera la mienne.
Un même voyage, le même but, et deux moyens d'art.
Trois soirées par semaine : toi
Trois soirées par semaine : moi
et loin !
L'Amérique du Nord a des villes d'étudiants où la pensée et la recherche de la pensée ont leur valeur. Toi, tu as un trésor déjà préparé.
Moi pas, mais comme je suis la plus faible, je pourrai faire besogne, étant plus encadrée.
J'ai une œuvre de Poésie dans le cœur que, j'ose dire, jusqu'à présent, personne n'a aimée autant que moi. C'est l'œuvre d'un Grand qu'on a mal jouée. Mais, quand je souffre, et je n'ai plus haleine de vivre, je ferme les yeux et je regarde Ma Vision et je sais qu'elle est belle.
Je te confie le nom de ma belle consolatrice, mais (une mourante te parle), ne le dis (pas encore) à personne.
Ma belle consolatrice des heures d'agonie de l'âme, est "La Dame de la Mer" d'Ibsen. Elle est consolatrice et belle, et changeante comme la mer même, et son nom la dévoile toute, à qui sait comprendre.
Cette œuvre est une vieille "Saga" (vieille légende norvégienne).
Je l'ai composée dans mon cœur, avec les couleurs de la mer, la douce brise, et la vague qui se casse et s'en va.
Moi, je sais !
Tout est informe quand j'en parle, mais elle se compose dans mon être dans le silence... Hélas elle s'en va si j'en parle. Mais
toi
TOI
c'est l'art,
et à toi on peut le dire
Sans que la magie de la chose s'envole en l'air ! Si je pouvais la porter
avec toi
au delà de la mer
hé ?
Voilà.
As-tu compris ?
Mais, prends garde, ne prenons aucun engagement avec les canailles des théâtres.
J'ai peut-être aujourd'hui la fièvre plus forte, et je rêve peut-être l'impossible.
Mais toi,
tu es l'art
et je t'ai confié ma peine et ma joie
Garde le cœur

"LÉONORA."

A peine avais-je lu cette lettre que m'arrivait cette dépêche au théâtre Manzoni à Milan :

"Eden, Hôtel, Rome, mars 1913.

"Yvette, chère grande ! Quelle peine rester ici. Si je pouvais tout lâcher et fuir vers un peu de lumière, ici on meurt, je meurs !
"Sois belle et bonheur et bonté autour toi,

"L."

Le lendemain matin, je lui écrivis une lettre en réponse à la sienne, et dans l'après-midi je reçus ce télégramme. Elle avait lu les comptes rendus de mon concert.

"Eden Hôtel, Rome, mars 1913.

Chère, chère, chère Yvette. Merci pour tes paroles, j'ose dire "tes", car ta tendresse est si bonne et si vraie. Hier, ma journée a été bénie par tes paroles et par la joie que chaque être qui a vu Yvette, est resté (comment dire ?) consolato de vivere. Je suis heureuse que dans cette barbare (!) Rome on a compris Yvette Guilbert. De tous côtés c'est joie et purification à tes paroles, à ton art.
Merci de vivre.
Merci d'être Yvette, et Yvette Guilbert
tout aussi belle et grande et bonne et gentille dans l'âme.
Je ne sais pas écrire,
mais je sais que le cœur t'aime.
Bon travail, bonne espérance.
Sois toujours telle que tu es.

"L."

Enfin je partis de Rome pour parcourir l'Italie et remplir mes contrats.

Elle venait par-ci par-là me rejoindre "en surprise" dans la ville où je chantais, puis, je la vis un jour perdre courage, déjà toute sa volonté s'amollissait... Non... elle ne rejouerait plus, disait-elle... Non... décidément, le théâtre elle en avait horreur... retrouver les "canailles" non ! non !

Je la laissai parler sans rien lui répondre, car je cherchais le piège à lui tendre pour remonter son courage.

Rentrée chez moi, j'avais trouvé. Et je lui écrivis, faisant semblant d'être froissée, lui disant que, sans doute, elle ne trouvait pas mon talent digne de s'associer au sien, et lui demandant, s'il en était ainsi, pourquoi elle m'avait depuis tant d'années couverte de fleurs admiratives et si flatteuses ! etc., etc. Ma lettre la bouscula et je reçus d'elle la dépêche suivante, à Gênes :

"Reçu ta lettre, elle aussi est une première vision des choses, parlerons de tout, je ramasse mes forces pour venir Nice te parler, pour le moment, prière quoi qu'il arrive de notre espérance, effacer à tout jamais ton jugement pas juste, pas tendre, sur ma première hésitation à ton offre de travail, raison était autre que tu penses, parlerons cœur à cœur puisque valable ou non pion activité au travail, je garde une idéalité de toi, artiste et femme, que j'aime te faire comprendre. Au revoir de tout cœur. Télégraphierai.

ÉLÉONORA."

Naturellement, par une bonne réponse à cette longue dépêche, je remis les choses au point. Alors je reçus à Milan, où je chantai, un autre télégramme :

"La pensée travaille, ma lettre expédiée est seulement première vision des possibilités, mais si espérance se réalise, alors faudra nous revoir et faire un plan d'art, et la pratique époque travail serait janvier à avril. Faudrait éviter absolument milieu théâtral et s'adresser aux cités d'université, la chose devrait se faire en dehors toute tournée habituelle, nécessaire parler pour le moment, cœur est consolé par espérance, tendre salut. Sois belle ce soir. Dévouée ÉLÉONORA."

En recevant cette dépêche, je me dis que si vraiment la santé lui revenait, elle s'en apercevrait en recouvrant la force de voyager et qu'elle viendrait à Nice, comme elle en formait le projet, mais j'avais peur de ses pauvres forces... Quand arrivée à San Remo, quelques jours plus tard, c'était ma dernière étape avant Nice, je reçus ce télégramme de Rome :

"Je pars ce soir, suis consolée par ta lettre. ÉLÉONORA."

Et la Duse arriva à Nice où se terminait ma tournée ! Elle était rayonnante d'avoir pu faire cet effort toutefois elle était fatiguée du long voyage. L'amie fidèle qui l'accompagnait, miss Lœhmann, en avait une grande joie et me disait : "Oh ! madame Yvette, vous la refaites vivre ! Il faut qu'elle recommence à jouer, sans cela elle mourra de chagrin."

Comme la Duse savait que je chantais à Nice le jour de son arrivée, elle m'écrivit ce billet de l'hôtel West-End, où elle était descendue :

"Yvette qui est arrivée à 2 heures doit chanter ce soir. Elle sera belle ! elle sera Yvette ! et il faut lui laisser le temps de se reposer et être "elle-même?", alors, voilà, je vais rester au bord de la mer, toute la journée, et ce soir aller

Voir
Yvette.
Alors... pour la journée
Silence
pour toutes les deux.

"LÉONORA."

Je lui fis savoir que je l'attendais à déjeuner le lendemain matin.

A quoi, elle répondit (février 1913) :

"Chère, te voir ce soir me tient de tout. Mais déjeuner demain ? Je ne crois pas.
"J'ai dormi comme une brute pendant le voyage, mais parler et bouger est plus difficile. Pourtant j'ai, laissé. dans ma chambre d'hôtel, en Italie, ma fièvre. Mais j'ai une stupide fatigue ! J'ai cherché ici ton programme, j'ai cherché à savoir si tu donnes La Passion, mais c'est toi qui l'a dans l'âme, en tout cas chez les libraires Miss Lœhmann ne l'a point trouvée. J'attends ce soir avec la bonne anxiété du cœur. Donc demain déjeuner... Non, je ne peux pas mais à 3 heures, si tu es libre, je pourrai oui te chercher chez toi ou t'attendre chez moi, tu me répondras demain, ce soir ne pense qu'à ton travail. (La vie ! La vie !).

"LÉONORA. "

Mais le soir, elle vint au concert. La vision des forces qu'elle me vit dépenser en cette soirée, où pendant deux heures j'occupais le public, l'accabla de découragement ! Le lendemain matin, de bonne heure, un billet m'arrivait d'elle, écrit de son lit ; elle disait :

"Je savais bien, ma bonne Yvette, que j'aurais une grande secousse, d'illusion, d'art, et de conscience, en te revoyant, pourtant j'ai voulu

VOIR

car on ne comprend rien quand les autres disent "c'est beau". Nous, nous regardons l'art avec des yeux de l'âme et ceux de la vie, et c'est notre vie qui dit : oui, oui Yvette est parfaite. Pardonne ce griffonnage. J'ai trouvé parmi les trésors du travail ce manteau de Fortuny, un "Carpaccio" de Venise, tu seras si belle dans ce fond doré, comme une sainte image. Garde ce Carpaccio, toi qui sais si bien dire les paroles "de Marie". Tu as trouvé des trésors et tu ramasses des trésors, chère, je t'ai récité à Rome un vers de Claudel qui dit à peu près ceci : "Si vous regardez mes mains, tout y est écrit..." Ainsi je sens ! Toi, ta route est tracée, ta force, ton courage, ta volonté. Tout est à osa place et tu as vaincu, et tu vaincras encore et TOUJOURS, ton courage est aussi grand que ton cœur.

"Il y a une année quand je t'ai vue à Rome, j'avais encore une lointaine souvenance d'une créature de travail, qui jadis avait quelque chose, quelque chose de toi... joie de vivre, patience de vivre, elle avait aussi un peu comme toi la facilité d'être heureuse et malheureuse et
tant
tant
tant
tant de pitié dans le cœur (alors) de compassion pour la douleur des autres. Hier soir, cette nuit, te revoyant dans mon âme, et devant mes yeux Yvette, je n'ai plus retrouvé "celle de jadis", je ne me suis plus retrouvée. Je suis rentrée hier au soir, et ce matin je sens pourtant quelque chose d'ajouté à moi (est-ce l'espérance ?) Mais celle que je fus jadis je ne la retrouve pas. Comment recommencer ? Quoi faire ?

"Le respect pour ta vie, l'heure qui passe, ta perfection qui demande la liberté absolue, tout est là. La sainteté du travail demande la sainteté de l'âme et du cœur. Je n'ai rien à t'offrir ! Oui, comment Quand ? Quoi faire ? Tout se perd dans une insaisissable petite angoisse du cœur qui ne sait pas, qui ne trouve pas, et j'ai peur de la foule et de la rampe allumée ! Si je ferme les yeux, si j'apaise mon cœur, je comprends alors si bien ton effort, et chaque fil qui consolide cette énorme force qui te guide et t'inspire, moi, je n'ai pas "une œuvre" que j'aime assez pour penser autrement, et peut-être que "se taire" est encore une noblesse... Je ne sais pas Yvette ! Enfin ! Tout n'est rien sans la force ?

"Je te verrai demain à trois heures.

Le lendemain à trois heures, j'étais chez elle, je la trouvais très fatiguée, il y avait de la joie en elle, toutefois, elle avait changé d'idée et au lieu de se joindre à moi avec une pièce de théâtre qui, décidément, disait-elle, exigeait trop de force, elle me proposa de composer un programme de "récitations", et elle parla de grands poèmes italiens à réciter, de simples scènes de comédies qu'elle lirait ou interpréterait assise, en conférencière, et elle me demanda de l'aider à trouver des œuvres qui cadreraient avec les époques différentes de mes chansons, enfin elle me laissait l'arrangement de programmes permettant de légers efforts.

De mars à fin mai 1913, elle reçut de moi des paquets de livres adressés à Rome. En avril, je reçus une dépêche me disant qu'ôtant souffrante à nouveau elle était rentrée chez elle, à Florence, 54, via Robbia, et que mes envois la suivraient là.

Une seconde dépêche de Florence, quelques jours après disait :

"Suis mieux, espérance encore lointaine, mais espérance."

En mai, elle retomba terriblement malade et déprimée ; je reçus d'elle la dépêche suivante, qui me bouleversa :

"Yvette, merci pour ta lettre. Depuis deux semaines, suis de nouveau alitée, cause gros refroidissement. Suis retombée même dépression physique, morale que cet hiver. Jeudi aurai consultation pour décider où aller pendant été. Je garde tes livres espérant te voir en été quelque part. Tendre fidèle amitié. Pas d'oubli.

- ÉLÉONORA."

Et la voilà, la pauvre chère, mortellement atteinte, et retournant à Viareggio rechercher la santé... Je ne cesse de correspondre avec elle, et fais semblant de ne point prendre au sérieux sa rechute, et je continue à lui parler travail, collaboration, programmes à fixer vite, études à faire. Cependant, le 7 août, elle m'écrivait à Bad-Gastein, où je m'étais rendue pour soigner mes rhumatismes, une lettre qui montrait son découragement douloureux de ne jamais "revivre".

"Viareggio, 7 août 1913.

"MA BONNE YVETTE,

"Tu peux toujours dire ta peine et ta joie, moi je ne sais ni te parler ni écrire, je saurais seulement venir à ta recherche si je le pouvais. Comme je l'ai fait à Nice, à Paris et repartir confiante et consolée.

"J'ai espéré et retardé t'écrire, pour ramasser les choses nécessaires à dire pour notre espérance, et ce matin avant de t'écrire, j'ai regardé longtemps ce merveilleux coin de la terre, pour me persuader qu'il faut t'aimer, t'aimer autant que le cœur peut aimer, et se soumettre aux choses, et s'abriter ici, et baiser la terre qui recueille et la vigne qui nourrit, et tout cela qui est et ne plus chercher en soi-même une raison de travail et lutte, que je n'ai plus la force d'apporter.
"Il m'aurait fallu un grand courage, chère, pour retourner au travail ; mais il me faut aussi un courage, tout autre, bien plus calme et de chaque jour, pour rester ferme, en solitude, sans plus me plaindre.
"Tu m'as rencontrée dans un moment de crise de l'âme, à Rome, ce printemps, dans cette petite chambre d'hôtel qui avait une fenêtre si belle voyant tout Rome, ta bonté, ta grandeur, la vision de l'art en toi, ton élan m'ont secouée et j'ai trouvé la force de me fuir, car j'ai été dans un état comme endormie et pleurnichante, par l'inaction, et j'ai espéré, par ta parole et aide.
"J'ai espéré... en quoi, ma bonne Yvette ? Pas autant en moi-même, pour moi-même, que dans la chose elle-même, ce rêve d'art, encore un, s'était complété dans mon espoir, en te parlant... et j'ai encore espéré le jour où je t'ai revue à Paris... mais après Badenweiler (as-tu reçu ma lettre de Bâle ?) et après mon arrivée ici, je n'ose plus espérer pour moi, la ressource d'un travail que la force physique ne me permet pas, ne me permettra peut-être jamais plus de soutenir...
"Personne ne s'en doute, mais toi et moi, nous savons quelle rude fatigue c'est de trimballer sa vie, sa pensée et ses coffres, entre l'Europe et l'Amérique.
"Il y a une si bonne parole dans ta lettre. Tu m'appelles "ta sœur", et telle que je suis, et telle je serai pour toi, cette douce parole me fait aimer encore plus ta vie, et ton travail, et ta lutte, et tu me retrouveras dans ton cœur, à l'heure que ton cœur aura besoin d'amour et repos.
"Oui, partager ton travail, chercher en lui notre joie et récompense. Remonter sur les planches et vers les rampes, je ne peux plus, ma bonne sœur. Mais je peux t'aimer et t'attendre.
"Si je ne peux plus être vaillante et utile, aller au-devant de la vie de travail, j'apprends pourtant chaque jour à obéir et à adoucir la vie mystérieuse, impérative, qui se cache, la vie qui renferme lois et vérités, plus grandes et plus inconnues que nos espoirs.
"Enfin, je ne sais pas mettre crayon à ta main, sur ce papier, ce que tête et cœur m'ont fait comprendre.
"Mais je sais te dire, que tu me retrouveras toujours quand ton cœur me cherchera.
"Quand il n'y a plus le travail pour une créature créée pour travailler, il y a autre chose, l'amour pour le travail des autres, intelligent amour qui aide et console.
"Quand on n'a plus de force pour accueillir sa douleur, on la chasse, et on retrouve alors la force d'accueillir la douleur des autres, et on se sent capable de comprendre et de consoler.
"Yvette, j'espère et veux devenir telle, j'espère mériter de devenir telle et gagner les cœurs.
"Le tien, qui m'a tant aidé et consolé, je l'aime et respecte, comme on aime quelque chose qu'on appelle Beauté, Bonté, parcelle de Dieu.
"Que Dieu te garde, chère Yvette, pour le reste de ma vie, mon cœur t'est attaché...
"Je regarde de loin, la même lumière que tu regardes, qui t'environne et t'accompagne.
"J'ai la fièvre : 37,6, 37,9 chaque jour. Ne parlons plus de cela.
"Que ma vie est lourde à traîner !"

Et plus loin :

"Je suis reconnaissante à la vie de t'avoir rencontrée, et je t'aime dans ta vie et ton art. Je garde tes envois de livres qui sont quelque chose de toi, de mon espérance du beau mensonge qu'est l'art et qui seul fait vivre ! Cœur et pensée à toi, tendrement merci à ton mari.

"ÉLÉONORA."

Mais voilà que la Duse arrive aussi à Bâle ! Elle va se traînant au Lago maggiore chez une amie, où l'accompagne cette adorable et fidèle Miss Lœhmann. Et de longs mois elle s'alite et s'immobilise. Je continue à entretenir "son espoir" et fais de mon mieux pour la soutenir et la détourner de l'abîme de la désolation.

En 1914, je la revis à Rome, tout à fait changée ! Bonne mine et belle ! belle ! les cheveux superbement blancs encadrant son front magnifique, robée très amplement de drap blanc, elle avait l'air royal d'un pape ! Le long repos et les grands soins l'avaient transfigurée ! Qu'elle était belle ! Elle nous reçut, mon mari et moi, dans sa petite chambre de l'hôtel de l'Éden, encore étendue sur son lit. Elle avait tendu de tarlatane blanche sa chambrette, par prudence "médicale", et de son balcon elle dominait toute la splendide ville et la campagne romaine, un air divin la faisait alors respirer en toute aisance, aucun souffle de sa poitrine ne s'entendait, je la crus guérie !

Elle vint déjeuner avec nous, et ce fut elle qui nous apprit la mort de Calmette, directeur du Figaro ; alors elle offrit de reprendre les grands projets de travail, car la Duse ne disait jamais : mon art, mais mon travail. Et il fut convenu que dès l'octobre de 1914, on s'en irait au loin "travailler" ensemble ! Pendant ma nouvelle tournée italienne, cette fois encore, elle voyagea pour venir m'entendre à Milan ; à Rome, on lui avait mis un paravent près de l'estrade de la salle de concert, et cachée, n'étant pas "habillée", elle assista tendrement enthousiaste à mon concert ! Ah ! que je la sentais heureuse ! Dans mes forces, elle revoyait, cette fois, les siennes, et voilà qu'arriva en août la guerre ! Dès septembre ! je reçus d'elle une lettre me disant que sa petite maison, en Italie, était la nôtre et que nous y venions quand nous voudrions. Mais mon mari et moi restâmes à Paris jusqu'en 1915. En 1915, en novembre, nous partîmes pour l'Amérique.

Où était, que devenait ma Duse ? Les correspondances, pendant la guerre, étaient interrompues, et d'Amérique en Italie il fallait alors des mois d'intervalle pour avoir des nouvelles. J'attendis la fin de la guerre pour reprendre contact avec ma chère amie. Je sus qu'elle avait dépensé tout son petit avoir et qu'il lui fallait coûte que coûte retravailler ! Mais sa santé ... Le pourrait-elle, travailler  ... Alors, je lui écrivis : "Pourquoi ne viens-tu pas en Amérique ? Si tu peux payer ton voyage, moi, je te paierai ton hôtel, ta vie ici, je suis à la tête d'une école des Arts du théâtre, tu trouveras toujours moyen de t'occuper avec moi, viens !"

Elle télégraphia :

"Merci généreuse lettre, peut-être viendrai au printemps."

C'était en janvier 1920. Le 23 février, elle écrivait de Tivoli où elle se reposait :

"Le "viens" de ta première lettre reste dans mes heures de découragement ou de recueillement comme quelque chose de lumineux devant les yeux de mon âme."

En mars, elle télégraphie :

"Nécessaire savoir si tu viens Europe cet été."

Sur ma réponse négative et mon invitation à venir à New-York en avril, elle répond :

"Formalités impossibles pour venir avril."

Et enfin "le change" devint si haut qu'il lui fut impossible de partir pour l'Amérique. Alors, tout à coup, elle eut un espoir. Deux Américains de ses amis parlent de l'emmener avec eux à New-York, à leur départ d'Italie. Elle m'écrit pleine d'espoir. Mais les Américains, rappelés par câble aux États-Unis, n'ont plus le temps d'aller chercher la Duse et filent sans elle. Nouvelle lettre explicative. Alors, je lui propose, en février 1922, que mon mari s'occupe d'elle, et lui cherche un manager américain pour la saison prochaine afin de la faire revenir "en actrice" au pays des dollars. "Mais, lui dis-je dans ma lettre, ta chance "matérielle" serait triplée si tu pouvais recommencer d'abord en Italie, et grâce à la presse que tu auras, tripler l'assurance de ton salaire." Elle me fit attendre sa réponse puis, tout à coup, sauta sur cette idée, trois jours avant que nous quittions les États-Unis pour rentrer à Paris !

La Duse me télégraphia :

"Réponds si Schiller veut organiser ou trouver impresario pour donner New-York 20 ou 25 soirées, deux pièces, avril-mai. Télégraphie conditions tenant compte frais voyage, aller, retour charge Amérique. Réponds hôtel Italie, Florence. Amitié.

"ÉLÉONORA DUSE."

Mon mari lui câbla aussitôt le 20 janvier 1922 :

"Saison actuelle désastreuse, avril-mai bien tard, toutefois si insistez venir printemps, tenterai voir impresario, mais dois savoir si demandez cachet fixe, quel prix, titres pièces, nombre artistes. Crois vos chances très grandes ici, dommage les gâter, conseille octobre, novembre, opportunités merveilleuses et possibilités prolonger. Organiserais personnellement si vouliez attendre automne, mais pour vous apporter Europe utiles renseignements, câbles réponse à mes questions. Yvette vous embrasse. Serons fin février Paris. "

La Duse répondit par câble :

"Merci. Consens entièrement votre bon conseil. Ai eu l'année passée pourparlers Bélasco, mais rien conclu, étant libre vous confie personnellement saison automne. Attendant votre retour heureuse si possible s'entendre. Embrasse, remercie Yvette, bonne mascotte, espérant nous revoir.

"ÉLÉONORA DUSE."

Trois semaines après elle changeait d'idée et se confiait plus tard à des impresarii américains qui surent la tenter.

Mais ma joie avait été débordante de lire, un jour, dans les journaux américains, le triomphe de sa rentrée sur la scène italienne et tout mon orgueil sentimental et tendre s'en gonfla de bonheur.

Puis rentrant en Europe, en avril 1922, je l'informais de la date de notre arrivée à Paris. La Duse me câbla qu'elle viendrait spécialement pour m'y embrasser... et je la revis !... Et comment l'ai-je revue, mon Dieu... je la revis... malade ! malade ! défigurée, et toussant, crachant, haletante, mais comme brûlant ses dernières étincelles, droguée, grisée par ses récents nouveaux triomphes ! et l'idée lui vint de se faire applaudir à Paris. Ce furent alors des pourparlers, des entrevues, des échanges de visites ; ici comme en Amérique, la difficulté tenait à son impossibilité de jouer chaque jour. Durant toute sa carrière, jamais la Duse ne put jouer tous les soirs, et tandis qu'à Paris elle entrait en relations avec Sacha, Lucien Guitry, Copeau qui lui offrait des "possibilités", chaque jour le plan projeté la veille était abandonné. Et puis l'idée que Sacha faisait une pièce pour Sarah et voulait en faire une aussi pour elle l'énervait ; elle m'écrivit :

"On veut apothéoser toutes les vieilles... Non ! Dieu m'en préserve !"

Ah ! ce printemps de 1922 où s'accroche le dernier souvenir que j'ai d'elle, où mon espoir aveuglait ma raison qui comptait trop sur sa joie au travail pour vaincre sa maladie ! J'espérais que le cerveau vaincrait le corps ; ses beaux yeux devenaient si brillants, quand elle me racontait les ovations qui avaient accueilli son retour à la scène, que je me disais : "De tels yeux ne sont point ceux d'une femme mortellement atteinte !" Il est vrai ses gestes frileux, sa crainte du vent printanier me faisaient réfléchir... Mais à un déjeuner chez Foyot où elle vint avec sa fille Henriette, elle semblait défier en bavardant joyeusement tout le sinistre et prochain futur, et sa dame de compagnie ne disait-elle pas : "Ah ! si vous voyiez Mme Duse en scène, vous ne la reconnaîtriez pas ! Elle est pleine de vie ardente !" Et quand elle vint au Théâtre Édouard-VII assister à mon concert, elle me dit, me voyant entourée de jeunes élèves américaines qui m'avaient suivie en Europe : "Ah ! que tu es bonne, Yvette, de permettre à ces "écolières" de paraître à tes côtés !" Et, comme j'étais surprise, elle ajouta : "Mais oui... mais oui... C'est délicieux de modestie, ce que tu fais... Est-ce que ces petites le comprennent ? Et crois-tu leur enseigner ton "don" ? Non, Yvette, non !... Est-ce qu'on t'a appris ce que tu sais, toi ? Non ! non ! Et moi est-ce qu'on m'a enseigné mon talent ? Non ! non ! Peux-tu leur donner des âmes ? Non ! Peuvent-elles comprendre la tienne ? Non ! Alors, garde-toi, isole-toi, ne t'offre qu'à l'art, pas à elles !?" - "Mais ça les encourage, Duse !..." - "Preuve qu'elles, sont bêtes ! Tu es l'exemple le plus décourageant qui soit, Yvette ! Non, va, ce qui fait nos talents ne s'apprend pas ; si on n'a pas "du Dieu sous la peau", comme dit le poète, rien à faire."- "Du Dieu sous la peau..." oui, Duse, ton génie était divin, depuis le temps que tu n'avais plus de corps, la vie en toi ne venait plus que de ton âme, et la fragilité légère de ta chair sembla flotter toujours dans l'au- delà des cieux... Ton front eut ses épines et ton cœur eut sa lance, et moi qui pense à toi j'en veux à ton Judas.

Et ma Duse s'en fut mourir en Amérique !


DEUX CARDINAUX

Le Cardinal Mercier. - Le Cardinal Dubois.

Mgr le cardinal Mercier, hautaine image de vitrail ! Que de sagesse vertueusement illuminée en elle ! Inoubliable silhouette gothique !... La première vision que j'en eus fut la splendide affiche répandue dans toute l'Amérique pendant la guerre de 1914. Là-bas, là-bas, au Colorado, à l'hôtel de Denver où elle rayonnait dans le hall, j'en voulus faire l'acquisition, mais l'hôtelier l'avait déjà promise à un collectionneur américain. Cette affiche s'étalait partout. Et le grand saint homme, au visage fier et inspiré, devait s'étonner de voisiner là-bas avec les héros des illustrations, des cinés américains, images ahurissantes de vulgarité Les colleurs d'affiches yankees, sans tact, sans goût, sans nuances, mettaient cet apôtre du Christ à côté d'épisodes meurtriers, et sa sainte soutane s'éclaboussait souvent du sang des assassins. Chaque fois j'en étais froissée. Mais en Amérique aussi, le patriotisme eut sa foire et ses forains !... Rien n'était plus tristement comique et déconcertant que d'écouter les réflexions faites devant l'image du cardinal Mercier ; en sifflotant, des boys s'arrêtaient, la regardaient, puis, entre eux, disaient : "A big man !..." (Un grand homme !) "?What has he done ?" (qu'est-ce qu'il a fait?) "I dont know... but...!" (Je ne sais pas, mais...) et l'on quittait "le cardinal" toujours en sifflotant. Sa célébrité s'arrêtait, pour la masse, à son nom "lié" à la guerre. Du personnage, la masse ne savait rien. Une autre fois, à Cincinnati, une jeune femme cria : "Mother, look at the Pope !" (Mère, regardez le pape !) "Non, dit la mère, ce n'est pas le pape, c'est le cardinal Mercier." "Eh bien ? ce n'est pas le pape? ..."

Qui, à cette époque, m'aurait dit qu'un jour cette grande figure m'accueillerait de toute sa grâce bienveillante.

En 1923, revenue d'Amérique depuis quelques mois, et voulant continuer en Europe mes efforts d'art mystique et médiéval, je crus la Belgique la plus qualifiée pour le tenter. Déjà, à Paris, le cardinal Dubois avait été fort enthousiasmé de mes résultats, et je le priais de vouloir bien me "patronner" auprès du cardinal Mercier.

On me dit à Bruxelles qu'il y avait un abbé qui s'occupait avec ardeur des arts chrétiens, qui organisait des expositions, qui avait écrit des ouvrages sur les arts décoratifs dévoués spécialement à l'Église, bref, on me fit un tel éloge de l'homme, ami des artistes, que je décidais de lui écrire, et M. l'abbé Crooy répondit par retour à mon désir de le rencontrer. Pendant quelques jours nous fîmes plus amplement connaissance et M. l'abbé Crooy comprit tout de suite mon curieux apport. Ce fut donc lui qui m'introduisit chez Son Éminence le cardinal afin d'obtenir son appui.

J'avais été plus que surprise quand, demandant à l'abbé Crooy à quelle date le cardinal nous recevrait, il me dit en riant : ?Mais quand vous voudrez,Madame." - ?Alors, Monsieur l'abbé, il me faut lui demander une audience  ..." - "Eh bien, demandez-la-lui tout de suite." - "Comment  ..." - "Par téléphone." - "Impossible, Monsieur l'abbé ! D'abord, Son Éminence ne me connaît pas très certainement ?" - "Qu'en savez-vous  ..." - "Alors, je dois lui écrire, Monsieur l'abbé." - "Croyez-moi, insistait l'abbé Crooy, téléphonez... téléphonez..." - "Mais... qu'est-ce que je vais dire ?" - "Eh bien, dites que Mme Yvette Guilbert demande la faveur d'une audience à Son Éminence !" - "Non ! non Je n'ose pas faire cela, Monsieur l'abbé, téléphonez vous-même." - "Pas du tout", répliquait l'abbé Crooy, qui s'amusait follement de mon émoi et empoignait le téléphone, demandant la communication avec Malines !... "Allez... à vous, madame...", et me mettant l'appareil en main, je demandais l'évêché.

"Allo ? Oui... L'évêché de Malines ..." - "Oui, Madame." - ?Mme Yvette Guilbert sollicite respectueusement une audience auprès de son Éminence le cardinal Mercier. Une seconde de silence. "Quel jour Madame veut-elle venir ?" - "Mais... demain si possible..." - "Entendu, Madame, Son Éminence vous attendra à onze heures." J'étais muette de surprise. Je regardais l'abbé Crooy qui, souriant, me dit : "Vous voyez comme c'est simple !" (Sûrement, il avait dû prévenir le cardinal.)

Le lendemain, à onze heures, nous arrivions à Malines, et au moment où nous entrions sous la voûte de l'évêché, l'abbé Crooy croisa un de ses collègues attaché au cardinal. Il nous présenta : "M. l'abbé !..., Mme Yvette Guilbert." - "Ah ! Madame, s'écria alors cet abbé, quelle bonne surprise de vous revoir. Je vous ai applaudi à Londres, à l'Empire, ce music-hall de vos débuts en Angleterre." - "Mais... quand donc, Monsieur ?" - "Oh !... évidemment avant d'être dans les Ordres", fit l'abbé, rieur. "Monsieur l'abbé, lui dis-je, très amusée, jamais je n'aurais cru que mes auditeurs pouvaient devenir prêtres." Et cordial, charmant, distingué, il nous invita à venir avec lui déjeuner chez sa sœur, dès notre visite terminée chez le cardinal. Nous acceptâmes.

Et le cardinal nous reçut. Je vois encore son allure de prophète en haut d'un escalier sur lequel s'ouvre le salon où il nous reçut. Sa splendide stature, sa tête de vieillard à l'ossature saillante, ses cheveux blancs; son noble visage extasié, émacié, sa bouche aux lèvres si fines, si minces, si lamées, si fermées, si peu humaines, et qui va pourtant tout à l'heure, en souriant, montrer tant de bonté tendre !... Ses yeux me semblèrent énormes, agrandis par l'ombre profonde des cavités qui les abritaient. Il fixa, attentif et curieux, ses yeux sur mon visage, je me sentis comme transpercée par l'acuité de ce regard, et cela me mit à l'aise.

Nous nous assîmes à ses côtés. Il me pria de lui exposer ma requête, et, très gaiement, je lui dis "Votre Éminence est habituée à voir des incrédules qui, dans le fond de leur cœur, n'attendent qu'un miracle pour devenir croyants... eh bien, moi, Éminence... aujourd'hui, en venant vous voir, j'ai l'impression d'aller à Lourdes !... oui, l'âme est toute prête à faire sa montée. Mais... c'est à vous de faire le miracle... vous êtes un saint, Éminence, vous en avez le visage, ça doit donc vous être facile  ..." - "Ah bah !" dit le cardinal, riant. - "Mais oui, Éminence, vous ne pouvez pas me priver du miracle que j'attends ! C'est impossible ! Ce serait contre la religion !" A ces mots, le cardinal, s'amusant franchement, dit : " Alors.., évidemment... il nous faut faire ce miracle... mais quel est-il ? "

Et je lui expliquai ma grande idée, développée depuis sept ans aux États-Unis par mes soins : "Voilà : il s'agit de remettre la religion dans l'art, et l'art dans la religion. Du reste, ajoutai-je, Son Éminence le cardinal Dubois, archevêque de Paris, m'a déjà donné son patronage à la suite d'un spectacle que je lui offris, dans le magnifique hôtel de la comtesse de Béhague, afin qu'il fût certain de la qualité d'art présentée sous ses auspices. Et je viens inviter Son Éminence le cardinal Mercier à vouloir bien assister à la même représentation que j'organiserai, s'il veut bien l'honorer de sa présence."

- J'ai reçu, en effet, dit le cardinal Mercier, une lettre très éloquente à votre égard, Madame, du cardinal Dubois, et Dieu sait que nous devons aider les artistes qui se dévouent à la Beauté, et entreprennent de ressusciter des spectacles dignes, mais... je ne peux pas aller au théâtre ! les prêtres, Madame, ne le peuvent pas...

- Ah ! quand c'est dans une salle, c'est différent. Éminence, mon spectacle, qui est un beau mystère du XIVe siècle, se donnera dans l'ancienne salle Patria, la salle du clergé autrefois...

- Mais cette salle, Madame, est devenue le THÉÂTRE du Marais!.... Théâtre de belle tenue, je le sais, mais théâtre !

- Éminence, aucune salle, à Bruxelles, ne nous donnera la possibilité de représenter ce mystère, il y a quarante acteurs à habiller... des chœurs, etc., etc.

Le cardinal devint rêveur... je le sentais intéressé et je voulais gagner ma partie ; alors je proposais de prendre sur ma conscience un petit gentil mensonge... pas bien grave... le cardinal sourit... on mettrait sur les cartes d'invitation :

GUIBOUR
Mystère du XIVe siècle
présenté dans l'ancienne salle Patrie,
par Mme YVETTE GUILBERT.

Et comme la représentation serait donnée en "privé", sans en avertir la presse, sans publicité brutale et rien que, pour le cardinal et deux ou trois cents abbés invités par lui... "Ah ! Madame, interrompit le cardinal, l'esprit de province est si étroit... Le clergé de Paris, c'est tout autre chose... La presse aussi... Savez-vous que lorsque j'ai permis aux jeunes prêtres de faire du sport, de jouer au football dans leurs propres jardins, je fus attaqué par la ville et par la presse ! Pensez donc, des jeunes prêtres qui, pour se distraire, osaient courir ! et pour courir relevaient leurs robes ! Oh ! oui, dit le cardinal Mercier, les gestes les plus intelligents, les plus utiles même, sont souvent bien peu compris.

- Éminence ! Éminence ! Je vous en prie, soyez au-dessus des encriers, et des plumes... Pensez au splendide moyen âge où l'Église était le théâtre, où toute la poésie divine ensoleillait l'humanité, aidez-moi à tenter de ressusciter cela, Monseigneur ! Serai-je en vain venu à Lourdes ?

Il restait silencieux, grave, et plongeait ses yeux dans les miens sans répondre, puis, après un bon moment : "Je viendrai, Madame", dit-il, avec, sur sa bouche, un sourire que je n'oublierai jamais. Je lui baisai la main, émue de gratitude et, ma foi, je l'avoue, toute fière de ma victoire.

La représentation enthousiasma le cardinal et sa suite. Je reçus des lettres admirables me félicitant de la distinction et de la richesse de mon spectacle. Les chants avaient beaucoup plu aux chefs des maîtrises présents. Un chanoine, assis près du cardinal, me raconta que Son Éminence, pendant l'entr'acte, disait à un groupe d'abbés ma visite à l'archevêché de Malines et concluait : "On ne peut rien refuser à Mme Yvette Guilbert, elle ferait concurrence au révérend père Hénusse !" Et tous les prêtres de rire, le révérend père Hénusse étant le prédicateur le plus éloquent, le plus célèbre de la Belgique !

Nous répétâmes, à Bruxelles, notre mystère, publiquement cette fois, une vingtaine de fois, et une tournée s'organisa dans les institutions catholiques et, les théâtres. Ce fut un très gros succès. Quand Son Éminence le cardinal Mercier mourut, l'abbé Crooy m'envoya son portrait avec un brin de paille de la paillasse sur laquelle était mort ce grand patriote doublé d'un saint homme. C'est certainement l'appui de l'archevêque de Paris, sa recommandation, qui aida l'abbé Crooy à m'introduire si facilement à Malines, et il m'est difficile d'oublier combien Son Éminence le cardinal Dubois comprit le premier mes beaux efforts.

En cette matinée chez la comtesse de Béhague, toute l'élite du clergé parisien se trouva réunie et ce me fut une révélation d'entendre après notre spectacle avec quelle aisance des prêtres félicitaient toutes ces jeunes filles, mes collaboratrices, de la beauté de leurs gestes mystiques. Un chanoine me confia : "Ah ! Madame, jamais un prêtre ne saurait dire la messe avec autant de beauté plastique que ces jeunes filles, c'est admirable ! Vous nous avez donné une leçon à tous. Quelle pureté dans les attitudes !" Comme je voulais remercier le cardinal Dubois, je lui portais six petits oiseaux des Îles, ayant remarqué à l'Évêché une volière pleine d'ailes, et le cardinal m'ayant dit son attachement à une mouette apprivoisée que je voyais dans son jardin.

La même année, je fus invitée à donner un spectacle de vieux Noëls en forme de mystères, pour une grande fête de charité, à l'évêché de Nice. Ma petite troupe et moi, nous eûmes pour cadre la chapelle même de l'évêché, et c'était féerique de voir nos longues robes d'or s'enluminer de toutes les couleurs des vitraux que le soleil faisait flamber sur nous ! Ce fut une impression fantastique, nous devenions "irréelles", le public en était extasié. C'est au milieu de cette splendide représentation que M. Delcassé, le célèbre homme d'État, assis au premier rang, à côté de l'évêque, Mgr Chapon, lui dit : "Ce spectacle vous aide à se faire une idée du Paradis..." Puis se levant pour sortir dans le jardin à l'entr'acte, il y mourut ! Son corps fut trouvé sur un des bancs à la fin de la fête. Et le brave évêque murmurait : "C'est Dieu qui a voulu qu'il ait cette vision du Ciel !..."


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