TABLE DES MATIÈRES
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Prologue
Après la guerre 1870
Dans les affaires
Dernier souvenir de mon père
Le débat du ventre
Deux hommes passèrent
Adelina Gaillard
Théâtre des Boulevards
Mon audition - L'Eldorado
Débuts au Casino de Lyon
Débuts à l'Eldorado
Éden-Concert
Ma silhouette définitive
Liège et la "Pocharde"
Le Moulin Rouge
Le Divan Japonais
Le Concert Parisien
La Bodinière
Le Nouveau Cirque
A la Scala
Comment j'ai compris Bruant
L'Horloge
Les Ambassadeurs
Une soirée chez l'éditeur Charpentier
Mon répertoire
Les journaux et les journalistes
Ma seconde carrière
Portraits
Jean Lorrain - Goncourt
Sarah Bernhardt
Le Prince de Galles
futur Édouard VII)
Toulouse-Lautrec
Pierre Loti
Jules Roques
Maurice Donnay - Forain
Eléonora Duse
Deux cardinaux :
Le cardinal Mercier et le cardinal Dubois

Récompenses
A travers le monde
Épilogue

Yvette Guilbert


A la Scala

Je quittais donc le " Parisien".

La nouvelle s'en répandit dans les journaux. Mme Allemand revint me voir. La figure composée, elle me dit, en admirant mon appartement, rue de Portalis : "Oh !... quelle jolie chambre... C'est original cette pièce tendue de satin blanc." Puis : "Eh bien  ... il paraît que les recettes de Musleck ne furent pas fameuses ces temps derniers, hein  ... Tout de même, je crois qu'avec une bonne publicité... Voulez-vous venir chez moi à 500 francs par soirée la première année, à..." Je l'interrompis d'un catégorique : "Non, madame." - "Pourquoi  ?" - "Parce que, lorsque vous m'avez chassée de chez vous, il y a quelques mois, et que j'y gagnais 600 francs par mois, je vous ai dit que je n'y reviendrais qu'à 600 francs par jour." - "Oh ! mais, c'était une boutade d'enfant !" - "Possible, madame, n'empêche que je ne rechanterai pas chez vous à moins de 600 francs par jour..." - "Mais votre succès, ma chère, votre succès n'est plus ce qu'il était... On l'a dit dans le procès Musleck." - "Donc, je ne vaux pas les 500 francs que vous m'offrez, madame  ... 500 francs, c'est une somme énorme, personne ne les gagne à Paris." - "Alors, acceptez-là, ma petite. Croyez-vous qu'un succès qui s'éteint doive se payer le même prix qu'un..." - "Madame, un succès qui s'éteint ne doit pas se payer du tout." - "Oh ! si, Mademoiselle, fit-elle, parce que, enfin... vous avez peut-être encore... enfin, voyons, acceptez-vous 500 ?" - "Non, madame, je vous ai dit 600, ce sera 600."

Deux heures après, elle acceptait mes conditions et un contrat de trois ans me liait à la Scala. Quatre mois chaque année, par série de deux mois, afin que Je pusse faire les grands voyages que je rêvais, et la permission de me produire l'été deux mois aux Champs-Élysées. Mais quelle bêtise, toute cette ruse, hein ?

Je débutai donc à la Scala. J'y fis "salle comble" de 1892 à 1895, c'est-à-dire pendant tout ce premier contrat de trois ans. Le Tout-Paris accourut. Pourtant, le dernier jour, le tout dernier jour de mes représentations, Marchand (le gendre de Mlle Allemand qui était le véritable directeur de la Scala) ne vint pas me faire ses adieux, ce qu'il faisait toujours à chaque fin de mes séries, et comme je n'avais reçu aucune lettre me demandant de renouveler mon contrat, j'en conclus que "c'était ma dernière soirée à la Scala". J'étais froissée de cette façon de me traiter, "je n'ai jamais pu me familiariser avec les manières de ces gens-là". On faisait donc mes paquets, quand arriva Paulus, le chanteur, vers 11 heures et demie. Ce fut la première, l'unique fois qu'il vint me voir. Je le reçus très gentiment, il me dit : "Alors ? on part  ... Le contrat n'est pas renouvelé, hein ?" - "Non, le contrat n'est pas renouvelé." - "Oui... je sais, Marchand s'est plaint à moi que vos recettes baissaient, Yvette, oh ! dame ! votre cachet est lourd..." - "Prenez ma suite, Paulus, on ne peut ici se passer de vedette." Il me regarda tout étonné de ma suggestion et répliqua : "Marchand ne m'a fait aucune proposition... il ne veut plus payer d'étoile votre prix, puisqu'il y perd de l'argent... Vous gagnez combien, Yvette ? 700 francs par jour. Ah ! C'est cher... on ne m'a jamais payé ce prix-là, moi... c'est très cher !" - "C'est très cher, monsieur Paulus." On se serra la main, puis il partit. Et ma femme de chambre débarrassa entièrement ma logette.

Je rentrai chez moi très tranquillement. Je le dis sans fausse modestie, ni hypocrisie, le talent m'étant plus précieux que le succès ; je savais ma vie assurée, sinon à Paris, ailleurs ! Mais j'avais sur le cœur "le coup de Marchand", car j'étais certaine que Paulus m'avait été expédié par lui.

Pourquoi ? puisque six jours après M. Marchand arrivait chez moi. A cette minute, je pris une décision en coup de vent. "Eh bien, ma chère Yvette, vous revenez avec moi la saison prochaine, n'est-ce pas ?" dit Marchand. - "Non, cher ami." - "Comment non ?" - "Paulus m'a dit que vous aviez perdu de l'argent avec moi, cette dernière année, et je ne veux pas vous faire perdre d'argent." - "Mais !..." - "Mais quoi ? Paulus a été votre confident à cet égard. Pour que vous en arriviez à confier à Paulus une pareille chose, c'est que vos pertes furent grosses ? Vous n'êtes ni bête, ni méchant !... On ne met pas dans la bouche d'un Paulus la possibilité de répéter à tout Paris que "votre" vedette vous ruine, si ce n'est pas vrai ! Non, Marchand, je ne resigne pas. Je le regrette, croyez-le bien, cher ami, tant pis pour moi !" - "Que voulez-vous, dit Marchand, les affaires furent moins bonnes que je l'espérais ; diminuez votre cachet, Yvette, je vous offre 500 au lieu de 700 par soirée..."

- Non, lui dis-je, non, mon talent n'a rien à faire avec vos recettes. C'est mon talent que je vends, or il est de même valeur. " Marchand sortit tout penaud. La semaine suivante, il revint me voir.

- "Allons, dit-il, je vous offre 600 au lieu de 700." - "Je ne signerai qu'à 800 par soirée." Trois heures il resta à maudire les artistes exigeants et les affaires difficiles. "Enfin, soupira-t-il nerveux, restons-en à vos 700, puisque vous êtes si dure... 700, est-ce dit ?"

"Non, dis-je, JE VEUX 800". Bref, il me les donna, à condition que le prix restât le même pour une nouvelle série de trois années ! Ce contrat fut fait chez moi, 2, rue Portalis.

Quand je l'eus en mains, je le pliai lentement et je lui dis : "Vous venez de vous coûter 72.000 fr, bien bêtement, monsieur Marchand. Si vous étiez resté brave homme, sans ruse et sans Paulus, j'aurais signé au même prix de 700 le second contrat. Vraiment, cher ami, je ne mérite pas pareils pièges !... Nos rapports furent toujours excellents... Alors ? Pourquoi ces procédés inélégants ? Vous faites beaucoup d'argent avec moi ?"

Marchand, un peu gêné, sourit et sortit. Un quart d'heure après je recevais une splendide corbeille de fleurs...

Du temps que je chantais à la Scala, les Parisiens des boulevards voyaient défiler une procession d'hommes sandwichs portant d'énormes annonces sur leur dos : "Tous les soirs, à 10 heures, YVETTE GUILBERT à la Scala."

Alors naquirent de grosses amertumes dans le pauvre cœur des artistes qui commençaient le programme, devant une salle presque entièrement vide. Mais que pouvais-je y faire ? Toutefois, les rancœurs se cachaient, car envers moi ces camarades restaient charmants. Pendant toute ma carrière de "café-concert", jamais je n'eus une querelle, jamais je n'eus à me plaindre d'aucun. Le café-concert d'alors était un endroit d'honnête travail, rempli de très braves gens, l'atmosphère y était précise, le public ne venait là que pour entendre des chansons - rien d'autre - et de 8 heures à 11 heures et demie, on chantait, chaque artiste peinant de son mieux, car il était responsable de son succès. La monotonie n'existait pas, car chaque chanteur avait son genre, présentait son personnage par un répertoire spécial, ou quelquefois un costume qui le différenciait des autres. Il y avait le chanteur soldat, le pochard, la gommeuse, le loqueteux, le gros bourgeois riche, le paysan, l'ouvrier, le ténor sentimental, le chanteur "à voix", le chanteur à tyrolienne, le baryton dramatique, le monologuiste farce, l'imitateur des artistes en vogue, le chanteur "gambilleur" genre Paulus, des duettistes.

Pendant mon stage à la Scala, Polin, Maurel, Dranem, Reschal, Claudius, Marius Richard, Plebius y triomphèrent, et j'en oublie ! Le côté femme avait moins de variété : Mealy, la grande gommeuse court vêtue, aux dessous froufroutants, énorme chapeau en tête. Anna Thibault, une diseuse fine et distinguée. Anna Held, belle ! belle ! Polaire, l'Égyptienne, à la taille de guêpe, sa ceinture pouvait lui servir de collier. Paulette Darty, la chanteuse de valse, et d'autres que j'ai oubliées !

Je chantais pendant quarante minutes environ, sans me presser, sortant de scène après chaque chanson qui durait quatre à cinq minutes. Je laissais aux applaudissements le temps de me rappeler "sincèrement". J'étais si froissée, quand je voyais des artistes bondir dans la coulisse pour rebondir aussitôt sur la scène, cela me choquait toujours et me choque encore aujourd'hui !

La scène pour moi était un salon dans lequel je m'exerçais à entrer comme une grande dame ; puis, j'y produisais mon art avec tout ce qu'il comportait de variantes et je devenais une Pierreuse de Montmartre, un apache au besoin, casquette en tête, foulard au cou, etc., etc., mon organe se vulgarisant, devenant celui d'une goualeuse, s'il le fallait ; mais tout cela fini, je quittais la scène avec le même souci d'élégance et de distinction et je voulais que mon sourire signifiât : "Tout ceci pour nous amuser, n'est-ce pas ?"

Mon succès fut tel pendant ce second contrat de trois ans à la Scala, que M. Marchand m'en fit signer un troisième qui devait prendre fin en 1901 ; mais une terrible maladie du rein vient l'interrompre en 1900, l'année de l'Exposition. Jamais, après ma terrible opération, JAMAIS Marchand ne vint me voir... Une fois, une seule, sa femme fit prendre de mes nouvelles. Drôles de gens, drôles d'âmes. Pendant les dix-huit mois que je fus mortellement malade, j'eus le temps de réfléchir sur ce qu'il nous fallait entendre par le mot "célébrité", et, dégoûtée, amère, je demandais â mes médecins de m'aider à obtenir la résiliation de mon contrat Marchand et de celui des Ambassadeurs, soit 244.000 francs à abandonner. Je me fis voir en chaise roulante à l'Exposition, béquilles aux côtés ; Serge Basset, le journaliste, venu de la part du journal Le Matin, reçut de moi la "confidence" que je resterais boiteuse probablement (!) et mon chirurgien Albaran m'aidant, j'obtins la résiliation de mes contrats !

Ouf ! j'étais libre ! libre ! J'allais pouvoir filer de par le monde, libérée des marchands d'orgeat, limonade, bière, et libre surtout d'évoluer, de me manifester selon mes aspirations artistes. J'allais pouvoir être moi-même ! J'avais payé (avec quelle joie) 244.000 francs mon évasion. Et c'est de là que partit la seconde, la grande et superbe période de ma vie !


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