Fragson


DÉCÈS RELATÉ DANS LA REVUE COMŒDIA


Mercredi 31 décembre 1913

UN DRAME HORRIBLE

Fragson est mort assassiné pas son père.

À la suite d'une discussion avec son père, Fragson est tué par ce dernier à coups de révolver.Le célèbre chanteur populaire est mort à l'hôpital Lariboisière.

Une terrible et douloureuse nouvelle circula hier soir dans tous les théâtres Harry Fragson, le roi de la chanson, comme le désignaient encore hier matin les affiches d'un grand music-hall, venait d'être tué par son père qui avait tiré sur lui plusieurs coups de révolver.

Fragson avait fini de dîner dans un restaurant de Montmartre ; gai comme à son habitude, il quittait ses amis vers les neuf heures, devant chanter comme tous les soirs dans un grand music-hall, voisin de la place de la République.

Il entra chez lui, 56, rue Lafayette, où il habite avec sa maîtresse, une danseuse du Bal Tabarin, et son père, M. Pot, âgé de 83 ans. On savait que ce dernier ne jouissait pas de toutes ses facultés et que l'âge avait affaibli sa raison. M. Pot prétendait que son fils avait l'intention de la chasser de chez lui, ce qui est inexact car Fragson adorait son père. Hier soir, après le dîner, une discussion éclata entre M. Pot et son fils, M. Fragson, au sujet de la maîtresse de ce dernier ; M. Pot reprochait à son fils de le négliger au profit de la jeune femme.

La discussion s'envenima et brusquement, saisissant un révolver, l'octogénaire le déchargeait sur son fils. Trois balles l'atteignirent à la tête.

Transporté à Lariboisière, Fragson y mourut en arrivant.

M. Pot se laissa appréhender sans résistance par la police.

LA CARRIÈRE DE FRAGSON

Victor-Léon Pot, dit Harry Fragson, naquit à Londres. Après avoir fait ses études à Anvers, il vint à Paris où il commença à travailler la chansonnette sous la direction de Bruet. Ce denier avait été lui-même le disciple de Darcier, il apprit à son jeune élève les romances populaires de ce chansonnier, et le jeune Pot qui avait pris le nom de Frogson se mit à fredonner "Les on dit", "Mam'zelle Simplette", "Mon p'tit neveu", autant de refrains qu'il devait conserver à son répertoire.

C'est vers Montmartre que Fragson se dirigea pour débuter à Paris. Recommandé par M. Blavet du Figaro à Constant Coquelin, ce dernier le fit entrer à La Cigale, où il resta que quelques mois. Le cabaret des Quatr'z'Arts jouissait alors d'une grande renommée, le jeune chansonnier y débuta en 1891 avec une chanson de notre confrère Eugène Héros, intitulée "Sa Famille". Le débutant qui, sur le conseil de ses amis, avait changé son nom de Frogson contre celui de Fragson, se fit remarquer, dès le premier soir on parla de lui.

Engagé au Concert Européen, il commença par s'accompagner lui-même au piano, et créa des refrains qui devenaient vite populaires. L'été, il chantait au Concert de l'Horloge, et son nomfigurait sur les affiches au-dessous de celui de Paulus qui était alors en pleine gloire.

Fragson devait devenir célèbre sur le boulevard, il signait un bel engagement avec Parisiana, et après une saison passée à ce concert, il débutait à la Scala dont il devenait une des vedettes les plus aimées.

Les revues se multipliant au café-concert, Fragson était appelé à les interpréter. Il passa à la petite scène des Mathurins, où il chanta revuette de Dominique Bonnaud et Numa Blès, aux côtés d'Alice Bonheur, jouant un rôle à transformations.

Fragson fut engagé ensuite aux Folies Bergère où il interpréta de grandes revues en compagnie de son camarade Maurel, de Mmes Anne Dancrey, Marguerite Deval, la Belle Otéro, etc.

Pendant quelques années, le célèbre chansonnier se rendit en Angleterre où il resta plusieurs années. Tous les grands music-halls de Londres se le disputaient, il devient la grande vedette, les affiches le représentent assis devant son piano.

Fragson revient à Paris. Il est sacré "roi de la chanson". Tous les paroliers et les compositeurs vont le trouver, c'est un honneur d'être chanté par Harry Fragson.

Fragson est auteur et interprète, il compose des valses et celle des "Blondes" consacre sa célébrité. Depuis de nombreuses années, tous les chanteurs de café-concert veulent interpréter son répertoire, et parmi ses dernières créations, nous devons citer : "Dernière Chanson", "Sympathique", "À la Martinique", "Le Mariage aux Oiseaux", "Je connais une blonde", "En avant les p'tits gars", "Si tu veux Marguerite", "Le long du Missouri", "Elle est de la famille", etc., etc. que l'on vendait sur tous les boulevards, que tous les revuistes empruntaient, et que tous les trottins fredonnaient.

CHEZ M. FURSY

Malgré l'heure tardive nous avons pu rencontrer un des premiers camarades de Fragson, l'excellent chansonnier Fursy.

Une longue et très cordiale amitié liait les deux fins diseurs, et le créateur de "la chanson rosse" nous dit en quelle estime il tenait son regretté camarade. "Depuis Paulus, nous déclare Fursy, je n'avais pas rencontré un chanteur aussi brillant et capable de soulever l'enthousiasme général dans une salle.

"L'an dernier, à la Scala, il interprétait avec une verve et une conviction admirable son célèbre refrain patriotique "En avant les p'tits gars !" que toute la salle se faisait un plaisir de reprendre en chœur.

"Son secret était de savoir réunir dans une même soirée, les notes sentimentale et comique.

"Fragson était un blagueur à froid entre intimes ; il se montrait fin fantaisiste, conservant toujours son flegme britannique et plaisant avec un humour très personnel. C'était un plaisir pour lui de faire une farce amusante, et avec quelle verve il faisait lancer une scie. Souvenez-vous du fameux : "Merci pour la langouste !" qui, hélas ! sera sa dernière"

La mort stupide et foudroyante de Fragson doit mettre en deuil le music-hall et le café-concert, c'est un excellent diseur, un de nos remarquables chansonniers qui s'en va à quarante-trois ans, et tous ses amis perdent en lui un dévoué camarade d'un cœur généreux, toujours prêt à rendre service.

J. DELINI


Jeudi 1er janvier 1914

LA MORT DE FRAGSON

L'enquête établit la préméditation. L'émotion dans le monde des théâtres. L'enquête se poursuit. Le père meurtrier est déséquilibré.

La mort de Fragson a soulevé une émotion énorme à Paris et à Londres où il était universellement connu.

On connaissait son talent, sa bonne humeur, les cachets fabuleux qu'il demandait : 1.200 francs par jour.

Il y a quelques mois, Fragson commanditait de 200.000 francs, un bal célèbre de la rue Victor-Massé, après avoir, en 1910, pris une assurance mixte différé. Ce fût seulement à cette époque que l'on connut sa véritable nationalité. Fragson naquit à Whitechapel, le 12 juillet 1869. Il était engagé pour trois ans encore, à l' Alhambra aux appointements de 20.000 fr. par mois. Il devait, dans quelques jours, se rendre en Russie, en compagnie de son amie pour une grande tournée. Son contrat était de 100.000 francs.

CE QUE NOUS DIT LE DOCTEUR GRUNBERG

Nous avons pu rencontrer hier dans la soirée la docteur Grunberg.

De longue date le docteur Grunberg était lié d'amitié avec Harry Fragson. Vendredi dernier, le célèbre chanteur arrivait boulevard de Clichy, au domicile de son ami, et lui demandait de voir son père.

- Je suis très ennuyé, me dit Fragson. Depuis quelque temps, mon père est tout à fait bizarre.

Harry Fragson me parla de son père, pendant plus d'un quart d'heure, et il avait l'air si contrarié que je décidai d'aller sur-le-champ rue La Fayette voir le père de mon ami.

"Au bout d'un quart d'heure de conversation j'eus la conviction que M. Pot n'avait plus toute sa raison. Je fus très péniblement impressionné pas les propos du malheureux vieillard. Ils étaient indiscutablement ceux d'un homme qui a la manie de la persécution et qui est lui-même un persécuteur.

"Et j'eus à tel point l'impression que M. Pot était atteint de folie dangereuse, que je lui conseilla de se séparer de son père dans le plus bref délai.

"Fragson me promit de la faire, malgré la très grande peine que lui causait une pareil résolution.

"Enfin, il s'était décidé à envoyer son père dans un asile de vieillards. La chose devait se faire aujourd'hui même. Il devait partir ce soir pour l'Angleterre et devait me charger de conduire son père dans une maison où il serait particulièrement bien soigné."

LE PÈRE MEURTRIER FAIT LE RÉCIT DU CRIME

D'autre part, M. Defert, commissaire de police du quartier Rochechouart, a poursuivi son enquête. Il a entendu hier matin le père de Fragson qui a présenté sa défense en ces termes.

- Harry était un bon garçon, mais il était entouré de personnes qui ne songeaient qu'à lui arracher de l'argent. Sa dernière amie qui s'appelait Paulette vint habiter chez nous il y a quelques mois et, de ce jour, mon martyr commença. Elle n'avait qu'un but se faire épouser. En outre, elle manifesta très vite ses intentions de s'imposer chez nous ; elle me narguait, détournait mon enfant de moi. Elle en arriva à la persuader qu'il fallait me faire entrer dans un hospice. J'en avais assez. J'achetais un révolver, décidé à me suicider. J'allais me supprimer hier, quand Harry entra. J'avais mon arme à la main ; il me repoussa avec brutalité. Je vis rouge et je tirais.

UNE CONFRONTATION GÉNÉRALE

À l'issue de cet interrogatoire, M. Defert a procédé à une confrontation générale.

Il a entendu d'abord Mlle Paulette Franck qui s'est bornée à déclarer qu'elle n'avait jamais cherché à se faire épouser par le chanteur.

M. Defert a également entendu M. Bosc, l'imprésario bien connu. Puis la confrontation générale eut lieu ; elle donna lieu à des scènes émouvantes, le père meurtrier discuta à peine les charges relevées contre lui.

Il apparaît nettement que la préméditation ne peut faire aucun doute. M. Pot avait acheté son révolver dans la journée de jeudi, dans une brique de l'avenue de l'Opéra. (...)

Note des auteurs : la fin de l'article est manquante.


Dimanche 4 janvier 1914

DES OBSÈQUES MOUVEMENTÉES

Une foule énorme accompagne la dépouille de Fragson.

Un service d'ordre insuffisant. Des scènes scandaleuses se produisent et se renouvellent sur toute la longueur du parcours. La plupart des music-halls se font représenter. Les discours.

Paris a fait à Fragson des obsèques populaires.

Trop populaires même, et il est impossible passer sous silence les regrettables incidents qui ont failli compromettre la dignité du convoi.

La foule parisienne a toujours passé pour respectueuse de la Mort.

Hier on eût pu croire que cette réputation si méritée n'était qu'une légende.

Aux abords de la maison mortuaire, l'encombrement était tel qu'il a fallu organiser tout un service d'ordre pour permettre aux amis qui devaient conduire le deuil de prendre place derrière le corbillard.

Autour de Notre-Dame de Lorette la bousculade faillit tourner à l'émeute. Des appareils cinématographiques aux aspects de balistes et de cangaltes évoquaient le siège d'Alésia par les Romains. Une de ces encombrantes machines s'écroula avec fracas. Et ce furent des poussées féroces, le piétinement sourd des légions en marche, le désarroi enfin.

On ne comprendra jamais comment un vieillard, ami intime du défunt, M. Bloch, fut pris pour le père de la victime et couvert d'injures par des personnes évidemment pleines de bonnes intentions qui n'écoutaient que leur courage. Des camelots criaient les chansons de Fragson ! On n'avait pas vu pareil charivari depuis les obsèques de Victor Hugo. Enfin, cela prouve du moins que le pauvre Fragson a laissé beaucoup de regrets et qu'il était très populaire. Hélas ! la popularité a son revers, même posthume.

CURNONSKY.

***

LES OBSÈQUES

Les Amis de l'infortuné chanteur s'étaient réunis à la maison mortuaire, 56, rue La Fayette, où sa dépouille avait été ramenée de la Morgue le matin même.

À deux heures et demie, on plaçait les couronnes sur le char mortuaire et sur un autre char. Elles étaient fort nombreuses et de toute beauté.

Tous les concerts et music-halls de Paris avaient envoyé la leur. Citons parmi les plus remarquées celle du Bal Tabarin, de l'Alhambra, de l'Eldorado, de la Scala, de La Cigale, de l'Olympia, du Concert Mayol, de la Gaîté-Rochechouart, du Moulin Rouge, etc. de nombreuses couronnes portaient des inscriptions en anglais envoyées des principaux établissements de Londres et des villes du Royaume-Uni où Fragson avait coutume de chanter et était toujours applaudi. Notons celle de "Mayol à son ami Fragson", de la Société des Auteurs et Compositeurs, de la Société de secours mutuels des artistes, etc.

Une affluence considérable attendait devant le domicile du défunt. La préfecture de police n'avait pas prévu un tel concours de population, de sorte que le service d'ordre très restreint que dirigeait MM. Defert, commissaire de police et Marchant, officier de paix, fut impuissant à dégager les abords de l'immeuble.

Lorsque le cercueil porté par les employés des pompes funèbres parut, une véritable ruée se produisit. M. Defert, tête nue, dut s'écrier à haute voix : "Un peu de respect, je vous prie." Le cortège put alors se former et se mettre en marche vers l'église.

MM. Bloch, Bosc et le docteur Grunberg conduisaient le deuil.

Puis venaient les nombreux amis de Fragson.

Nous avons reconnu, dans la foule pressée : MM. Marcel Legay, Dranem, le peintre Pavil, Roland Dorgelès, Bataille-Henri, Mayol, Little ... . Mmes Esther Lekain, Gaby de Perny, Irène Henry, le fils de Paulus, MM. Berthez, Jean Oller, Delaquerrière, Dickson, Polin, Montel, Sinoël, Mansuelle, Bérard, Bach, Boyer, Xavier Privas, Montoya, Bonnaud, Blès,Gustave Plançon, Armand Weill, Quinson, Xavier de Carvalho, Léo Lefebvre, Fallot, de Ligny, etc.

Mlle Paulette Franck, enveloppée de voiles noirs, et Mme Guilbert, la bonne de Fragson, suivaient le cercueil, ainsi que des délégations du personnel des scènes où Fragson avait chanté.

Enfin, on arriva à l'église non sans encombre. Sur le parcours un incident violent se produisit. Des personnes qui se trouvaient sur un balcon d'une maison rue de Châteaudun se mirent à rire et à battre des mains. Des cris de véritables hués s'élevèrent de la foule et des pierres furent lancées.

Après la cérémonie religieuse dans l'église pleine d'une foule énorme d'artistes, de midinettes et d'admirateurs de Fragson, le cortège se dirigea vers le cimetière Montmartre, suivi par une foule qu'on peut évaluer à dix mille personnes. De nouvelles bousculades se produisent aux portes du cimetière, à 4 heures 10, au moment de l'entrée.

Plusieurs discours ont été prononcés, par MM. Antoine Banès, au nom des Trente Ans de Théâtre ; Victor Meusy, au nom de la Petite Société, et par le président de la Société de la Chanson.

Voici la péroraison du discours de M. Antoine Banès :

"Ouh messieurs c'est avec une émotion profonde que je porte les yeux vers ce cercueil. Là repose, inerte, glacé, meurtri, ce chanteur si vibrant hier encore de vitalité et de jeunesse. Vivons-nous dans la réalité ? Sommes-nous les objets d'un rêve affreux ? L'horreur des événements nous terrasse, affolés. Triste destinée humaine ? Se peut-il donc que devant l'implacable Mort, personne ne trouve grâce, pas même vous, artistes au rire étincelant, consolateur de la vie, vous dont la gaîté bienfaisante apaise et calme chaque jour tant de peines et de souffrances ? Se peut-il donc qu'il advienne une heure cruelle où s'éteigne à jamais l'éclair joyeux de vos regards, le fin sourire de vos lèvres ? Ah ! combien la douleur nous étreint et nous torture davantage, lorsque les larmes répandues sur la disparition de l'un des vôtres ont pour causecomme celles aujourd'hui, hélas ! ? une atroce et tragique fatalité.

Dors en paix ton dernier sommeil, cher Fragson. Que dans l'infini, où désormais elle repose pour l'éternité, ton âme sommeille paisiblement, qu'elle se rassure ! Tu as été fidèle à l'amitié, l'amitié te restera fidèle ! Aie confiance ! Tu n'as pas oublié, on ne t'oubliera pas !"

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