SOMMAIRE & NOTES

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Florence-Louise Chervin
dite Agar




Antoine Renard







Mlle Cornélie




Camille Doucet (1812-1895)




Jules Perrin




Paul Henrion




Marie Lafourcade

Paulus


TRENTE ANS DE CAFÉ-CONCERT


Notes

Voir à Sommaire et notes pour les remerciements et autres renseignements.

Les notes sont en couleur entre crochets ( [...] ).

Les noms en gras et en couleur renvoient vers une page plus complète.


Chapitre III

Le café-concert, pépinière de grands artistes. Marie Sasse - Mme Macé-Montrouge - Renard - " Le temps des cerises" - La tragédie au café-concert ! - Cornélie - Mes débuts à l'Eldorado - Les causes de ma frousse - Résilié pour insuffisance - Marie Lafourcade - "Le Pifferaro du Boulevard".


Marie Sasse

Le café-concert d'autrefois a été une pépinière de grands artistes.

Au café des Ambassadeurs, puis au Concert du Géant, sur le boulevard du Temple, avait chanté Marie Sax, qui dut changer de nom à la requête de M. Sax, dont les instruments en cuivre ont trompété la célébrité dans le monde entier, ? et reprendre celui de sa très honorable famille, Sasse ; et c'est sous ce vrai nom qu'elle créa "L'Africaine", à l'Opéra.

Au même Concert du Géant, débutèrent Mlle Cico, qui devint primadonna de l'Opéra-Comique, et Florence-Louise Chervin qui, sous le nom d'Agar, eut une belle carrière artistique que l'on sait et fut pensionnaire de la Comédie-Française. Au café Tertulia chantait Mlle Macé, plus tard la joyeuse Macé-Montrouge, et Paul Legrand y mimait des scènes de Débureau, pendant qu'au Beuglant [Quartier Latin], Berthelier se faisait déjà applaudir par la jeunesse des Écoles.

Paul Legrand

Madame Macé-Montrouge

Berthelier

Sans compter bien d'autres excellents artistes, passés au théâtre, et que nous retrouvons au cours de nos souvenirs.

Mais si le café-concert a été le berceau d'artistes de valeur, parfois, hélas ! il est devenu leur refuge. Qui ne se rappelle Renard, le ténor de l'Opéra. À la suite d'une cruelle maladie, il dut abandonner le grand Art et vint frapper à la porte de l'Eldorado qui s'ouvrit à deux battants pour lui le 30 septembre 1864.

Quelle carrière triomphale il avait parcourue !

Né à Lille, en 1825, d'une famille d'ouvriers, il était, à quatorze ans, apprenti fondeur à Paris ; à seize ans, il passait au rang d'ouvrier et charmait les camarades par sa voix délicieuse. En 1848, tous les ateliers étant fermés, il parcourait la province, guitare en main, chantant ses chansons, récoltant force gros sous. Choriste à l'Opéra, il prit des leçons de Révial, puis, un coup de tête lui ayant fait perdre sa place, il s'en fut dans les grandes villes chanter l'opéra. À Lyon, M. Halanzier [Olivier], le paya jusqu'à trois mille francs par mois ! Alors, l'Opéra de Paris se souvint de son ancien choriste. Il y débutait bientôt dans la Juive et on le rappelait plusieurs fois avec enthousiasme.

À la suite d'une cruelle maladie, il dut renoncer au grand Art et chanter au café-concert. Il était resté pauvre, ayant toujours eu la main grande ouverte et le cœur sensible aux peines des amis.

Bon musicien, il fit la musique de vingt petits chefs-d'œuvre, entr'autres du "Temps des Cerises" resté si populaire.

***

M. Lorge, le directeur de l'Eldorado, eut un jour une idée géniale. Il engagea Mlle Cornélie, la tragédienne de la Comédie-Française. Rien que ça ! La tragédie allait s'attabler avec la chanson.

Que résulterait-il de cette rencontre ? Comment le public du café-concert accueillerait-il le répertoire de Corneille et de Racine ? Tous les journaux d'alors se posaient ces points d'interrogation palpitants !

L'épreuve fut concluante : ce fut un triomphe !

On applaudit le Père nourricier que chantait Perrin, mains on acclama le Songe d'Athalie que disait Cornélie. L'alexandrin fraternisait avec la chope : Racine pouvait réussir là où réussissait Hervé.

M. Lorge engagea la tragédienne à raison de 40.000 francs pour un an, et ce succès eut un immense résultat pour le café-concert.

Cornélie paraissait en scène, vêtue d'une robe de soirée, noire ; tout costume était proscrit dans les établissements qui n'avaient pas rang de théâtre. (Le règlement intérieur de l'Eldorado défendait aux artistes le plus petit accessoire - ne fut-ce qu'une canne ou un faux-col excentrique - sous peine d'une amende de 20 à 50 francs).

Tous les journaux protestèrent et réclamèrent en faveur des cafés-chantants qui venaient de se réhabiliter à leurs yeux.

Pensez donc ! Camille en robe de soirée, clamant des Imprécations, et Horace lui donnant la réplique en habit noir !

La campagne, bien menée, aboutit. Le 31 mars 1867, M. Camille Doucet, directeur des théâtres, autorisa les cafés-concerts à s'offrir des costumes, des travestissements ; à jouer des pièces, à se payer des intermèdes de danse et d'acrobatie.

Jules Perrin et Chrétienno [voir à Amiati] n'avaient pas attendu la décision officielle pour jouer, en costumes grecs fantaisistes, le Retour d'Ulysse, pièce bouffe d'Hervé où ils déchaînèrent une tempête de rires et de bravos.

J'arrive à mes débuts à cet Eldorado [4, boulevard de Strasbourg, 10e], tant rêvé. Ils eurent lieu le samedi 1er avril 1868.

La conscience que j'avais de la haute valeur des artistes de la maison compta pour beaucoup dans la frousse qui me valut mon insuccès.

Il y avait Perrin pour qui je professais une admiration sans bornes. Son entrain invraisemblable, sa belle voix de basse chantante électrisaient la salle. Quand la planchette annonçait le nom de Perrin, le public entrait ne joyeux délire.

Né à Lyon, fils d'un professeur de musique, à dix-sept ans il chante les chansons de Pierre Dupont, aux Bouffes-Lyonnais.

À vingt ans, changeant de troupe, il entre au premier régiment de chasseurs à cheval, à Mostaganem, en Algérie. Là, il est admis dans la musique et jouela comédie où son brio étourdissant (déjà !) lui vaut l'admiration de tous.

Il rentre en France, court les cafés-concerts, du Sud au Nord, applaudi partout et si bien prôné par les journaux que M. Lorge l'entend, lui tend les bras et qu'il entre à l'Eldorado où il restera la bagatelle de vingt-cinq années [vingt-huit].

Entre temps, il villégiature l'été aux Ambassadeurs, en province et en Russie.

Il a créé un nombre prodigieux de chanson, il a été le compère parfait de toutes les Revues, et, bon musicien, a composé une grande partie des œuvres qu'il lançait. Le choix des deux chansons, que j'avais à mettre au programme, m'angoissait. Enfin, dans le tas, je choisis "On n'en fait plus" et une autre : "Buvons sec". Cette bonne chanson était, pour les paroles de Paul Avenel ; pour la musique, de Paul Henrion, et l'édition portait : crée par Pauly [Pauley ?] à l'Alcazar d'Hiver et par Paulus à l'Eldorado.

Ce quatuor "de Paulus" devait lui porter bonheur ; elle est toujours restée au répertoire des concerts et de toutes les sociétés chantantes. Je commençais par cette chanson.

En ce temps-là les artistes ne chantaient pas comme ceux d'aujourd'hui, trois, quatre, cinq chansons ou fragments de chansons de suite ; ils n'en chantaient qu'une et bissaient avec le dernier couplet. Ce système exigeait de bonnes œuvres, un excellent couplet de la fin et beaucoup de talent chez les interprètes.

Je m'étais costumé en vigneron vendangeur. Quel trac ! bon Dieu ! mes jambes se dérobaient sous moi, j'avais le gosier en feu et les lèvres desséchées. Et ce trac venait surtout du voisinage des gloires consacrées que je sentais là, dans la coulisse ou sur la porte de leur loge, écoutant le malheureux débutant qui affrontait le terrible combat où tant d'artistes avaient succombé !

Et je me rappelais la blague qu'on faisait naguère aux débutants à l'Eldorado et que m'avait contée Perrin.

Généralement, l'aspirant-pensionnaire devait chanter dans les trois parties du programme. Quand sa première chanson avait été accueillie avec tiédeur par le public, le malheureux trouvait en rentrant dans la loge et dessiné à la craie, sur la porte, le tableau suivant : un homme en habit noir (et lui ressemblant aussi exactement que possible) marchait la tête penchée, tristement.

Devant lui, à quelques pas, une tombe s'ouvrait béante.

À la seconde partie, si l'insuccès s'accentuait, le dessin s'était modifié. Le Monsieur en habit noir s'était tellement approché de la tombe ouverte que son pied la surplombait.

À la troisième partie, la veste étant complète, l'homme avait disparu, la tombe était comblée et une petite croix était plantée sur la terre fraîchement remuée.

C'était Luce [1], excellent artiste de la maison et assez bon dessinateur qui, le plus souvent se chargeait de tracer ces trois actes lugubres sur la porte de la loge des artistes mâles de l'Eldorado.


[1] Interprète - À ne pas confondre évidemment avec Maximilien Luce, le peintre dessinateur et lithographe (1858-1941) qui n'avait que dix ans à cette époque.


Donc, mon trac était à son comble quand l'orchestre attaqua. À vous ! cria le régisseur en me poussant, car je restais en place affolé par l'imminence du danger. J'avais le pressentiment que ça n'irait pas tout seul. Par un violent effort d'énergie, je me précipitai sur la scène, refoulant ma peur pour un instant. Ma voix sortit claire et forte. J'entamai : "Buvons sec !"

Le public me gratifia de quelques applaudissements.

À la dernière partie, c'était le tour de "On ne fait plus", chanson qui ne valait pas l'autre, à beaucoup près. Je comptais sur une note finale, stridente, qui avait produit de l'effet aux répétitions ; mais, en ce moment, mon imagination craintive crut voir les grands camarades souriant d'un air goguenard dans les coulisses et la fameuse note partit sans éclat de ma gorge étranglée par l'émotion.

Je fus médiocre, très médiocre. Navré, désespéré, je rentrai dans la loge commune ; car les hommes, étoiles et autres, n'avaient qu'une unique loge à leur disposition.

À la fin de la soirée, le secrétaire général, M. Renard, me consola, m'encouragea et finit par m'embrasser, en m'assurant que ça marcherait mieux le lendemain dimanche. Hélas ! ça marcha de même. Ce n'était pas une veste, mais c'était encore moins un succès. Le terrible trac devait me paralyser pendant presque tout un mois.

Huit jours avant l'expiration de ce mois, M. Renard me fit appeler. Ah ! ce n'était plus pour m'embrasser cette fois. Il me dit, de la part du Directeur, qu'en vertu d'une clause restrictive de notre contrat, le dit contrat était rompu. J'étais résilié. Je voulus protester, discuter la légalité de cet article ; peine inutile ; la fameuse clause était inattaquable et M. Lorge inflexible.

M. Renard, homme fort aimable, qui devint plus tard directeur de l'Eldorado, touché de mon chagrin, me prit affectueusement sous le bras et me dit :

- Vous êtes très doué ; votre voix est belle, vous avez un tempérament qui promet, mais vous êtes encore jeune, inexpérimenté, allez faire quelques tournées en province, vous y acquerrez l'expérience qui vous manque, et quand vous reviendrez, la maison vous sera rouverte, je vous le promets.

Voyant qu'il n'y avait rien à faire contre la décision irrévocable de M. Lorge, je dus céder, mais je demandai qu'on mit sur le traité la cause de la rupture. M. Renard y écrivit : Résilié pour insuffisance.

J'avais encore huit jours à chanter à l'Eldorado, et alors, il se produisit un phénomène : Ma résiliation en poche, je n'eus plus le trac. La crainte du terrible Perrin et des autres s'évanouit. Les mêmes chansons que j'avais chantées piteusement, je les lançais hardiment avec une sûreté de voix, une crânerie de gestes, qui me valurent des applaudissements nourris cette fois, du public surpris et content. C'était une transformation radicale. Je n'aurais eu qu'à dire un mot à M. Lorge étonné et je serais resté dans la maison. Ce mot, je ne l'aurais pas prononcé pour tout l'or du monde.

J'avais été humilié par la Direction, raillé tout bas par les camarades ; il fallait une autre revanche à mon amour-propre.

Pendant cette dernière semaine, les directeurs de province ou leurs agents - qui fréquentaient assidûment l'Eldorado en quête d'artistes de valeur - me remarquèrent, et les propositions affluèrent. J'acceptai l'une d'elles pour Toulouse.

En m'éloignant de l'Eldorado, je ne gémis pas comme je ne sais plus quel personnage célèbre partant en exil [Scipion l'Africain] : "Ingrate patrie, tu n'auras pas mes os !" mais je m'écriai :

- O Eldorado ! tu verras, et dans peu de temps, que j'étais digne de toi.

Il fallait faire des prodiges pour réaliser ma promesse - je les fis.

***

Pendant ma dernière soirée à l'Eldorado, j'avais applaudi de bon cœur des étoiles de la maison, une compatriote de Bordeaux, Marie Lafourcade, qui avait débuté comme choriste aux Bouffes, à l'âge de quinze ans. En 1867, M. Lorge l'engagea ; d'emblée elle passa au rang d'étoile. Cet été, elle alla chanter son joyeux répertoire sur les bords de la Néva [Russie]. L'étranger la réclamait et ça lui valut une aventure plutôt désagréable. Un individu, se disant directeur du premier établissement lyrique de Vienne (Autriche) vint lui faire des offres splendides, Lafourcade accepte, part et arrive dans un bouge infect ayant pour clientèle la basse pègre et les demoiselles faciles qui venaient se délasser, là, de leurs promenades professionnelles le long des quais du beau Danube bleu. Elle veut résilier tout de suite ; le tenancier la retient de force et ce n'est que grâce au consul de France qu'elle parvient à sortir de ses griffes. Elle jura, honteuse et confuse, qu'on ne l'y reprendrait plus à s'engager sans de sérieux renseignements préalables. Bonne chanteuse, bonne comédienne, elle avait une voix  étendue, bien timbrée, qui prenait le public. Avec çà le geste juste, crâne, gavroche, naturel. Elle a créé nombre de succès, entr'autres "la Rigolade", "Faut avaler ça !", "Le Pifferaro du Boulevard", son triomphe !

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