banniere
Rechercher  ▶






CHAPITRES & SOUS-TITRES
____________________________________

CHAPITRE PREMIER

Le 14 juillet 1886 - L'Alcazar d'Été - La Corbeille - Demay - Duparc - Dufresny - La petite Fréder - " En revenant de la Revue" - Hervé


CHAPITRE II

l'Eldorado - Une nuée d'étoiles ! - Le réveillon. - Comment Thérésa devint célèbre - Suzanne Lagier - "La Petite Curieuse" - Un drame dans la salle - Jules Léter - "L'Amitié d'une Hirondelle" - Chrétienno - Horace Lamy - Une prouesse peu banale - Mathilde Lasseny


CHAPITRE III

Le café-concert, pépinière de grands artistes - Marie Sasse - Mme Macé-Montrouge - Renard - "Le temps des cerises" - La tragédie au café-concert ! - Cornélie - Mes débuts à l'Eldorado - Les causes de ma frousse - Résilié pour insuffisance - Marie Lafourcade - "Le Pifferaro du Boulevard".


CHAPITRE IV

Au Jardin Oriental de Toulouse - Marguerite Baudin - " Les Pompiers de Nanterre" - Les Clodoches - Augustine Kaïser - À l' Alcazar de Marseille - Joseph Arnaud - Une répétition mouvementée - Eugénie Barba (Mme Jules Perrin) - Judic


CHAPITRE V

Eugénie Robert - Les goguettes - Les présidentes - Gustave Nadaud - Eugène Pottier - Amiati - Zulma Bouffar - À l'Eldorado de Lyon - Joseph Kelm - La bague du Tsar?Le truc du bourreau - Un artiste pratique - Pierre Dupont - "Ma vigne".


CHAPITRE VI

Souvenirs d'enfance - Comment je devins artiste lyrique - Marie Bosc
- Kadoudja - Les débuts à l'île d'Oléron - "Le Baptême du P'tit Ébéniste" - Berthelier - À Romainville - Paul de Kock - Au Concert du XIXe siècle - Darcier - Céleste Mogador - Mme Noble.


CHAPITRE VII

Baumaine et Blondelet - Hortense Schneider - Rentrée à Toulouse - "Le Toqué" - Adolphe - Les Cocardiers font du pétard - L'autorité s'en mêle - Judic et Lafourcade - Claudia - Gabrielle Rose - Charles Constant


CHAPITRE VIII

Au Casino de Lyon - Plessis - Simon Max - Nicol - Les fumisteries de Plessis - Blanche d'Antigny - Le truc des renouvellements - Mlle Vigneau - Julia - Zélia - Duhem - "Le Bouton de Billou" - Thérésa dans la Chatte Blanche


CHAPITRE IX

Regnard - Rose Mérys - Jules Pacra - Mlle Garait - Julia Baron - Au Casino de Nîmes - Dagobert - Je deviens héraut officiel - La fameuse dépêche ! - "Le Mari Mécontent" - Les suites d'une blague - Gobin - Eudoxie Laurent - Un mariage à la vapeur - Amédée de Jallais [Voir à Eudoxie Laurent]


CHAPITRE X

Les chansons patriotiques à Lyon - Buislay - Nous nous enrôlons - Plessis tambour-major - À Bordeaux - Elisa Dauna - La Bordas [voir à
Amiati] - "La canaille" - Alexis Bouvier - Nous déraillons ! - Chez le curé des Ponts-de-Cé - "Le Fantassin Malade" - Cascabel - Silly - Mlle Grenier


CHAPITRE XI

"La Marseillaise des Femmes" - Chrétienno et Judic - L'Eldorado pendant la Commune - J.-B. Clément - Le Café des Ambassadeurs - Le gros Fleury - "J'suis Chatouilleux" - La Corbeille en délire - Villebichot - Lise Tautin - Offenbach - Un mot du papa Doudin - Léa Lini - Une friture bien gagnée


CHAPITRE XII

Ma rentrée à l'Eldorado - Charles Malo - Louise Théo - Bruet - Guyon père - "Le tir au pistolet" - Maria Lagy - "Les Cuirassiers de Reichshoffen" - Ben-Tayoux - Noémie Vernon - Doria - "Je ne t'aime plus" - Une caisse de prévoyance originale


CHAPITRE XIII

Lucien Fugère - " Le Régiment de Sambre-et-Meuse" - La belle Angèle - Fusier - Un concert d'animaux - Aux Ambassadeurs - Trewey - Marcel - Les fluctuations du papa Doudin - Colombat - Paul Renard - Maria Rivière - Vialla - Le pitre Clam


CHAPITRE XIV

Les chanteurs de tyroliennes - Le trio Martens - Les petits Clodoches - Gustave Chaillier - "Tourterelle et Toutereau" - Jeanne Théol - Mlle Bade - La rose de l'apothicaire?"La Feuille pousse" - Mme Riquet-Lemonnier - Jane May - Adieux en langue d'oc - Martin-Martinou - Une pelle de première classe


CHAPITRE XV

Plessis fait des siennes à Berlin - Daubray - Plessis-Napoléon - Juliette Baumaine - Gardel-Hervé - "Les Épiciers" - Charles Pourny - "Les Déjeuners de la Croque au sel" - Des admirateurs coûteux - Armand Ben - "Je cherche Lodoïska" - Marguerite Bellanger - Lassalle


CHAPITRE XVI

"Le Maître d'École Alsacien" - Villemer et Delormel - Amiati en travesti - "Une Tombe dans les Blés" - Alida Perly - Léonide Leblanc - Mme Graindor - "Le Train des Amours" - Gustave Michiels - Les Dames de Vienne - "L'Amour n'a pas de saison" - Paula Browns


CHAPITRE XVII

Virginie Déjazet - Un spectacle merveilleux ! - "La Lisette de Béranger" - Frédéric Bérat - Guyon fils - Robert Planquette - "Savoir lire" - Une représentation au camp - La logique de papa Doudin - Frédérick-Lemaître - "T'ons marié Thérèse" et "La Tour St-Jacques" - Montréal et Blondeau - La douzaine - Les Armanini


CHAPITRE XVIII

Max Bouvet - Maria Pacra - Ducastel - Les douches et les luttes dans la loge - Victorin Armand - Louise Roland - Les inondés du Midi - "Ne m'chatouillez pas !" - Léontine Massin - Émélie Bécat - Un attentat contre notre liberté - "Oh ! la ! la ! quel verglas !" - Péricaud - Le caulègue Despaux - Les frères Lionnet - "La feuille pousse" - Le concours de chansons - "À la Française" - Thiéron


CHAPITRE XIX

Un début original - Les galanteries de Pandore - Léonore Bonnaire - "V'la l'tramway qui passe !" - Dubost - Désirée May - Gaillard - Hurbain - Bécus - Du danger des libations avant le concert - Paul Henrion - "Le Baiser des Adieux" - Lynèda - Andréani


CHAPITRE XX

Libert - "L'Amant d'Amanda" - Ouvrard - "La Dent de Sagesse" - Novations administratives - Mily-Meyer - Les Samedis de l'Eldorado - Salinas - Le ténor Mialet - Francis Chassaigne - Émile Mathieu et la belle Mme Mathieu - Les chœurs de Bourgès - Les débuts d'une grue


CHAPITRE XXI

Je suis expulsé de l'Eldorado - "Le Clairon" - Paul Déroulède - Une enfant prodige - Jeanne Bloch - Henriette Bépoix - Debailleul - "Le rossignol n'a pas encor chanté !" - Lucien Collin - Au Château de Fleurs de Marseille - La Cadichonne - Uzès - Je débute à la Scala - Aimée Chavarot - Dora


CHAPITRE XXII

Le scandale à la Scala - Je suis condamné ! - Rouffe - Debureau fils - Juliette Darcourt - Mariage d'Amiati - Je deviens marchand de couleurs - Un galant associé - Le directeur Monin - "Le p'tit bleu" - Gabillaud - Léopold Wenzel - Marie Heps - Réval - "Le pochard du Pont-Neuf" - Les hauts faits d'Anastasie - Bourdon est dans la salle


CHAPITRE XXIII

Duparc - "La Pigeonne" - Firmin Bernicat - Les marionnettes Holden - "La Chaussée Clignancourt" - Piccolini - Dalty - Velly - Lannes - Marthe Lys - Les couleurs sont dans la limonade ! - "Derrière l'omnibus" - Jules Jouy - Clovis - Représentation de retraite de Darcier - "La 32e demi-brigade" - Le Divan Japonais - Jehan Sarrazin


CHAPITRE XXIV

Pazzotti - Louise Berthier - Juana - "Sous les Bambous" - A. d'Hack - Robert-Macaire et Bertrand - Les Rieuses - Julia de Cléry - Le dîner des Pierrots - Le couple Montrouge - À l'Exposition de Bordeaux - Galipaux - L'ami Coulon - Volapük-Revue - Paula Brébion - Au Concert Parisien - Rivoire - Teste - "La Sœur de l'Emballeur" - Le trio Graindor-Victor-Heuzet - Ce qu'était devenue la belle Mme Mathieu - Dufay - Caudieux


CHAPITRE XXV

Mazedier - Aline d'Estrées - Antony - Fernande Caynon - Léa d'Asco - J'ai des domestiques, des chevaux, un hôtel ! - Hermil et Numès - Présentation d'un ours - Chalmin - Villé - Liovent - Sulbac - "La digue don !" - Un exploit de Joseph Kelm - Mon concours de chansons - "Les Statues en Goguette" - Une conférence sur Déroulède - Un curieux certificat


CHAPITRE XXVI

Au Concert Parisien - La colère du Directeur - Gilberte - Un bouquet original - Tusini - O'Kill - Dalbray - Claude Roger - Antoine Banès - Mayeur - Blanche Kerville - Tout à la Paulus ! - Mercadier - Gaston Maquis - Gilbert - Céline Dumont - Dowe - Je suis condamné à 30 000 francs de dommages-intérêts - M. Allemand les paye - Le petit Norbert - "Le Tambour-Major amoureux" - "Le Train des Amours" - Le ténor aux gants blancs - Le lion de Paulus


CHAPITRE XXVII

Mort de Darcier - L'Estaminet lyrique en 1849 - Le Pain et les officiers - À l' Alcazar d'Hiver - Paulus et Bépoix - Labat et Donval - Crouzet - Villemin - Mme Lagrange - Thérésa - Un mot de Got - "Je me rapapillotte" - "La Gardeuse d'ours" - Pichat - Blockette - La tournée de Schürmann en Espagne et en Portugal - Lucile Chassaing - Piteux résultats ! - Hobert et Lehmann - Mon culte pour les souvenirs.


CHAPITRE XXVIII

La chanson du jour - Tout à la Boulanger ! - "Les Pioupious d'Auvergne" - Antonin Louis - Demay - Maurel - Violette - Le carrousel Floquet - A l'Éden-Concert - Les vendredis classiques - Villé et Dora - Dattigny - Limat - Eugène Baillet - Raoul Pitau - Le tremblement de terre de Nice - Une idylle mouvementée - Le bénéfice de Mercadier - A l'Eden-Théâtre - Un scandale à la Scala - Lévya - Debriège - "Le Père la Victoire"


CHAPITRE XXIX

L'émeute de Lyon - A l'Éden de Trouville - Valti - Brunin - Lucy Durié - Gabrielle Lange - Stella - Van Lier - Méaly - Stelly - Legrand - Modot - Vaunel - Gabrielle d'Estrées - Chaudoir - "Derrière la Musique militaire" - Musette - Léon Laroche - Müssleck - Le saucissonnier Constans - Yvette Guilbert - "Le Cheval du Municipal"


CHAPITRE XXX

L'Exposition de 1889 - L'Alcazar et la Tour Eiffel - Giralduc - Ducreux - Polaire - Les soirées mondaines - A Vienne, Buda-Pesth et Bukarest - Armand Ary - Mort d'Amiati - La Juniori - A Saint-Pétersbourg - L' Eldorado de Nice - Eugénie Fougère - Les Dante - A New-York - Aimée - Au Royal-Trocadéro de Londres - "Les Gardes Municipaux" - "Comica Serenada"


CHAPITRE XXXI

Kam-Hill - Marius Richard - Charlotte Gaudet - Anna Thibaud - Marguerite Derly - Micheline - "Le Baptême d'une poupée" - Plus d'engagements imprimés - Polin - Je deviens directeur de Ba-Ta-Clan - Une troupe de choix - Marguerite Duclerc - Fragson - Bruant - Les sœurs Fréder - Pâquerette - Trois saisons bien remplies - Je vends Ba-Ta-Clan - Les artistes prévoyants ! - "La Musique de la garde"


CHAPITRE XXXII

Défilé de camarades. Edmée Lescot. Lise Fleuron - Anna Held - Marguerite Deval - Louise Balthy - Mayol - Dranem - Clara Faurens - Les cabarets montmartrois - Fursy - Ma représentation de retraite - Un programme triomphal ! - "C'gredin d'Printemps !" - "L'Amour n'a pas de saison".

Paulus - Mémoires - Chapitre V


Notes

Voir à Introduction pour les remerciements et autres renseignements.

Les notes sont entre crochets ( [...] ).

Les noms soulignés renvoient vers une page plus complète.

Eugénie Robert - Les goguettes - Les présidentes - Gustave Nadaud - Eugène Pottier - Amiati - Zulma Bouffar - À l'Eldorado de Lyon - Joseph Kelm - La bague du Tsar- Le truc du bourreau - Un artiste pratique - Pierre Dupont - "Ma vigne".

Entre deux engagements de province, je m'empressais d'accourir à Paris pour voir, écouter, apprendre tout ce qui se faisait de nouveau au concert.

En ce moment, au Concert des Porcherons , à Paris, triomphait Eugénie Robert. Une enfant de la balle. À l'âge de dix ans, aux Folies Dramatiques, elle jouait les rôles d'enfants avec une assurance et un goût remarquables.

Un an après, elle était chef de chœurs au Cirque Napoléon [aujourd'hui Cirque d'hiver Bouglione, 110 rue Amelot, 11e] . A onze !... Elle y resta plusieurs années.

Sa mère, artiste aussi, ayant éprouvé maints déboires dans la carrière artistique, voulut les éviter à sa fille et, à quatorze ans, lui apprendre le métier de brunisseuse sur porcelaine.

Mais le brunissage ne fit pas son bonheur et, en 1859, elle débutait au Concert du Géant, chantant la romance. Après une saison au Café Moka, elle entrait à l'Eldorado. À Bruxelles, dans le répertoire d'Opéra-Comique et d'Offenbach, elle fut acclamée. Elle rentra au concert où, jeune, charmante, intelligente, douée d'une belle voix, et d'un jeu très séduisant de comédienne, elle se fit adorer de ses nombreux auditeurs.

Et j'allais aussi dans les goguettes.

La goguette a disparu presque tout à fait, et les jeunes ne se figurent pas ce qu'étaient ces réunions amicales des amateurs de la chanson. Le bon chansonnier, Eugène Baillet, en a fait l'historique de façon très compétente. Son livre, un jour publié, permettra de sauver de l'oubli quelques rimeurs de couplets satiriques, philosophiques et politiques qui valaient mieux que leur notoriété éphémère.

Les goguettes se tenaient dans des cabarets, le plus souvent situés au delà des barrières. Les chansonniers amateurs, pour la plupart des ouvriers, se faisaient entendre dans leurs productions et quelques-uns ont laissé des noms aimés de ceux qui professent le culte du couplet cher à nos grands-papas.

Vous pensez que j'y obtenais beaucoup de succès. Les bravos, les bans, rythmés avec les soucoupes et les verres, m'étaient prodigués. C'était tout ce que ça rapportait ; mais ça faisait connaître le nom de Paulus. J'avais une supériorité sur presque tous les autres goguettiers ; j'avais déjà chanté en public ; et mon aisance professionnelle me permettait de produire des effets ignorés des amateurs.

Les goguettes étaient quelquefois présidées par des femmes, épouses des chansonniers et chansonnières elles-mêmes à l'occasion.

Pierre Dupont avait beaucoup fréquenté les goguettes y chantant toutes ses belles chansons. Gustave Nadaud aussi, et il a conté cette anecdote.

Un soir, les deux grands chansonniers se trouvaient dans un petit restaurant, suffisamment borgne, de la rue Basse-du-Rempart, où l'on se réunissait pour y être à l'aise, à l'abri des oreilles policières.

C'était en 1848. À tour de rôle on chanta. Un des assistants venait de dire la sienne. Le souffle ardent qui animait cette chanson et la beauté des vers surprirent Nadaud qui demanda à Pierre Dupont qui était cet homme.

L'auteur des "Sapins" répondit :

- Ça  ? c'est Pottier. C'est un qui nous dégote tous les deux !


Une soirée-goguette présidée par des dames

La soirée prit fin ; on se sépara. Pendant trente-cinq ans, Gustave Nadaud demanda vainement à tous les échos l'auteur de la Propagande des chansons. C'était le titre de l'œuvre chantée, rue Basse-du-Rempart. Un hasard, un concours à la Lice chansonnière, lui fit retrouver ce Pottier, vieux, courbé, misérable.

Nadaud demanda au bonhomme ce qu'il pouvait faire pour lui. Pottier n'avait qu'un désir, c'était de voir ses chansons imprimées. Nadaud fit les frais d'impression du volume.

Et voilà comment Eugène Pottier, le révolutionnaire, le membre de la Commune, dut au réactionnaire Gustave Nadaud de voir ses œuvres sauvées de l'oubli.

Et on sait qu'Eugène Pottier est l'auteur de "L'Internationale" !

Voilà un bel exemple de confraternité littéraire.


À l'Eldorado, un début sensationnel :

Une belle jeune fille, à la voix superbe, grave, troublante, vient d'y chanter, en jupon court, des chansons paysannes.

Elle a nom : Amiati !

Plus tard, en 1871, nous la retrouverons, chantant les deuils de la Patrie, électrisant la salle par sa beauté et son talent.

Pas loin de moi, dans une loge, une jeune femme l'applaudissait à en faire craquer ses gants. Je demandai à un de mes amis qui la saluait quel était son nom.

- Vous ne la connaissez pas ? C'est  Zulma Bouffar ; elle a été des nôtres. Toute jeunette elle a chanté au Pavillon des Ambassadeurs, puis le père Bouffar, homme pratique, l'emmena courir les cafés-chantants d'Outre-Rhin où elle récolta succès et thalers [unité monétaire des pays germaniques du XVIe au XIXe siècle]. Offenbach l'entendit à Cologne, et la fit engager aux Bouffes, du passage Choiseul, où elle est devenue vedette. Elle a plu au public parisien, attiré par son chien, sa crânerie et aussi par ce nom bizarre qui faisait écrire à Paul de Saint-Victor [1] : "Zulma ! - Bouffar - quel bizarre assemblage !... On dirait une plume d'oiseau de Paradis sur un bonnet de coton".

[1] Paul [Bins] [comte] de Saint-Victor.
Écrivain né et mort à Paris (1827-1881), critique dramatique au Pays (1851), à la Presse (1855), à Liberté (1866) et au Moniteur Universel en 1869. -À la fin du Second Empire, en 1870, il fut inspecteur-général des Beaux-Arts.

J'étais engagé pour un mois au concert de l'Eldorado, à Lyon.

J'y trouvais Joseph Kelm, en représentations. L'extraordinaire comique était au bout de sa carrière, mais en avait-il eu des succès !

Né à Rouen, en 1802, il s'appelait de son vrai nom Joseph Cahen. Le secrétaire de son premier directeur avait entendu Kelm, au lieu de Cahen, et avait ainsi inscrit son nom sur l'engagement. Kelm trouva la modification à son gré et l'adopta pour toujours. C'est comme premier ténor qu'il courut la France et l'étranger, chantant Lucie de Lammermoor et tout le répertoire d'opéra. Il lâcha le théâtre et on peut dire qu'il fut un des créateurs du café-concert. Aux Folies-Mayer (Mayer était son beau-frère), il jouait des pièces bouffes, avec Hervé, leur auteur.

Comme il était défendu, au concert, de jouer des pièces à plus de deux personnages et qu'il s'en trouvait comportant trois rôles, nos compères tournèrent la difficulté ; un mannequin figurait le troisième acteur et Kelm, qui avait un joli talent de ventriloque, parlait pour lui.

En Russie, le tsar Nicolas 1er, ravi de l'avoir entendu, le fit venir et lui demanda quel cadeau pouvait lui être agréable.

- Sire ! - répondit le roublard qui fixait la main impériale où scintillait, un joli diamant - si je possédais une bague de votre Majesté, je la porterais, reconnaissant, toute ma vie.

L'autocrate sourit : il avait suivi le regard de Kelm. Retirant la bague de son doigt, il la lui donna.

Plus tard, dans un moment de dèche, Kelm porta la souvenir impérial chez cette bonne tante, qui compte tant de neveux. On lui prêta cinq mille francs dessus. Le cadeau était joli !

Il était d'une force herculéenne. Avec ça, maître d'escrime, de boxe, de canne, et fumiste comme Romieu et Sapeck [2] réunis.

[2] François Auguste de Romieu (1800-1855), sous-préfet à Quimperlé en 1831, célèbre pour ses facéties rapportées par Alexandre Dumas dans ses Mémoires, et Eugène Bataille dit Sapeck, peintre, auteur de "La Mona Lisa fumant une pipe."

Quand il voyageait en chemin de fer il s'arrangeait pour avoir, la nuit, une banquette à sa disposition.

S'abouchant avec un autre voyageur qui se prêtait volontiers à la combinaison puisqu'elle lui profitait, il bavardait au départ, si haut et si bien, que tout le monde était persuadé que c'étaient le bourreau de Paris et son aide qui s'en allait opérer en province.

On les laissait seuls. Quand, aux stations, on demandait au chef de train un compartiment peu garni, celui-ci répondait :

- Il y en a bien un qui n'a que deux occupants, mais c'est le bourreau et son aide. On n'insistait pas.

En avait-il eu du succès avec toutes ces drôleries qu'il interprétait si originalement : "La belle Polonaise", "Le sire de Framboisy", "Le pied qui r'mue", "Madame de Carabas", "Le docteur Izambart" (chanson qu'il avait entendue en Allemagne et traduite).

Quand je le connus à Lyon, encore très amusant (il avait soixante-six ans) son pouvoir sur le public était toujours très grand.

Il chantait alors avec un succès fou Ma charmante Rosalie.

Il avait une façon de rouler les r en chantant, et prononçait :

Madame de Carrrrrrabas
Rrrrrrrraccomodez-lui ses bas !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

ou :

Ma charrrrrrrmante Rrrrrrosalie !

L'effet était irrésistible ; on l'acclamait.

Il sortait à tout propos sa langue hors de la bouche, comme à bout d'haleine ; le public ne résistait pas à ce gros effet et étouffait de rire. Des coulisses, nous lui faisions le même succès.

L'artiste était doublé d'un commerçant de premier ordre. Il joignait l'utile à l'agréable. Entre deux représentations, il était commis-voyageur et plaçait du phénol. Il en avait toujours une centaine de flacons dans sa valise et faisait l'article aux camarades et spectateurs, avec un luxe d'éloges, sur la valeur de son produit, qui forçait l'acheteur hésitant.


Il m'avait pris en amitié, me racontait ses triomphes d'antan et les traditions qu'il avait trouvées. Je l'écoutais avidement et j'ai mis plus d'une fois lesdites traditions à profit.

Son voisinage me nuisit un peu ; mes débuts furent modestes ; cependant ma voix fut remarquée dans cette salle immense.

Un mois se passa ainsi sans grand éclat pour mon nom.

On ne me connaissait pas, les journaux du Midi, qui auraient pu parler de moi, n'arrivaient pas à Lyon ; Joseph Kelm m'impressionnait à l'instar de Perrin naguère ; et j'avais peur de ce public lyonnais qu'on m'avait dépeint comme difficile à l'excès.

J'eus le bonheur, pendant mes derniers jours à Lyon, d'y rencontrer Pierre Dupont.

Il était vieilli, usé, presque sordide, courant les cabarets, la guitare au bras, prodiguant les filles de son génie pour quelques sous, vite échangés contre des petits verres de tord-boyaux.

Un ami m'avait présenté à lui, dans la rue. J'offris d'aller achever la connaissance chez un cafetier voisin ; il accepta avec empressement.

On causa chansons. Il me chanta la Vache blanche, le Tonneau et Ma Vigne, qui a tant été acclamée partout, qu'elle a sa place ici.

Tout en faisant se succéder les tournées, on bavardait beaucoup. Je lui disais mon trac inimaginable.

- Bah ! s'écria-t-il, vous n'en aurez jamais un, égalant celui que je possédais à votre âge et que j'ai gardé pendant si longtemps. Il était invraisemblable et m'a valu, pour beaucoup, de n'avoir pas doublé la cigale d'une fourmi.

-Vraiment ?

- En voulez-vous un exemple - continuant-il en riant. Écoutez celui-là. À mes débuts j'étais lié d'amitié avec Gounod. Un jour que je lui témoignais le désir d'avoir un article de Sainte-Beuve, le célèbre critique, il me dit :

- Va le trouver, il te recevra à merveille.

- Je n'oserai jamais lui parler.

- Eh bien, ne parle pas, chante lui quelque chose, il sera emballé et tu obtiendras ton article.

Pour me donner du courage, j'emmène avec moi Gustave Mathieu, le chansonnier. Nous arrivons rue du Montparnasse, où habitait le critique. Devant la maison le trac me prend et je dis à Mathieu :

- C'est inutile, je ne suis pas en voix.

- Essaie toujours, me répondit-il

Alors, dans la rue, je lance le premier couplet des "Bœufs". La voix était bonne ; j'allais pénétrer dans la maison, quand une fenêtre s'ouvre, une femme paraît et me jette deux sous.

- Merci, madame, balbutiai-je, en me sauvant à toutes jambes, suivi de Mathieu qui me criai en riant :

- Il fallait au moins ramasser les deux sous.

Pauvre Pierre Dupont. Un an après, en 1870, il mourait, toujours aussi gueux.


Marseille avait quelque peu assombri mes espérances ; Lyon avait achevé la besogne. J'étais fatigué, moralement surtout.

J'avais une envie folle de voir ma mère, Quand on a eu quelques peines, en pense toujours à sa mère.

J'allai me reposer auprès d'elle à Bordeaux, pendant près de trois mois. Ce qu'elle fut heureuse ! Me reposer... autant que le vif argent qui coulait dans mes veines le permit.

Sur ces entrefaites, M. Lassaigne, le directeur du Jardin Oriental de Toulouse vint à Bordeaux pour compléter sa troupe d'été et me dit :

-Vous savez que nous comptons absolument sur vous !... et, plus que jamais, vous ferez partie de la famille. Ma femme et Rosa vous confectionneront de ces petits plats dont vous étiez si friand.

- Je ne vous ai pas dit qu'en outre de sympathiques papa et maman Lassaigne, il y avait une belle jeune fille, l'aînée des enfants, Mlle Rosa. Et je me suis senti si bien de la famille que, plus tard, Mlle Rosa devint... Mme Paulus.

Ils retournèrent à Toulouse et moi je restai encore quelque temps à Bordeaux, apprenant les nouvelles chansons qu'on m'envoyait de Paris et dont j'essayais l'effet sur les camarades.