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CHAPITRES & SOUS-TITRES
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CHAPITRE PREMIER

Le 14 juillet 1886 - L'Alcazar d'Été - La Corbeille - Demay - Duparc - Dufresny - La petite Fréder - " En revenant de la Revue" - Hervé


CHAPITRE II

l'Eldorado - Une nuée d'étoiles ! - Le réveillon. - Comment Thérésa devint célèbre - Suzanne Lagier - "La Petite Curieuse" - Un drame dans la salle - Jules Léter - "L'Amitié d'une Hirondelle" - Chrétienno - Horace Lamy - Une prouesse peu banale - Mathilde Lasseny


CHAPITRE III

Le café-concert, pépinière de grands artistes - Marie Sasse - Mme Macé-Montrouge - Renard - "Le temps des cerises" - La tragédie au café-concert ! - Cornélie - Mes débuts à l'Eldorado - Les causes de ma frousse - Résilié pour insuffisance - Marie Lafourcade - "Le Pifferaro du Boulevard".


CHAPITRE IV

Au Jardin Oriental de Toulouse - Marguerite Baudin - " Les Pompiers de Nanterre" - Les Clodoches - Augustine Kaïser - À l' Alcazar de Marseille - Joseph Arnaud - Une répétition mouvementée - Eugénie Barba (Mme Jules Perrin) - Judic


CHAPITRE V

Eugénie Robert - Les goguettes - Les présidentes - Gustave Nadaud - Eugène Pottier - Amiati - Zulma Bouffar - À l'Eldorado de Lyon - Joseph Kelm - La bague du Tsar?Le truc du bourreau - Un artiste pratique - Pierre Dupont - "Ma vigne".


CHAPITRE VI

Souvenirs d'enfance - Comment je devins artiste lyrique - Marie Bosc
- Kadoudja - Les débuts à l'île d'Oléron - "Le Baptême du P'tit Ébéniste" - Berthelier - À Romainville - Paul de Kock - Au Concert du XIXe siècle - Darcier - Céleste Mogador - Mme Noble.


CHAPITRE VII

Baumaine et Blondelet - Hortense Schneider - Rentrée à Toulouse - "Le Toqué" - Adolphe - Les Cocardiers font du pétard - L'autorité s'en mêle - Judic et Lafourcade - Claudia - Gabrielle Rose - Charles Constant


CHAPITRE VIII

Au Casino de Lyon - Plessis - Simon Max - Nicol - Les fumisteries de Plessis - Blanche d'Antigny - Le truc des renouvellements - Mlle Vigneau - Julia - Zélia - Duhem - "Le Bouton de Billou" - Thérésa dans la Chatte Blanche


CHAPITRE IX

Regnard - Rose Mérys - Jules Pacra - Mlle Garait - Julia Baron - Au Casino de Nîmes - Dagobert - Je deviens héraut officiel - La fameuse dépêche ! - "Le Mari Mécontent" - Les suites d'une blague - Gobin - Eudoxie Laurent - Un mariage à la vapeur - Amédée de Jallais [Voir à Eudoxie Laurent]


CHAPITRE X

Les chansons patriotiques à Lyon - Buislay - Nous nous enrôlons - Plessis tambour-major - À Bordeaux - Elisa Dauna - La Bordas [voir à
Amiati] - "La canaille" - Alexis Bouvier - Nous déraillons ! - Chez le curé des Ponts-de-Cé - "Le Fantassin Malade" - Cascabel - Silly - Mlle Grenier


CHAPITRE XI

"La Marseillaise des Femmes" - Chrétienno et Judic - L'Eldorado pendant la Commune - J.-B. Clément - Le Café des Ambassadeurs - Le gros Fleury - "J'suis Chatouilleux" - La Corbeille en délire - Villebichot - Lise Tautin - Offenbach - Un mot du papa Doudin - Léa Lini - Une friture bien gagnée


CHAPITRE XII

Ma rentrée à l'Eldorado - Charles Malo - Louise Théo - Bruet - Guyon père - "Le tir au pistolet" - Maria Lagy - "Les Cuirassiers de Reichshoffen" - Ben-Tayoux - Noémie Vernon - Doria - "Je ne t'aime plus" - Une caisse de prévoyance originale


CHAPITRE XIII

Lucien Fugère - " Le Régiment de Sambre-et-Meuse" - La belle Angèle - Fusier - Un concert d'animaux - Aux Ambassadeurs - Trewey - Marcel - Les fluctuations du papa Doudin - Colombat - Paul Renard - Maria Rivière - Vialla - Le pitre Clam


CHAPITRE XIV

Les chanteurs de tyroliennes - Le trio Martens - Les petits Clodoches - Gustave Chaillier - "Tourterelle et Toutereau" - Jeanne Théol - Mlle Bade - La rose de l'apothicaire?"La Feuille pousse" - Mme Riquet-Lemonnier - Jane May - Adieux en langue d'oc - Martin-Martinou - Une pelle de première classe


CHAPITRE XV

Plessis fait des siennes à Berlin - Daubray - Plessis-Napoléon - Juliette Baumaine - Gardel-Hervé - "Les Épiciers" - Charles Pourny - "Les Déjeuners de la Croque au sel" - Des admirateurs coûteux - Armand Ben - "Je cherche Lodoïska" - Marguerite Bellanger - Lassalle


CHAPITRE XVI

"Le Maître d'École Alsacien" - Villemer et Delormel - Amiati en travesti - "Une Tombe dans les Blés" - Alida Perly - Léonide Leblanc - Mme Graindor - "Le Train des Amours" - Gustave Michiels - Les Dames de Vienne - "L'Amour n'a pas de saison" - Paula Browns


CHAPITRE XVII

Virginie Déjazet - Un spectacle merveilleux ! - "La Lisette de Béranger" - Frédéric Bérat - Guyon fils - Robert Planquette - "Savoir lire" - Une représentation au camp - La logique de papa Doudin - Frédérick-Lemaître - "T'ons marié Thérèse" et "La Tour St-Jacques" - Montréal et Blondeau - La douzaine - Les Armanini


CHAPITRE XVIII

Max Bouvet - Maria Pacra - Ducastel - Les douches et les luttes dans la loge - Victorin Armand - Louise Roland - Les inondés du Midi - "Ne m'chatouillez pas !" - Léontine Massin - Émélie Bécat - Un attentat contre notre liberté - "Oh ! la ! la ! quel verglas !" - Péricaud - Le caulègue Despaux - Les frères Lionnet - "La feuille pousse" - Le concours de chansons - "À la Française" - Thiéron


CHAPITRE XIX

Un début original - Les galanteries de Pandore - Léonore Bonnaire - "V'la l'tramway qui passe !" - Dubost - Désirée May - Gaillard - Hurbain - Bécus - Du danger des libations avant le concert - Paul Henrion - "Le Baiser des Adieux" - Lynèda - Andréani


CHAPITRE XX

Libert - "L'Amant d'Amanda" - Ouvrard - "La Dent de Sagesse" - Novations administratives - Mily-Meyer - Les Samedis de l'Eldorado - Salinas - Le ténor Mialet - Francis Chassaigne - Émile Mathieu et la belle Mme Mathieu - Les chœurs de Bourgès - Les débuts d'une grue


CHAPITRE XXI

Je suis expulsé de l'Eldorado - "Le Clairon" - Paul Déroulède - Une enfant prodige - Jeanne Bloch - Henriette Bépoix - Debailleul - "Le rossignol n'a pas encor chanté !" - Lucien Collin - Au Château de Fleurs de Marseille - La Cadichonne - Uzès - Je débute à la Scala - Aimée Chavarot - Dora


CHAPITRE XXII

Le scandale à la Scala - Je suis condamné ! - Rouffe - Debureau fils - Juliette Darcourt - Mariage d'Amiati - Je deviens marchand de couleurs - Un galant associé - Le directeur Monin - "Le p'tit bleu" - Gabillaud - Léopold Wenzel - Marie Heps - Réval - "Le pochard du Pont-Neuf" - Les hauts faits d'Anastasie - Bourdon est dans la salle


CHAPITRE XXIII

Duparc - "La Pigeonne" - Firmin Bernicat - Les marionnettes Holden - "La Chaussée Clignancourt" - Piccolini - Dalty - Velly - Lannes - Marthe Lys - Les couleurs sont dans la limonade ! - "Derrière l'omnibus" - Jules Jouy - Clovis - Représentation de retraite de Darcier - "La 32e demi-brigade" - Le Divan Japonais - Jehan Sarrazin


CHAPITRE XXIV

Pazzotti - Louise Berthier - Juana - "Sous les Bambous" - A. d'Hack - Robert-Macaire et Bertrand - Les Rieuses - Julia de Cléry - Le dîner des Pierrots - Le couple Montrouge - À l'Exposition de Bordeaux - Galipaux - L'ami Coulon - Volapük-Revue - Paula Brébion - Au Concert Parisien - Rivoire - Teste - "La Sœur de l'Emballeur" - Le trio Graindor-Victor-Heuzet - Ce qu'était devenue la belle Mme Mathieu - Dufay - Caudieux


CHAPITRE XXV

Mazedier - Aline d'Estrées - Antony - Fernande Caynon - Léa d'Asco - J'ai des domestiques, des chevaux, un hôtel ! - Hermil et Numès - Présentation d'un ours - Chalmin - Villé - Liovent - Sulbac - "La digue don !" - Un exploit de Joseph Kelm - Mon concours de chansons - "Les Statues en Goguette" - Une conférence sur Déroulède - Un curieux certificat


CHAPITRE XXVI

Au Concert Parisien - La colère du Directeur - Gilberte - Un bouquet original - Tusini - O'Kill - Dalbray - Claude Roger - Antoine Banès - Mayeur - Blanche Kerville - Tout à la Paulus ! - Mercadier - Gaston Maquis - Gilbert - Céline Dumont - Dowe - Je suis condamné à 30 000 francs de dommages-intérêts - M. Allemand les paye - Le petit Norbert - "Le Tambour-Major amoureux" - "Le Train des Amours" - Le ténor aux gants blancs - Le lion de Paulus


CHAPITRE XXVII

Mort de Darcier - L'Estaminet lyrique en 1849 - Le Pain et les officiers - À l' Alcazar d'Hiver - Paulus et Bépoix - Labat et Donval - Crouzet - Villemin - Mme Lagrange - Thérésa - Un mot de Got - "Je me rapapillotte" - "La Gardeuse d'ours" - Pichat - Blockette - La tournée de Schürmann en Espagne et en Portugal - Lucile Chassaing - Piteux résultats ! - Hobert et Lehmann - Mon culte pour les souvenirs.


CHAPITRE XXVIII

La chanson du jour - Tout à la Boulanger ! - "Les Pioupious d'Auvergne" - Antonin Louis - Demay - Maurel - Violette - Le carrousel Floquet - A l'Éden-Concert - Les vendredis classiques - Villé et Dora - Dattigny - Limat - Eugène Baillet - Raoul Pitau - Le tremblement de terre de Nice - Une idylle mouvementée - Le bénéfice de Mercadier - A l'Eden-Théâtre - Un scandale à la Scala - Lévya - Debriège - "Le Père la Victoire"


CHAPITRE XXIX

L'émeute de Lyon - A l'Éden de Trouville - Valti - Brunin - Lucy Durié - Gabrielle Lange - Stella - Van Lier - Méaly - Stelly - Legrand - Modot - Vaunel - Gabrielle d'Estrées - Chaudoir - "Derrière la Musique militaire" - Musette - Léon Laroche - Müssleck - Le saucissonnier Constans - Yvette Guilbert - "Le Cheval du Municipal"


CHAPITRE XXX

L'Exposition de 1889 - L'Alcazar et la Tour Eiffel - Giralduc - Ducreux - Polaire - Les soirées mondaines - A Vienne, Buda-Pesth et Bukarest - Armand Ary - Mort d'Amiati - La Juniori - A Saint-Pétersbourg - L' Eldorado de Nice - Eugénie Fougère - Les Dante - A New-York - Aimée - Au Royal-Trocadéro de Londres - "Les Gardes Municipaux" - "Comica Serenada"


CHAPITRE XXXI

Kam-Hill - Marius Richard - Charlotte Gaudet - Anna Thibaud - Marguerite Derly - Micheline - "Le Baptême d'une poupée" - Plus d'engagements imprimés - Polin - Je deviens directeur de Ba-Ta-Clan - Une troupe de choix - Marguerite Duclerc - Fragson - Bruant - Les sœurs Fréder - Pâquerette - Trois saisons bien remplies - Je vends Ba-Ta-Clan - Les artistes prévoyants ! - "La Musique de la garde"


CHAPITRE XXXII

Défilé de camarades. Edmée Lescot. Lise Fleuron - Anna Held - Marguerite Deval - Louise Balthy - Mayol - Dranem - Clara Faurens - Les cabarets montmartrois - Fursy - Ma représentation de retraite - Un programme triomphal ! - "C'gredin d'Printemps !" - "L'Amour n'a pas de saison".

Paulus - Mémoires - Chapitre VII


Notes

Voir à Introduction pour les remerciements et autres renseignements.

Les notes sont entre crochets ( [...] ).

Les noms soulignés renvoient vers une page plus complète.

Baumaine et Blondelet - Hortense Schneider - Rentrée à Toulouse - "Le Toqué" - Adolphe - Les Cocardiers font du pétard - L'autorité s'en mêle - Judic et Lafourcade - Claudia - Gabrielle Rose - Charles Constant.

C'était Blondelet, le chansonnier, qui du XIXe siècle m'avait fait entrer à l' Eldorado où j'eus les piteux débuts que l'on sait.

Blondelet et son inséparable Baumaine ont pondu une quantité invraisemblable de chansons ; la quantité en était médiocre, mais c'était plein d'idées comiques. Leur collaboration a été féconde comme devait l'être plus tard celle de Villemer et Delormel. On les appelait au concert, les beaux-blonds, en jouant sur les premières syllabes de leurs noms.


Baumaine et Blondelet


Revenons au mois de mai 1869. Avant mon départ pour Toulouse, je suis allé voir la Grande-Duchesse [de Gerolstein de Meilhac, Halévy et Offenbach - 1871] aux Variétés. Je ne connaissais ni Hortense Schneider, niJosé Dupuis. Quel régal pour moi ! comme j'ai compris l'engouement du public pour de pareils artistes ! Oh ! pouvoir donner la réplique à une Schneider ! être José Dupuis à mon tour ! Des rêves bien ambitieux, dira-t-on ? Mais tous les jeunes artistes en ont eu de pareils et ils leur sont nécessaires pour stimuler chez eux l'envie de parvenir. 

Hortense Schneider fut la triomphatrice du second Empire. Sa cour était aussi suivie que celle des Tuileries... et plus amusante. Les souverains, en visite à Paris, s'empressaient d'y accourir, aussitôt les hommages officiels rendus et venaient quêter, de la belle étoile, un sourire... et le reste. Or, comme le cœur était aussi hospitalier que la maison, on l'avait surnommé plaisamment le Passage des Princes.

Me voici pour la deuxième fois à Toulouse.

Le directeur avait commandé un festin gargantuesque à Marenguo, établissement très fréquenté par les fêtards toulousains. On y but ferme à mes succès futurs et aux recettes qui en découleraient forcément. 

Quelques jours après, je faisais cette rentrée tant attendue.

La Presse avait de nouveau été charmante pour moi. J'avais préparé quelques bonnes nouveautés, entr'autres Le Toqué, que chantait en ce moment à l' Eldorado de Paris [4 boulevard de Strasbourg, 10e], Adolphe [1], un parfait diseur et un bon comédien. C'est lui qui avait fondé les concerts hebdomadaires de la banlieue de Paris et y excellait dans les chansons, fort à la mode, de Gustave Nadaud.

Sa création principale fut ce Toqué [Paroles de A. Morancé, Musique de Louis Abadie], chanson que j'appris aussitôt la lui avoir entendue. Elle a fait son tour de France et se chante toujours.


[1]
Aucune trace de cet Adolphe dans les documents que nous avons consultés sauf une présence, peu après 1868 à la Gaîté-Montparnasse, 24, rue de la Gaîté, 14e. - À moins qu'il ne s'agisse d'Adolphe Jaime(1824-1901) qui fut un vaudevilliste et un dramaturge de tout premier plan et qui a écrit, seul ou en collaboration, les livrets de nombreuses opérettes : "Le petit Faust", musique d'Hervé, "La cour du roi Pétaud", musique de Delibes, "La timbale d'Argent", musique de Vasseur, "La reine Indigo", musique de Strauss, etc.

Au deuxième tour, j'avais mis au programme "Les Cocardiers".

Ici surgit un des premiers épisodes tumultueux de ma carrière.

En ce temps-là - nous sommes en 1869 - le Censure impériale veillait. Les préposés à la morale publique et au respect des institutions régnantes fouillaient, d'un œil attentif et prévenu, les manuscrits destinés au théâtre et les chansons de café-concert. Les cerbères de la rue de Valois faisaient bonne garde. Tout sous-entendu visant la grivoiserie - ou qui leur semblait tel - toute allusion aux hommes et aux actes du pouvoir, étaient impitoyablement rayés. Le gouvernement de Napoléon III et la Pudeur semblaient pouvoir dormir tranquilles.

La chanson Les Cocardiers, de Paul Mérigot, musique de Victor Boullard, avait obtenu le


Lafourcade et Judic, dans Paola et Pietro.

visa de la Censure. C'est vous dire que la farouche Anastasie n'y avait trouvé rien de blessant pour le régime, ni pour les mœurs.

 

La chose n'aurait occasionné que des rires inoffensifs, mais l'interprétation que je lui donnai la transforma du tout au tout dans l'esprit du public. J'éprouvais déjà à cette époque l'envie de dépasser l'idée des auteurs, d'agrandir leur œuvre, de la comprendre à ma façon, d'y voir ce qu'ils n'y avaient pas soupçonné. Je cherchais dans tout, des types à composer, des personnages en dehors. 

Pour chanter "Les Cocardiers" j'avais imaginé un type de vieille culotte de peau : redingote longue, boutonnée, serrée à la taille ; pantalon blanc à la houzarde ; chapeau haut de forme à la d'Orsay, cravate-carcan : tel était le costume. À la main, en guise de canne, un solide gourdin. Ajoutez à ça une perruque soigneusement étudiée, une grosse moustache, une impériale grisonnante, et le public trouva que je m'étais fait la tête ressemblante de... l'empereur Napoléon III ! 

À cette époque, des idées libérales, des aspirations républicaines, hantaient les esprits ; les partis d'opposition devenaient chaque jour plus puissants. Tout ce qui constituait une allusion aux hommes en place, une satire ou raillerie contre l'Empire, était accueilli avidement par les frondeurs. On préludait par toutes les petites escarmouches, que le hasard créait, au grand assaut qu'on devinait proche. 

Quand je parus en scène, ainsi grimé, une longue rumeur courut par la salle. Elle grandit à chaque couplet. À la fin de la chanson ce fut un tumulte épouvantable. 

La grande majorité du public me couvrit de bravos enthousiastes ; la minorité protesta énergiquement. Le commissaire central de Toulouse, venu ce soir-là en simple curieux, au Jardin Oriental, dut ceindre son écharpe pour établir un peu d'ordre dans le public. Il ne put empêcher qu'on me bissât et me trissât ! Il était furieux ! À la sortie, les spectateurs ennemis disaient bien haut qu'ils reviendraient le lendemain, les uns pour acclamer, les autres pour huer. Tous les journaux furent pleins de scandale... ou de la manifestation, (on prononçait suivant ses opinions). 

Mon directeur, M. Lassaigne [voir au chapitre 4] exultait ! En bon commerçant, il voyait la salle comble pour de longues soirées et sa caisse devait profiter, à en crever, de cette réclame imprévue.

Toute la famille m'embrassait, me prodiguait des caresses, j'étais plus que jamais l'ami, le frère, le porte-bonheur de la maison. 

On ne prévoyait nul ennui. La chanson n'avait-elle pas été visée par la terrible Censure parisienne ? Alors que pouvait-on craindre ? 

À mesure que le soir du deuxième jour approchait, ma nervosité augmentait. Des bruits de violentes protestations couraient dans la ville. On disait que des étudiants, des officiers en grand nombre viendraient manifester contre Paulus et le rappeler aux convenances.

M. Lassaigne me rassurait. Il avait la certitude que tout se passerait le mieux du monde. Un peu de chahut ?... tant mieux ! 

La foule avait rempli la salle dès l'ouverture.

Je paraissais à dix heures. J'avais mis "Les Cocardiers" au premier tour.

Danberny, le chef d'orchestre, attaque la ritournelle ; je fais mon entrée. J'avais perfectionné mon maquillage et accentué la ressemblance avec l'Empereur. Bravos et sifflets m'accueillent, étourdissants ! Cinq fois, les musiciens recommencent l'introduction ; on ne les entend pas ! Le pétard infernal couvre le son des instruments. 

Le commissaire central, venu tout exprès cette fois, le bedon tricoloré, essaye vainement d'apaiser la salle.

Les protestataires le conspuent ! Des spectateurs le prennent à partie, entr'autres un membre de la famille de Cassagnac, sous-officier d'artillerie. Ils sont appuyés par quelques journalistes.

Que faire ? le vacarme s'accroît ! Je décide à commencer, malgré les vociférations ; l'audition dure une demi-heure ! 

Au deuxième jour, je chante "Le Maître Nageur" [Paroles de Bedeau, musique d'Hervé] et je suis applaudi par tout le monde. J'étais éreinté quand je me suis couché ce soir-là.

Le lendemain, le commissaire central nous fit appeler, M. Lassaigne et moi. Un entretien des plus sérieux eut lieu dans son cabinet, et vous devinez que les bruyants Cocardiers en firent le sujet.

On s'était ému en haut lieu. Des instructions sévères étaient arrivées du Procureur impérial de Paris, que le commissaire avait tenu au courant des événements tumultueux de ces deux jours. Il fallait mettre un terme à l'agitation causée par un artiste irrespectueux.

Le moyen s'offrait, radical, c'était de supprimer "Les Cocardiers" du programme. La cause n'existant plus, l'effet ne se produirait pas.

M. Lassaigne était navré !  C'était la ruine de ses calculs dorés ! Il protesta, pria, implora ; le commissaire fut inflexible.

J'eus une idée, je n'étais pas fâché de retrouver les beaux jours de calme et de succès général. Je proposai de commencer, ce soir-là, par une autre chanson et de me retirer, au deuxième tour, après le Maître Nageur. Le public réclamait certainement les Cocardiers, je me ferai tirer l'oreille, faisant mine de refuser ; puis je m'exécuterais, sans ma tête perturbatrice. J'affirmai que, dans ces conditions, le tapage n'aurait pas lieu.

Le plan sourit au commissaire qui en référa au préfet et au Procureur impérial, lesquels approuvèrent. Tout se passa comme je l'avais prévu, Naturellement, le public, encore plus surexcité par les bruits qui avaient couru dans la journée, réclama sa chanson. Le régisseur vint annoncer que je la chanterais, en bis au deuxième tour. Les spectateurs calmés, attendirent patiemment, ne se doutant pas du subterfuge projeté.


J'exécutai le Maître Nageur. Un tonnerre d'applaudissements et de rappels retentit. Je rentrai en scène, je fis les révérences d'usage et... je sortis de nouveau.

 - Les Cocardiers ! hurla la moitié de la salle.

- Non ! Non ! ripostèrent les opposants.

Je reparus, avec l'air très gêné, faisant le geste d'un homme obligé de refuser, bien malgré lui. Alors le commissaire fit un signe au chef d'orchestre qui entama la ritournelle tant attendue. J'eus l'air de me résigner et, dans mon costume de maître nageur, je chantai "Les Cocardiers".

Jamais je ne les ai avait mieux interprétés, mais l'effet prodigieux n'y était plus... la chanson devenait banale...

Certes, le public m'applaudit fort, en se retirant, il maugréait, se sentant mystifié. Les journaux contèrent la chose, approuvant ou critiquant, chacun à leur point de vue... et ce fut tout ! Je terminai mon mois, fiévreusement, mais sans autres incidents.

Dans la rue, j'étais l'objet de manifestations diverses, qui allaient de l'ovation à l'injure, suivant les opinions des gens rencontrés. J'acceptais volontiers la première, mais l'autre m'était sensible et je ne la subissais pas en silence. Oh ! non !... j'étais rageur !... très rageur !

Un matin que je descendais l'escalier de mon hôtel, un étudiant me croisa sur le palier et se permit d'émettre une réflexion désobligeante sur mon compte. Je la relevai vertement. Le colloque dégénéra en dispute, la dispute en pugilat. L'ayant saisi à bras le corps, je le poussai contre une cloison qui ne résista pas au choc formidable et nous passâmes à travers, tous les



deux. On accourut au bruit ; on trouva les deux combattants à l'étage au-dessous, toujours enlacés et continuant de plus belle à s'écharper. On put nous séparer. J'étais presque indemne, mais mon adversaire était meurtri des pieds à la tête !

 L'aventure fit quelque tapage ; j'y gagnai le respect prudent de mes ennemis. On ne s'avisa plus de me provoquer.



Je revins à Paris. J'assistai, le soir même de mon arrivée, au grand succès qu'obtenaient les deux charmeuses, Judic et Lafourcade, dans Paola et Pietro, saynète de Bedeau, musique de Paul Henrion.

Au même Eldorado, j'entends Claudia, une bonne diseuse qui a une jolie voix à sa disposition. Le théâtre l'accaparera bientôt. Elle jouera, aux Bouffes, le rôle de Molda, de La Timbale d'Argent [opéra bouffe en trois actes de Léon Vasseur (livret de Adolphe Jaime et de J. Noriac) créé le 9 avril 1872]

À remarquer que quatre des interprètes de ce rôle, Mme Judic, Gabrielle Rose, Martha et Claudia, seront sorties de l'Eldorado.

Le café-concert est donc bon à préparer des chanteuses d'opérette ? Alors, messieurs les critiques, soyez moins sévères pour le povre qui sert de tremplin à ceux et à celles qui ont quelque chose dans le gosier... et qui a aidé si puissamment à développer ce quelque chose. 

Durant les jours passés à Paris, je courus les concerts pour y voir les artistes dont la réputation était faite et les étudier. 

J'applaudis Charles Constant, un comique naïf, excentrique, très fin, dont l'entrée en scène provoquait immédiatement le fou rire. Dans Qui veut voir la lune ? il arrivait avec son télescope qu'il mettait cinq bonnes minutes à placer convenablement ; pendant ces cinq minutes le public se tordait littéralement, tellement chacun de ses gestes et ses jeux de physionomie était d'une drôlerie achevée.