SOMMAIRE & NOTES

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Edmée Lescot




Lise Fleuron




Anna Held




Suzanne Derval




Émilienne d'Alençon




Aimée Eymard




Paulette Darty




Marguerite Deval




Louise Balthy




Esther Lekain




Mlle Miette




Diane Eckert




Suzanne Aumont




Lina Cavalieri




Mlle Nancy




Morton




Clara Faurens

Paulus


TRENTE ANS DE CAFÉ-CONCERT


Notes

Voir à Sommaire et notes pour les remerciements et autres renseignements.

Les notes sont en couleur entre crochets ( [...] ).

Les noms en gras et en couleur renvoient vers une page plus complète.


Chapitre XXXII

Défilé de camarades. Edmée Lescot. Lise Fleuron - Anna Held - Marguerite Deval - Louise Balthy - Mayol - Dranem - Clara Faurens - Les cabarets montmartrois - Fursy - Ma représentation de retraite - Un programme triomphal ! - "C'gredin d'Printemps !" - "L'Amour n'a pas de saison".


Et l'on revient toujours
A ses premières amours !

Ce n'est pas de moi que je parle, mais de la perle des diseuses, de l'exquise Judic qui a voulu rentrer au nid de ses premiers succès, à l' Eldorado

Quel régal pour le public... et pour elle ! 

Émile Blavet, dans le Figaro, a fait le compte rendu de cette belle soirée : 

"Est-il, besoin de dire que la chambrée était des plus brillantes ? Tout ce qui fait figure à Paris, dans les arts, dans les lettres, dans le high-life, dans la finance, dans tous les mondes, en un mot, sans en excepter le demi, s'était donné rendez-vous à l'Eldorado. Je doute que le Palais-Garnier offre un semblable coup d'œil le soir du gala russe. L'élément officiel à part, bien entendu. Et encore ne suis-je pas bien sûr de n'avoir pas aperçu, dissimulés dans un fond de loge, deux ou trois de nos ministres. 

"Telle est l'influence d'une grande artiste que, au moment où le régisseur a glissé dans le cartouche le nom de Judic, la trêve des cigares s'est faite nstantanément. Et le nuage opaque à travers lequel nous avions à peine entrevu MM. Sulbac, Vaunel, Kam-Hill, et Mmes Bonnaire et Thibault, était dissipé, comme par miracle, lorsque la diva nous est apparue, charmante dans sa jolie robe de satin rose pâle.

"Elle était bien émue, la diva, comme le sont tous les vrais artistes toutes les fois qu'ils se remettent en contact avec le public. Mais il n'est pas d'émotion qui tienne contre l'enthousiasme déchaîné d'une salle entière.

 "Il n'y a pas de mot pour décrire cet enthousiasme, mais un simple fait en peut donner une idée : Judic était inscrite pour quatre chansons au programme ; elle en a dit neuf. Et il y a eu des gourmands pour trouver que c'était peu.

 "Elle a dit Ça fermente, d' O. Pradels, la Mousse de Rosensteel, un jeune compositeur de grand talent, à la fois musicien et parolier : le Pain volé, de Jules Jouy, le Rêve d'Eviradnus, de Victor Hugo, Pierrette, de Vitta, l'Anguille et la Grue, le triomphe de ce pauvre Daubray ; et, de son ancien répertoire, les Joncs, les Noisettes, et cette perle, Ne me chatouillez pas, qu'on ne se lasse point d'entendre, tant elle y est divine  et qui m'a fait, à part moi, rendre grâces à la magicienne, pour m'avoir, pendant quelques minutes, rendu mes vingt-cinq ans!

 "Judic a connu bien des ivresses dans sa glorieuse carrière, mais je doute qu'elle ait gardé d'aucune de ses soirées anciennes le même souvenir qu'elle gardera de celle-là."

***

Cette année 1893 a été marquée par un petit évènement amoroso-artistique que ma sympathie pour ses héros me fait un devoir de relater.  Le bon comique Ouvrard a épousé la non moins bonne diseuse Caynon.  C'est à Lyon que s'est accomplie cette fusion de deux genres et de deux existences.  Les Lyonnais ont tenu à manifester leur sympathie aux nouveaux époux.  Tous les journaux les ont félicités et, à propos de leur représentation d'adieu, l'Echo du Rhône a dit :

 "Les portes de la Scala étaient fermées, hier soir, mais non pour la même raison qu'au Grand-Théâtre, où la direction n'avait pu constituer aucun spectacle. La police, craignant des bagarres ou des accidents par suite de la foule énorme qui était venue applaudir Ouvrard et Mme Caynon-Ouvrard, avait été obligée de prendre cette mesure. "Jamais ovation plus enthousiaste, jamais applaudissements plus nourris, ne retentirent à la Scala. Rappels, couronnes, corbeilles de fleurs, bouquets modestes venant d'amis peu fortunés (mais combien sincères), rien n'a manqué à la fête.

 "Le couple Ouvrard se souviendra de cette soirée."

***

Après l'affaire de Ba-Ta-Clan et de l' Alhambra de Marseille, commencèrent, pour moi, les difficultés financières et les ennuis domestiques.  Pendant dix années, je chantai encore à Paris, en province, à l'étranger, mais par intermittences ; ce n'était plus l'effort continu du passé ; mes moyens physiques étaient restés intacts, mais la dépression morale se faisait sentir ; j'étais lassé, fatigué par les tracas d'argent, les luttes de famille.  Le récit de ces dernières années serait d'un intérêt secondaire pour les lecteurs et je préfère m'arrêter à l'apogée de ma réussite, au sommet de la montagne gravie, sans conter la descente pénible sur l'autre versant.  J'ai forcément omis, au cours de ces souvenirs, de citer nombre d'artistes, d'auteurs et de compositeurs de talent, qui ont eu de la notoriété ; la faute en est au défaut de place ; il aurait fallu dix volumes pour écrire l'histoire de trente ans de café-concert ; encore serait-elle incomplète.  Mais je tiens à ne pas terminer sans rappeler les noms de ceux et de celles qui ont mérité d'être inscrits au livre d'or du concert, ou qui le mériteront bientôt. Je cite, au hasard des souvenirs, sans donner aucune importance à l'ordre dans lequel ils vont défiler.  Parmi les artistes femmes :  Edmée Lescot, la chula idéale ; danse les tangos, les boléros, les fandangos aussi bien que la meilleure gitana de Grenade et les chante mieux ; une vaillante que les ans n'ont pas lassée.

Félicia Mallet, une Bordelaise, grande artiste. Diseuse incomparable des chansons réalistes de Bruant, mime de premier ordre ; passe du tragique à la farce, avec le même succès, a fait les beaux jours de la Bodinière d'autrefois.  Lise Fleuron, une jolie fille qui porte admirablement le maillot et n'use d'aucun artifice pour le remplir ; aussi le rôle de commère est-il son préféré, et le public approuve cette préférence.

Anna Held, une jeune Polonaise qui s'est vite muée en Parisienne. Quand elle apparaît sur la scène, les fauteuils se pâment !... Minaudière, disent les uns... Comme si lorsqu'on est belle on n'a pas le droit d'être ce qu'on veut. Fermez les oreilles et ouvrez grands les yeux, vous en aurez pour votre argent. L'ensorceleuse a quitté Paris pour l'Amérique où elle s'est mariée. Il y a quelque temps, les journaux annonçaient qu'un voleur lui avait dérobé une valise contenant pour quinze cent mille francs de valeurs et de bijoux ! Faut-il avoir eu de l'esprit d'économie pour qu'on puisse vous cambrioler une pareille somme !

Eugénie Buffet, qui chante dans les cours, dit les misères des pierreuses, les attentes cruelles sur le trottoir, les peignées du p'tit homme ; et empoigne le public avec sa diction, un peu traînante, mais juste.  Marthy, la tyrolienne, aux la la ï tou séducteurs.  Ninon Duverneuil, surnommé Yvette II ; ce qui suffirait à faire son éloge ; voix nette, geste sobre ; a l'étoffe d'une vedette.  La belle Suzanne Derval, artiste intermittente ; un visage de vierge... qui sait ; un dos qui fait rêver les collégiens et frémir les vieux. Dire qu'elle a étudié la tragédie avec Talbot !... n'a pas persévéré.

Une autre intermittente, Émilienne d'Alençon ; un régal pour les yeux ; a dompté des lapins, des éléphants... et des ducs; mime adroite ; sa plastique impeccable lui vaut des succès bruyants.

Aimée Eymard, fort jolie, élégante ; succès à la scène et dans le monde ; on cite ses toilettes et ses dessous ; un fournisseur indiscret lui a même reproché, en plein tribunal, ses chemises de foulard et ses pantalons de surah ! Mais, monsieur, ne savez-vous pas que ces accessoires sont indispensables aux jolies artistes pour grossir leur cachet famélique  ... Charmante diseuse.

Lidia ; de la neige et des roses ; encore une commère idéale dont les auteurs useront sans craindre de fatiguer les lorgnettes avides ; lance adroitement le couplet égrillard. Rhéa, jolie brune à l'œil noir, qui débuta à l'Époque et en fut enlevée par la Scala ; mignonne, gracieuse, bonne camarade. Paulette Darty, la valse lente incarnée... ah ! que cette valse lente est donc jolie ! gros succès ; avait étudié le piano au Conservatoire et compose elle-même des morceaux de chant et de danse ; plusieurs cordes à sa lyre et toutes font vibrer les auditeurs.

Une autre Paulette... ex-Filliaux ; un récent divorce lui ayant imposé l'ex ; une jolie voix, de la méthode, une figure ravissante, et des yeux qui incendient.  Deux autres, théâtreuses principalement, mais qui ont tâté du Concert :  Marguerite Deval, un diable en jupon ! une Strasbourgeoise ultra-parisienne ; a fait les délices  de toutes les scènes où elle a joué ; excelle à lancer le couplet grivois ; les comptes-rendus de la critique sont clichés pour elle : "Hier, Marguerite Deval a été acclamée".

Louise Balthy, une Bayonnaise comme moi ; du sang de chèvre dans les veines, une voix originale rappelant celle de Thérésa, une primesautière jouant à l'emporte-pièce et forçant les plus récalcitrants à s'ébaudir et à l'acclamer.

 Esther Lekain, une piocheuse qui, étant bonne diseuse, est arrivée à être excellente ; actuellement grande vedette.

Puis Miette, qui s'accompagnait si joliment sur sa guitare ; et Jane Debarry, brune captivante.

Et Newa Cartoux, la blonde, un amour de petit saxe que tous auraient voulu sur leur étagère. Et Marguerite Réjeane et Gièter, des diseuses fines et fort intelligentes. Et la superbe Kanjarowa, qui a pris ce pseudonyme russe sans doute parce qu'il veut dire poignard et que son œil perce les cœurs. Et, encore, Diane Eckert, blonde artiste à la belle diction ; Jenny Mills, une Anglaise qui pratiquait déjà l'entente cordiale avec le public ; Suzanne Aumont, qui débuta à l'âge de cinq ans dans les Pirates de la Savane, où elle jouait la petite Éva.

Jolie, distinguée, a quitté la scène pour se consacrer aux soirées mondaines, où elle est chaleureusement applaudie ; chante et danse les gavottes à rendre jalouse une marquise du XVIIIe siècle.  Rappelons que Lina Cavalieri, la chanteuse d'opéra a débuté au concert et aussi Louise France, la pauvre bohème, si pleine de talent ! quelle puissante artiste c'était !

Citons encore Camille Stéfani qui a tenu tout ce qu'elle promettait ; c'est une de nos meilleures diseuses, à présent ; Aussourd, transfuge de l'Opéra-Comique, une bien jolie voix, une charmante camarade ; et Nancy et Sappap et toutes celles dont je regretterai de n'avoir pas parlé, quand le hasard me les fera rencontrer.

Côté des hommes : Plébins, qui, de manières distinguées, interprétait des chansons ne l'étant guère ; fort applaudi, un rêveur qui faisait du réalisme à contre cœur ; mais il faut bien plaire au public, et le réalisme était à la mode. Mathias et Reschal, autres réalistes de beaucoup de talent ; le premier mort jeune, n'a pas donné toute sa mesure ; le second a conquis la vedette au théâtre. Dufor, encore un réaliste ; excelle à faire se lamenter les miséreux. Les deux Mévisto, dont l'éloge n'est pas à faire ; tous les publics devant qui ils se sont présentés, s'en étant chargé. Les amusants et fins duettistes Chavat et Girier, créateurs d'un genre très goûté, qu'ils ont présenté à la perfection. Jacquet, artiste original et fin ; Baldy, l'amusant vieux beau ; Lejal, gambillard à voix, polkeur de chansons joyeuses ; Brunet, un vieux de la vieille, très bon comédien ; et les Magron, et Saint-Bonnet. Un quatuor d'arrives : Max Dearly, Claudius, Morton et Vilbert; ces noms seuls me dispensent d'en dire plus long. Consultez les affiches des théâtres, vous les trouverez en vedette, et c'est mérité. Encore une preuve que le concert est une bonne école.

   

Vilbert

Puis les deux triomphateurs du jour : Mayol et Dranem ; je n'ai plus assez de place pour énumérer leurs succès. Et, un autre qui est en train de se tailler une notoriété solide ; très fin, très observateur, la joie du public ; il a nom : Sinoël.

Sinoël

Et encore Amelet, Dalbret, Bérard, d'intelligents artistes. Que les oubliés de talent me pardonnent, ils sont trop ! Un souvenir aux compositeurs disparus qu'il m'a été donné de connaître et dont quelques-uns ont travaillé pour moi : Le père Nargeot ; Robillard ; Ch. Hubans ; Chautagne (qui fit Béranger à l'Académie) ; Lassimonne ; Galle ; Deransart (si longtemps chef d'orchestre aux Ambassadeurs) ; Reicheinstein ; Frédéric Barbier ; Lindheim ; Émile Durand (qui fit le Biniou et Comme à vingt ans) ; J. Quidant ; Paul Blaquière (l'auteur de La femme à barbe) ; Abel Queille (compte parmi ses succès Le premier bouquet de lilas et Dans l'Oasis) ; Javelot ; A. Godefroy ; Cieutat ; Marietti ; Rupès ; Maubert ; Wohanka ; Rouvier ; Mirecki ; F. Wachs ; Courtois ; Gangloff ; Desormes, etc.Un salut à ceux qui, vers cette année 1894, avaient déjà un nom et que l'inspiration visite toujours : Goublier, excellent chef d'orchestre, compositeur puissant ; a vingt gros succès à son actif ; Vargues, Poncin, Chillemont, tous des noms connus du public et chéris des éditeurs ; et aussi Jules Deschaux, Jouberti, Beretta, Henri Chatau (déjà un ancien, qui a fait cinquante succès populaires, entr'autres : "Les enfants et les mères" et "Froufrou") ; Bosc, Christiné, Spencer, vingt autres. Et les paroliers ! ils étaient légion. Ceux qui ne sont plus : Théolier ; Camille Soubise, l'auteur de la Chanson des blés d'or ; H. Ryon ; Maxime Guy ; Gothi ; R. de Saint-Prest (Delarue) ; René Esse ; Capet ; Carel ; Isch Wall ; F. Tourte, René Gry, Houssot, Philibert, etc., etc. Ceux qui vivaient encore il y a quelques mois et qui, je l'espère, n'ont pas perdu cette bonne habitude : F. Mortreuil ; Jost ; Darsay ; Trébitsch (qui a sur la conscience Ous qu'est Saint-Nazaire et Viens! Poupoule) ; Joinneau et Delattre ; J. Cauchie ; Henry Moreau (devenu le revuiste, accapareur d'affiches, avec son complice Charles Quinel) ; Gil ; Dalleroy ; Maresdal ; les sympathiques Queyriaux et Chicot (deux associés qui ont pondu des succès à la douzaine, parmi lesquels Rien! Rien ! Rien! cette scie que lança Polin et La même chose que lui, que tonitrua Sulbac) ; Fabrice Lémon, qui cache sous ce pseudonyme un très aimable fonctionnaire dont la boutonnière est rougie ; Drücker ; Constant Saclé ; E. Riffey ; Belhiatus ; Briollet ; Savoisy ; E. Lebreton ; Yavorski ; Rolla (Mordack), Lelièvre, Habrekorn, Teulet, Gramet et vingt autres, dont le nom me reviendra à la mémoire... quand il ne sera plus temps. 

***

Encore deux charmantes artistes que j'oubliais, ce qui eût été impardonnable. Pauline Bert, à cette heure en possession de tout son talent fait d'entrain, de finesse, d'intelligente diction, et Clara Faurens, étoile de la boîte à Fursy, intelligente et captivante, pleine de charme et de câline séduction, excellente camarade : signe particulier : a une sœur, Marie, encore plus jolie qu'elle, si c'est possible, et qui deviendra une bonne comédienne.

Vers cette époque, les Cabarets de Montmartre faisaient beaucoup parler d'eux.On a prétendu qu'ils avaient exercé une influence sur le répertoire du café-concert. J'en doute. Les chansonniers de la Butte ne combattaient pas, devant le public, à armes égales avec les nôtres. La critique des faits et gestes des hommes politiques, facile et offrant chaque jour la nouveauté, était défendue aux chansonniers du concert, par la censure. Le couplet jugé grivois en bas était trouvé anodin en haut. Pour quelques Bruant, Bonnaud, Ferny, Lemercier, Meusy, Hyspa, Trimouillat, Fursy, Masson, Montoya, combien de soi-disant chansonniers montmartrois auraient été inférieurs aux nôtres, si ceux-ci avaient eu toute licence comme ceux-là !

Vincent Hyspa

Pour un Delmet, un Fragerolle, un Marcel Legay et deux ou trois autres compositeurs de talent, combien là-haut de musiciens improvisés qui servaient les flonflons de nos grands-pères, démarqués dans la Clé du Caveau ! Leur tâche était autrement facile qu'à nos compositeurs qui, pourtant, eurent des trouvailles d'originalité ; c'est dans leurs œuvres que les revuistes des théâtres puisaient leurs airs à succès. J'ai chanté cent chansons dont chaque musique était un petit chef-d'œuvre d'entrain, de gaîté, de rythme et qui devint populaire. Qui a connu leurs auteurs ? La presse les ignorait volontiers. A part Ganne, Desormes, deux ou trois autres, leurs noms sont dans l'oubli.  

***

Les chansons du café-concert, surtout celles d'aujourd'hui, jouissent d'une mauvaise réputation, souvent méritée. La faute en est aux auteurs d'abord, c'est entendu, mais ils sont moins fautifs que les chanteurs qui exigent les effets violents, les mots gros, portant sur la masse du public.  Et les plus coupables de tous, ce sont les directeurs. S'ils s'avisaient d'être les censeurs des chansons, de les accepter avant que les artistes pussent le faire (comme autrefois M. Renard, à l'ancien Eldorado), de sélectionner le répertoire, ils arrêteraient la marche envahissante de la licence ordurière ; les chansonniers de talent, plus nombreux qu'on ne pense au concert, ne seraient plus forcés de sacrifier au goût de leurs interprètes ; il en résulterait de bonnes œuvres que le public applaudirait avec autant d'ardeur qu'il le fait des mauvaises. Mais pour ça, il faudrait le directeur artiste, intelligent qui voulût ; et cette direction, jusqu'à présent, paraît plus difficile à trouver que celle des ballons.

***

En juin 1893, j'avais offert à Fursy de venir avec moi faire une tournée en Belgique en qualité d'impresario-secrétaire-conférencier. Lui, une chanteuse sérieuse et moi, c'était toute la troupe, et l'on faisait de douze à quinze cents francs de moyenne, par soir. Bruxelles, Liège, Charleroi, Anvers nous reçurent à merveille. Quel débrouillard que ce Fursy !  Il m'a raconté souvent, depuis, que cette tournée fut le point départ de sa fortune. Elle lui donna confiance dans sa valeur, décupla son audace et lui permit d'arriver où il en est à l'heure actuelle. En 1897, il avait alors le Tréteau de Tabarin ; je le priai de me prêter son concours à Aix-les-Bains, où j'avais mis des fonds (toujours !) dans une affaire montée par un tenancier de jeux. L'établissement s'appelait Les Folies-Aixoises et avait la prétention de lutter contre ses deux grands concurrents d'en face, La Villa des Fleurs et le Grand Cercle. C'était du toupet. Je ne négligeai rien pour tenter l'aventure. Fursy m'apporta quelques petites pièces de son Tréteau de Tabarin, avec le concours de l'excellent Le Gallo et de la délicieuse Clara Faurens. J'abordai le genre Théâtre Antoine et engageai le célèbre Gémier, aujourd'hui directeur de ce théâtre. Dans la partie Concert, j'avais à côté de moi la très gentille Miati (sœur de Lise Fleuron). Nous y obtînmes de grands succès, mais il fallait lutter contre des établissements merveilleux qui prodiguaient l'or des cagnottes pour nous faire tomber. Je laissai encore, dans cette entreprise, quelques-unes de mes plumes... qui se faisaient de plus en plus rares. 

***

La preuve que je n'étais pas fini, comme l'insinuaient quelques bons camarades, c'est qu'en 1900, au moment de l'Exposition, Yvette Guilbert étant tombée gravement malade et ne pouvant pas remplir son engagement aux Ambassadeurs, M. Ducarre me jugea seul capable de combler ce vide énorme de son programme.  Enchanté de rentrer à ces Champs-Élysées où j'avais eu mes triomphes, je signai pour un mois à des conditions modiques.  Gros succès. Au bout d'un mois, M. Ducarre veut que je continue ; je demande une augmentation. Fort de son contrat, qui lui donne le droit de prolonger, il m'y oblige. J'y chante quatre mois ! 

Alors, de Glaser m'ayant fait signer pour un mois à Berlin (seize mille francs pour ce mois) j'annonçai à M. Ducarre que, cette fois, je partais pour de bon. Il m'avait encore fait afficher pour un dimanche d'octobre. Je refusai de chanter un jour de plus, forcé que j'étais de partir en hâte pour Berlin. 

Le papa Ducarre ne me le pardonna jamais et ne voulut plus donner suite à son projet de m'engager pour l'année suivante à l'Alcazar d'Été.

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